Y a-t-il encore un avenir ? À quoi tenons-nous ? VII


À quoi tenons-nous ? (VII)

Il est facile de comprendre que nous ayons un double rapport à l’avenir, qui pourrait bien cependant être devenu particulièrement fragile ou menacé aujourd’hui, et qu’il vaudrait donc la peine de préciser non seulement en lui-même mais pour définir notre présent, pour comprendre justement en quoi celui-ci a encore un avenir, et même peut-être deux !

La joie et la catastrophe, et non pas la crainte et l’espoir ?

Ce qui définit notre relation à l’avenir, ce n’est peut-être pas en effet l’opposition simple de l’espoir et de la crainte, dont le point commun est de présupposer la représentation en quelque sorte « pure » ou vide de l’avenir en général.

Notre relation à l’avenir nous paraît en effet plutôt liée aux événements du présent ou du passé tout juste récent.

Si nous avons été témoins, par exemple, d’une catastrophe, ou plus généralement d’une rupture ou d’un danger, nous ne serons pas seulement affectés par elle, ni même portés à craindre son retour, mais aussi, si possible, à nous en prémunir.

Mais si nous avons pu assister ou participer à un bonheur ou à une joie, nous aborderons l’avenir non pas tant avec le souci de les prolonger ou de les protéger, mais avec le retentissement qu’ils semblent lui procurer et en quelque sorte lui ouvrir, comme si c’était le signe d’une joie d’ouvrir un avenir, non pas cependant par une promesse ou un « horizon » vague, mais au contraire par ce qu’elle a toujours à la fois de singulier et d’absolu, de passager et même d’instantané mais aussi et en même temps de définitif.

Il y a donc peut-être deux manières de comprendre comment le « présent », le moment présent, peut être pris entre un passé et un avenir – deux manières qui, toutes les deux, supposent d’abord que l’on renonce à la visée (ou d’ailleurs à la nostalgie) d’un avenir en général. Les anciens (les stoïciens et les épicuriens, en tout premier lieu, très proches sur ce point fondamental), avaient sans aucun doute raison de critiquer comme la principale source de notre malheur la représentation de l’avenir, heureux ou malheureux d’ailleurs, l’espoir ou la crainte nous empêchant l’un et l’autre de vivre notre présent, pour nous placer dans la quête ou la fuite sans fin des plaisirs ou des maux à venir. Il en est peut-être de même d’un point de vue historique, l’attente d’une révolution ou d’une apocalypse, les deux modèles du grand soir, ayant prouvé ses effets sur notre conscience individuelle ou collective. Dans les deux cas, il se peut que l’effondrement de cette représentation de l’avenir, effondrement que cette représentation appelle presque d’elle-même et nécessairement, soit aussi la source d’un sentiment de la perte de l’avenir en général, comme si nous n’en « avions » plus.

Ce qu’il faudrait donc, c’est plutôt à chaque moment tenir compte de la puissance réelle d’avenir des deux sortes d’événements que l’on a indiqués, en comprenant cependant aussi comment à chaque fois il s’agit bien d’un avenir, c’est-à-dire de quelque chose qui ne sera pas leur répétition mais aura quelque chose d’imprévisible, tout comme ces événements ont eu eux-mêmes quelque chose d’imprévisible, à la fois de désespérant (pour ce qui est de la catastrophe) et d’inespéré (ce qui est à nos yeux l’un des critères de la joie). C’est donc à la fois entre deux imprévisibles (le passé et l’avenir) et entre deux sortes d’imprévisibles (la catastrophe et la joie) que se situerait le présent, notre présent, à la fois individuel, relationnel, et commun. Mais c’est ici aussi, du coup, que surgit bien sûr une inévitable question.

Catastrophes, désillusions, joies du présent

Il peut sembler en effet, et ce fut même ici l’un des fils directeurs de ces « chroniques », que le moment présent se caractérise par des catastrophes, non seulement cependant avec ce qu’elles comportent de destructions imprévisibles, à une échelle elle-même encore inconnue, mais aussi et peut-être même surtout, en un sens, avec ce qu’elles comportent de désillusions, c’est-à-dire de mise en cause de principes moraux, politiques, voire métaphysiques, sur lesquels semblaient reposer notre existence et notre avenir individuel et collectif. En ce sens, on peut bien se demander si une joie réelle est encore possible. La joie individuelle a-t-elle encore un sens sur cet arrière-plan du présent, qui s’ajoute à la désillusion métaphysique de la modernité (son « désenchantement ») ? La joie collective, c’est-à-dire fondamentalement universelle en droit, inséparable d’ailleurs de la joie individuelle elle-même, ne semble-t-elle pas de son côté irrémédiablement perdue, dérisoire (si l’on pense aux dangers communs), ou illusoire (si l’on pense aux conflits, aux divisions, qui reviennent) ?

Or, ce que nous indique une telle remarque, ce n’est pas seulement, comme on a cherché à le montrer dans les précédentes chroniques, la tâche et pour ainsi dire les attachements positifs qui se dessinent en creux dans la négativité de ces catastrophes mêmes : attachements non seulement vitaux mais moraux, non seulement à la survie mais à la justice ; tâche non seulement de protection vitale mais morale, non seulement technique mais politique. Certes, c’est déjà essentiel, précisément en ce que cela dépasse l’illusion et la désillusion devant l’avenir en général, pour penser concrètement le présent et l’avenir d’aujourd’hui. Cela peut surtout nous indiquer le sens des joies qui caractérisent aussi ce présent et cet avenir, et auxquelles il s’agit de ne pas renoncer, sur lesquelles il s’agit de ne pas jeter un sourire cynique ou un regard sarcastique – sous prétexte de leur précarité même, qui devrait les intensifier encore ! Ce serait aussi la tâche de telles chroniques, précisément de rechercher le sens de ces joies, de croiser, pour ainsi dire, une herméneutique de la peur et une herméneutique de la joie.

Nous ne ferons ici que trois brèves remarques dans ce sens.

Il importe tout d’abord de revenir sur le sens des joies collectives ou publiques qui ont accompagné des événements tout aussi caractéristiques à nos yeux du moment présent que les grandes catastrophes qui les ont suivis, événements « joyeux », tels que la Chute du mur de Berlin, la fin de l’apartheid ou le début d’une justice pénale internationale. Peut-être pouvons-nous comprendre en effet aujourd’hui en quoi il ne s’agissait ni d’un « avènement » définitif de principes positifs (par exemple les droits de l’homme) permettant de prédire une « fin de l’histoire », ni d’illusions dérisoires que la reprise des conflits et des guerres, des divisions et des ruptures, et même des génocides, aurait non moins définitivement périmés. Ce qu’il nous semble en effet, c’est que ces événements gardent la valeur d’événements majeurs du moment présent, en tant précisément – et ce n’est pas seulement négatif, puisque cela était inespéré et a le sens d’une joie – qu’ils marquent la fin de certaines catastrophes, morales et politiques au moins. Si un moment se caractérise aussi par ce qu’il fête et ce qu’il célèbre, nous dirons que le moment présent se caractérise avant tout par la célébration paradoxale d’événements apparemment négatifs : non pas la victoire ou même la révolution, mais la paix, l’armistice, ou le commencement au moins de la justice (aussi minimal soit-il). Le 11 novembre ou le 8 mai gardent cette signification au moins négative, le soldat inconnu plus que le maréchal Foch ; le 14 juillet est désormais plus le rappel d’exigences à reprendre que de conquêtes acquises ; mais tous ces événements, y compris les plus récents, gardent dans leur négativité même (dans leur rapport étonnant à la justice et même au droit aussi) leur valeur de surgissement inattendu et même inespéré, qu’il nous appartient d’interpréter mais aussi de continuer, qui se prolongent non seulement dans la précarité de leur retombée, mais aussi dans leur retentissement inachevé.

De même donc qu’il y a dans la catastrophe non seulement la destruction puis la crainte, mais aussi l’indication d’une double tâche ; de même dans la joie il y a désormais non seulement l’inespéré et la certitude, la délivrance et l’ouverture, mais aussi une double précarité : celle de ce à quoi il est mis fin et celle de l’événement qui risque certes de retomber, qui ne promet rien au-delà de lui-même, qui ne garantit aucun avenir, mais dont la force vient de se prolonger, de pouvoir être repris, d’avoir ou même de produire, comme on le dit de certaines joies (par opposition aux « fausses joies » qui justement n’en ont pas) un lendemain.

Mais il faut aller plus loin. Si telles sont peut-être les joies caractéristiques du présent, sur lesquelles plane donc la menace de notre désillusion ou de notre ironie, tout autant que de notre illusion (lyrique ou non), elles n’ont de sens qu’à permettre en quelque sorte sous leur aile, comme dans l’ombre portée aussi de la catastrophe possible, la reprise des joies qui caractérisent les vies relationnelles des hommes. Sous cette polarité historique caractéristique, la polarité même de nos vies entre destruction et création, agressivité et attachement, haine et amour, peut reprendre le sens qui est le sien.

Entre ces deux extrêmes, de la vie la plus commune et de la vie la plus individuelle, se placent alors les tâches du présent, aux prises avec les dangers indiqués par les catastrophes, mais aussi avec les possibilités attestées par les joies. Qu’il s’agisse des relations politiques, sociales, ou encore naturelles (c’est-à-dire aussi avec la nature), elles sont marquées de ce double sceau. La tâche ingrate de lutter seulement contre la catastrophe : mais qui peut devenir la joie de conclure l’armistice, la nouvelle règle de justice sociale, ou la norme qui permettra un nouvel équilibre entre les vivants humains, leur environnement et leur vie. La joie de la relation qui s’ouvre contre tout ce qui la menace, la joie renouvelée du commencement ou de la création, joie qui est aussi celle de la culture et de l’histoire, de la vie devenant humaine : mais qui sait aussi la double précarité qu’elle surmonte. Dans cet entre-deux, il y a bien un double avenir deux fois imprévisible, qui concilie la peur et l’espoir, non pas dans le vide sidérant d’un horizon ou d’une promesse, mais dans l’expérience continuée de leur croisement à chaque fois différent et neuf.