Le moment d'entendre. À quoi tenons-nous ? XIV
Qui si je criais … ?, le livre que vient de publier Claude Mouchard, opère avec la plus grande discrétion, et la plus grande précision, un déplacement qui nous paraît fondamental, et sur lequel il faut attirer l’attention1.
Pour le dire d’un mot, il s’agit au fond de montrer que le besoin de parler, et d’abord de crier, qui est à la source des « œuvres-témoignages dans les tourmentes du xxe siècle » (selon le remarquable sous-titre du livre), ne nous impose pas seulement ce que l’on appelle un « devoir de mémoire », mais le déborde encore, en profondeur, vers ce qui est en nous, aujourd’hui, un besoin d’entendre, aux sources mêmes de nos propres capacités de parler (et d’écrire). Ainsi, ce besoin d’expression, à la fois œuvre et témoignage, qui surgit des massacres de masse du xxe siècle et qui en porte la trace la plus radicale, ne nous toucherait pas seulement de façon plus exigeante et plus poignante encore que le témoignage ou même l’œuvre en tant que tels ; il rencontrerait et réveillerait en nous un besoin non moins vital, et non moins situé, dans un présent qui ne peut ni s’assimiler à ce passé ni se couper de lui (et qui est encore chargé de menaces). Les choses ne se passent pas comme si nous « devions2 », ajouter encore une « obligation » formelle et extérieure à une autre, répondre à un besoin dont nous serions indemnes. C’est la possibilité même de dire « je » aujourd’hui qui dépend de l’écoute de ces « je » surgis de ce qui a fondamentalement visé à les détruire.
Mais pour accomplir ce déplacement, cette relation entre des besoins et des moments, ce livre ne procède pas seulement par une thèse générale. Ce sont quatre points précis, au contraire, qu’il nous semble nécessaire, ici, de souligner brièvement.
L’œuvre-témoignage
On pourrait être surpris, tout d’abord, que d’un besoin vital à un autre, il faille la médiation non seulement du témoignage, mais de l’œuvre ou de ce qui est appelé ici « l’œuvre-témoignage ». Mais tout se passe comme si ce redoublement, absolument nécessaire, l’était d’abord pour faire face aux situations d’où, ici, à chaque fois, le besoin de parler est issu. Ce sont des situations qui visent à détruire à la fois celui qui parle et ceux qui pourraient entendre, toute expression et toute trace. Or, le cri a ce double sens, de s’adresser et d’exprimer, de plaider et de pleurer. En parlant d’œuvre-témoignage, il nous semble que Claude Mouchard souligne qu’il s’agit deux fois de la parole de quelqu’un et d’une parole pour tous. Deux fois : le témoignage, s’il vise d’abord un public, est aussi celui, situé, de quelqu’un ; mais inversement, l’œuvre, si elle atteste d’abord d’un « je », est elle aussi, tout comme le témoignage, adressée, et cela de manière intrinsèque, comme œuvre, à un public, à un lecteur « indéterminé ». Claude Mouchard s’appuie sans doute, implicitement, sur les analyses de Claude Lefort, pour donner à cette notion de l’œuvre un sens tout autant politique qu’esthétique. L’œuvre-témoignage, en poussant ainsi à leur plus haute intensité le travail du témoignage (dire ce qui s’est passé, un ici-maintenant comme tel, pour qu’on le sache), et le travail de l’œuvre (non pas seulement dire, mais faire voir, éprouver, et comprendre, à tous, ce qui a été vu, éprouvé et senti par quelqu’un) se soutiennent l’un l’autre, que cela soit d’ailleurs dans le plus mince fragment déchiré retrouvé par miracle, ou dans le récit rétrospectif qui n’en est pas moins pris encore dans le présent dont il parle. Le langage n’est pas ici un élément neutre, ni même tourné dans un seul sens : un récit qui viserait uniquement un public, ou uniquement la construction ou la reconstruction de « soi » ; bien au contraire, il est d’emblée pris dans la relation asymétrique entre celui qui parle et ceux qui pourront (ou non) entendre, sous la pression de ce qu’il y a à dire et de ce qui empêche de le dire. L’œuvre témoignage en atteste deux fois. Elle ne fragilise pas le témoignage par l’expression ou l’art par les faits ; ces catégories qui seraient indignes de ces œuvres, elles les dépassent d’emblée en étant deux fois nécessaires. C’est justement par ce redoublement qu’on accède au besoin le plus simple, de parler ou d’entendre.
Le recueil
Mais cela ne suffirait pas encore et le livre de Claude Mouchard n’est pas fondé sur une thèse générale qu’illustrerait simplement une série d’exemples. Le plus important y est au contraire le pluriel, le recueil, ou plus exactement la singularité de chaque œuvre-témoignage, dans son « icimaintenant », avec le « je » qui s’y exprime, et de chacune des lectures qui en est faite, elle-même située, ellemême en effet source d’un « je » qui écoute et qui parle. Il ne s’agit pas seulement en effet des œuvres et des auteurs dont parle avec chaque fois une extrême force et une extrême finesse ce recueil ; il s’agit aussi de celui ou de ceux qui en parlent. Claude Mouchard analyse ainsi, au second degré si l’on veut, des poèmes de Geoffrey Hill qui ne sont pas directement des œuvres-témoignages, mais qui consciemment disent leur dette à leur égard, qui mesurent leur distance. Ce qui est dit alors du « je » du poète qui apparaît dans la parenthèse d’une élégie pour un « tu » (« née le 19 juin 1932-déportée le 24 septembre 1942 »), vaut pour tout le livre :
Le « je » est là par scrupule. Pour reconnaître son ici-maintenant à distance de ce dont il parle [ …]. Nous parlons, ici, maintenant, loin dans le temps de ce qui fut. Nous parlons … « Nous » ? Chacun à sa façon, chacun depuis son propre (et ordinairement douteux) ici-maintenant chacun différemment.
On reviendra plus loin sur ce « je » ainsi restitué, à distance de ceux qui surgissent des tourmentes ; ainsi de la manière dont, en marge de Chalamov, Claude Mouchard évoque une relation qui le relie, très directement, à l’un de ces massacres, à l’une de ces pertes.
Mais ce qu’il faut souligner tout de suite, c’est l’effort pour rendre à chacune de ses voix sa singularité et comme sa puissance d’arrachement, face à ce qui est constitutivement un meurtre de masse. Le recueil est tout sauf une collection, il étudie vraiment pour elle-même chaque voix et la fait ainsi réentendre, jusque dans la distance critique (par exemple avec Jacques Presser), jusque dans l’émotion revécue. On n’oublie jamais la masse de silence qui entoure ces voix ; on n’oublie pas qu’on ne les oubliera plus, non seulement parce qu’on les aura lues, même si c’est d’abord le cas, mais parce qu’on aura entendu, aussi, quelqu’un en parler.
Le siècle
Mais dès lors aussi, ce qui se dessine dans ce livre, c’est bien le siècle ; non pas un siècle où il y aurait eu, entre autres choses et en plus du reste, des « tourmentes », mais un siècle qui est ces tourmentes, qui se définit par elles. Le livre comprend cinq parties sans titres mais qui dessinent une séquence nette : huit études portent d’abord sur le génocide commis par les nazis ; « Comme si j’étais le pire de ses ennemis », l’étude sur « Varlam Kravchenko et Margarete Buber-Neumann », comme une sorte de terrible transition, aborde l’épreuve de ceux qui connurent non seulement le goulag puis Ravensbruck (dans le cas de Margarete Buber-Neumann), mais le déni du premier jusque dans l’autre et au-delà ; la troisième partie rassemble les études sur Akhmatova et Chalamov, dont les Récits de la Kolyma apparaissent pour ce qu’ils sont, l’une des pierres de touche du siècle tout entier et cela, à tous égards ; la quatrième section est, si l’on veut, « japonaise » ; enfin « Gestes-témoignage (S-21 de Rithy Panh) » porte à la fois sur le livre et le film, et est elle-même une étude-poème portée par ce mouvement d’écoute et d’expression qui affleure dans tout le recueil, ainsi que dans les textes qui l’ouvrent et le ferment. Un triple souci est ici manifeste à nos yeux : de dire, à nouveau, la singularité de chaque événement et de chaque voix qui en témoigne comme tel, mais aussi l’unité d’un siècle que ces événements et que ces voix traversent et trouent, et enfin la relation qui les conduit jusqu’à un présent qui n’aura de parole qu’à être, d’abord, capable d’entendre. Il y eut le moment du déni, toujours répété d’ailleurs (parfois jusqu’à la négation) quand une catastrophe survient à nouveau (on le vit au Rwanda, et ailleurs), celui, inachevé lui aussi, de la mémoire et du jugement, celui de l’entente-parole, enfin, qui est celui de la relation, qui peut seul (sans contredire la vigilance sur les deux premiers, encore présents) nous relier non seulement à ces voix, mais aussi à nous-mêmes.
La relation
Ce qui ne peut que nous retenir, ici, c’est la façon dont Claude Mouchard, pour penser la relation même entre le besoin de parler et le besoin d’entendre, les ancre l’un et l’autre dans des relations plus primitives encore. D’un côté, tous ceux qui parlent ici ne sont pas seulement des « je » face aux crimes de masse ; ils ont vu aussi la destruction des relations les plus chères et les plus constitutives, toutes les relations qui définissent l’humain. Il n’est pas une seule de ces études qui ne porte aussi sur un tel deuil intime et cosmique, individuel et au plus haut point politique. Il faut, vraiment, y renvoyer. Mais c’est aussi cette dimension qui nous touche, finalement, en deçà même de l’œuvre et du témoignage :
Nulle identification ne nous fera rejoindre ce que fut de vivre [cette décomposition des puissances humaines élémentaires sous l’emprise d’une puissance haineuse]. Pourtant, elle nous atteint, comme en deçà de nous-mêmes, comme une limite qui ne nous est pas simplement inconnue – là où, justement, nous avons été, plus ou moins bien, accueillis dans l’existence, dans des liens et des rapports, là où nous sommes, si aléatoirement, soutenus dans la vie.
« Là où nous sommes » : cette expression ne fait pas par hasard penser au « lieu où nous vivons » qui est selon Winnicott l’espace transitionnel ou l’espace relationnel lui-même, cette relation fondamentalement polarisée par la bienveillance ou la malveillance de l’environnement, qui constitue ou déchire les liens dont dépend le sentiment même d’être vivant. La lecture elle-même est une telle relation dans et selon cet ouvrage, expliquant ainsi la puissance bouleversante de ces témoignages qu’on ne peut relire sans les revivre ; mais aussi ce qu’ils viennent réveiller, qui n’est pas seulement la puissance terrifiante de l’effondrement, mais aussi celle, paradoxalement, ici, de la douceur, « une sorte de douceur », dit Claude Mouchard :
Du moins le geste du « je » nous donne-t-il à sentir ce que pourrait être encore un contact vivant : une bouche d’adulte contre une oreille d’enfant. Là, pour faire entendre ce qui a eu lieu [ …] devrait s’imposer un instant de confiance, entre l’enfant et la voix qui parle contre sa tempe – et même une sorte de douceur.
- 1.
Claude Mouchard, Qui si je criais … ? Œuvres-témoignages dans les tourmentes du xxe siècle, Paris, Laurence Tepper, 2007.
- 2.
« Ce n’est pas que nous devions nous retourner vers ce passé. Nous avons besoin de ce que nous donnent les témoignages et les œuvres pour vivre et comprendre le temps dans lequel nous avons émergé à la parole – et, s’il se peut, à la pensée –, un temps qui comporte en lui de fond de passé réel, brut, et qui est aussi celui dans lequel, diversement, conflictuellement, nous continuons de réémerger », p. 79.