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Face à l’irréparable. La littérature à côté de la justice

Il est aujourd’hui courant de considérer la littérature comme une cour d’appel symbolique. Mais, parce que les œuvres littéraires comprennent au lieu que juger, elles rendent souvent les affaires impossibles à instruire. Prenant acte de l’irréparable, elles ouvrent pourtant l’avenir. 


« Dans les années terribles de la “Iéjovchtchina”, j’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant les prisons de Léningrad. Un jour, quelqu’un a cru m’y reconnaître. Alors, une femme aux lèvres bleuâtres qui était derrière moi et à qui mon nom ne disait rien, sortit de cette torpeur qui nous était coutumière et me demanda à l’oreille (là-bas, on ne parlait qu’en chuchotant) :
– Et cela, pourriez-vous le décrire ?
Et je répondis :
– Oui, je le peux.
Alors, une espèce de sourire glissa sur ce qui avait été jadis son visage1. »

Anna Akhmatova

C’est un passage étrange du Candide de Voltaire. On est à la moitié du conte, et Candide n’en peut plus. L’ultime trahison qu’il vient de subir, à la suite d’une longue série, lui a porté un coup terrible. « Il avait à la vérité essuyé des malheurs mille fois plus douloureux, écrit Voltaire, mais le sang-froid du juge, et celui du patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans une noire mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son esprit dans toute sa laideur ; il ne se nourrissait que d’idées tristes. » C’est au moment où Candide baisse les bras, découragé par le désordre moral du monde, que lui vient cette idée bizarre d’organiser un concours d’histoires tristes. Que tous les malheureux viennent lui raconter leur histoire ! Il promet de « choisir [pour le ramener vers l’Europe avec lui] celui qui lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus mécontent de son état, à plus juste titre, et de donner aux autres quelques gratifications2 » !

Bien sûr, le monde ne manquant pas de malheureux, « la séance dura jusqu’à quatre heures du matin », commente Voltaire. Mais le concours n’est qu’un prétexte. Derrière l’humour, on reconnaît, carnavalisée, une idée qui nous est devenue familière : quand la vie ne peut plus rien pour vous, quand vous avez renoncé à attendre quoi que ce soit de la justice, quand vous avez perdu tout espoir en un possible redressement des torts… racontez votre histoire, confiez-la à la littérature ! Elle ne pourra vous fournir ni justice, ni compensation. Mais peut-être qu’on vous entendra et qu’on vous accordera une forme de reconnaissance. Oui, la vie vous a gravement lésé. Ce qui vous est arrivé n’aurait jamais dû se produire, il n’y a aucun modèle de monde possible dans lequel cela aurait été acceptable. Le mal qui vous est arrivé est un scandale, et le Voltaire ironique du Candide est bien le même que celui, bouleversé, du Poème sur le désastre de Lisbonne (1756), qui refusait de passer aux pertes et profits les corps écrasés sous les décombres. S’il y a dans l’expérience humaine une part de mal que la justice, comme institution et comme exigence, n’arrivera jamais à prendre en charge, alors la littérature peut au moins vous donner ceci : enregistrer votre plainte, la faire résonner pour les siècles des siècles. Et offrir une forme de réparation malgré tout, là où toute confiance en l’idée de justice a été abdiquée.

Raconter pour réparer ?

S’il est permis de voir un symbole dans cette étrange proposition qui réussit à sortir Candide et ses nouveaux amis de la mélancolie, c’est que le réflexe de considérer la littérature comme une sorte de cour d’appel symbolique et d’en faire un nouveau tribunal de l’histoire est aujourd’hui largement répandu. De « l’histoire jugera » à « la littérature nous vengera », tout un pan de la littérature contemporaine s’est construit sur cette mission rédemptrice de donner une voix aux sans-voix, de rendre leur dignité aux oubliés de l’histoire et, à défaut, de leur ériger une pierre tombale à la mesure des grandes injustices qu’ils ont subies. Même si elle arrache un sourire à son anonyme compagne de malheur, la promesse de raconter, faite par la poétesse Anna Akhmatova et rappelée en exergue de son recueil Requiem, ne fera pas revenir les disparus de la Grande Terreur soviétique. Le témoignage n’apportera ni justice ni réparation à leurs proches, qui savent bien qu’il ne peut être qu’un succédané du procès qui n’aura pas lieu. Mais il ouvrira le refuge de la mémoire aux vies broyées dans l’indifférence de l’histoire ; il offrira une forme de reconnaissance posthume aux victimes des grands crimes de masse non jugés. La fiction contemporaine a du reste massivement embrayé derrière la littérature de témoignage, mettant ses ressources et son talent au service de la défense et de la réhabilitation des laissés-pour-compte. C’est sur un tel programme qu’une large part de la littérature contemporaine envisage ses missions, partageant en cela avec la justice transitionnelle une conviction commune ou, plus exactement, un espoir : raconter, c’est déjà faire un pas sur le chemin d’une forme de réparation collective3.

Pourtant, cette tendance à considérer la littérature comme un mode de réparation possible en lieu et place de la justice introuvable dissimule bien des ambiguïtés. Que dit, de la justice et de ses lacunes, la métaphore d’une littérature comme cour d’appel ou tribunal de substitution ? Que signifie pour elle réparer quand, pour les victimes prises à titre individuel, tant de choses demeurent dans le registre de l’irréparable ? Certes, la fiction peut se proposer comme un espace de judiciarisation de remplacement là où la justice a failli, comme dans ce que la tradition anglo-saxonne appelle les legal novels, ces « romans de procédure » qui rejouent le procès dans l’espace de la lecture en corrigeant son verdict et en rendant manifeste le préjudice causé par son dysfonctionnement. Mais il y a de nombreuses autres manières de parler pour les victimes privées de justice, sans pour autant substituer à l’audience manquante ou manquée une nouvelle audience symbolique dans le temps de la lecture4. C’est particulièrement visible dans la littérature de témoignage sur les violences de masse : face aux crimes non jugés, recouverts par la chape de plomb de l’histoire, l’acte de témoigner en littérature poursuit d’autres fins que la déposition judiciaire.

Comprendre plutôt que juger

Dans l’ultime roman de Vassili Grossman, Tout passe, rédigé entre 1955 et 1963 pour le tiroir, au moment où l’écrivain soviétique a perdu tout espoir d’être publié, un chapitre central raconte en détail la grande famine de 1933. Ce chapitre est en fait une longue confession sur l’oreiller qu’une ancienne activiste, Anna Sergueievna, fait au héros, lui-même un ancien zek libéré après vingt ans de goulag : « On voudrait ne pas se souvenir, commence Anna, c’est trop pénible et, en même temps, on ne peut pas oublier. » Enrôlée toute jeune au Parti communiste, Anna a tout vu de l’extermination par la faim dans les villages, puisqu’elle a participé à son impitoyable organisation, étape par étape. La lente agonie du village où elle était en poste, les enfants au ventre gonflé, les mères folles d’impuissance, les cas de cannibalisme désespéré, Anna dit tout, ne dissimule rien. Et sans rien s’épargner, elle s’interroge : « Comment ai-je pu avoir ce cœur de pierre ? Comme ils ont souffert ces gens, comme on les a traités ! Mais moi, je disais : ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des koulaks5. »

Derrière l’apparente confession, l’objectif d’Anna n’est ni l’incrimination ni l’appel au repentir de sa génération d’activistes, encore moins l’effort pour établir avec précision les culpabilités tout au long de la chaîne décisionnelle qui a organisé la famine. Les quelques questions soulevées sur ce sujet des responsabilités (« Qui a ordonné ce massacre général ? […] Est-il possible que ce soit Staline ? ») sont laissées sans réponse : Anna est moins animée par le souci de traduire en jugement, même symboliquement, les vrais coupables, que par celui de retracer les mécanismes psychologiques et sociaux qui ont rendu possible cette extermination. « Et ce fut comme s’ils n’avaient pas vécu », conclut-elle effarée. « Est-ce que personne ne répondra de tout cela ? Ainsi tout sera oublié, on n’en parlera plus ? L’herbe a repoussé. Je te le demande, comment tout cela est-il possible ? » Comprendre ce que le totalitarisme fait aux hommes plutôt que donner à juger : le long témoignage d’Anna, un témoignage fictionnel certes, mais extrêmement documenté6, pousse à la limite un idéal de justice restaurative, dans lequel la confession intégrale des faits par les perpétrateurs est chargée de rendre aux descendants des victimes la vérité dont ils étaient jusque-là privés sur la mort de leurs proches. Quant au sentiment de culpabilité personnelle, qui atteste aussi de la réparation possible de l’âme des anciens bourreaux, il vient surtout ici porter une interrogation angoissée, partagée avec les victimes, sur les processus de déshumanisation qui se retrouvent dans d’autres crimes de masse, à commencer par ceux commis par les nazis, que Grossman a évidemment à l’esprit.

Un peu plus tôt dans le même roman de Grossman, en réponse à une question similaire, l’appel à ne pas juger trop vite les individus est explicitement formulé comme une condition pour espérer tirer, à des fins préventives, les bonnes leçons de l’expérience totalitaire. « Qui est coupable ? Qui répondra ? Il faut réfléchir, il ne faut pas se hâter de répondre », commence le chapitre sur « Les Judas », qui propose une série de quatre portraits types de délateurs au cœur de la Grande Terreur, évoqués par ordre décroissant de culpabilité manifeste7. L’art de la narration insiste sur les détails, les circonstances, les ambivalences. C’est tout le système totalitaire qu’il faut s’efforcer de comprendre, explique Grossman, sans se hâter de conclure quant aux culpabilités individuelles : les contraintes et les pressions, les passions et les craintes, les envies et les ressentiments, le zèle et l’espoir, les délateurs dénoncés à leur tour, les bourreaux qui deviennent victimes puis de nouveau bourreaux peut-être, une fois au goulag où il n’y a pas de solidarité des opprimés… toute cette chaîne de participation au crime de masse de la Grande Terreur, la justice saurait-elle elle-même l’appréhender ? Son tamis ne serait-il pas irrémédiablement trop large pour cela ?

Grossman devine-t-il, au moment où il écrit Tout passe, que le passé dont il parle devra tâcher d’être réparé sans l’aide de la justice ? En construisant un continuum de la faute, l’écriture romanesque met l’accent principal sur la responsabilité systémique plutôt que sur les contributions individuelles au crime collectif – ou, plus exactement, elle place l’examen des culpabilités individuelles à un niveau d’exigence si élevé que seule la littérature pourrait désormais se charger sans trahir de les évaluer les unes par rapport aux autres dans toute leur complexité. « Parmi les vivants, il n’est pas d’innocents. Tout le monde est coupable et toi accusé, et toi, procureur, et moi qui pense à l’accusé, au procureur et au juge. » Mener sans concession l’enquête sur le passé, pour mieux travailler à construire un avenir préservé pour les générations futures : tel semble être l’objectif prioritaire, même s’il faut pour cela sacrifier l’exigence de justice envers les victimes à l’analyse des mécanismes psychosociaux qui ont rendu possible le crime de masse. Quant aux victimes, il suffira à ce stade de les reconnaître comme telles – il est vrai que c’est déjà quelque chose, quand elles restaient jusque-là invisibles dans le silence de l’histoire.

L’instruction impossible

On ne sera pas surpris que l’art du récit puisse faire varier l’appréciation des faits au point de rendre indémêlable l’établissement des responsabilités : tout dépend toujours, en matière de jugement, de la manière dont on raconte l’histoire. Or, en littérature, la neutralisation par la narration des mécanismes d’imputation indispensables à l’exercice de la justice reste pleinement compatible avec un processus d’insistante victimation.

C’est le paradoxe kafkaïen : plus vive est la conscience de l’injustice, plus fermement déboutée la plainte. On se souvient du héros du Château, persistant à réclamer ses droits alors même que le chef de la commune lui a opposé une fin de non-recevoir contre laquelle il est vain d’argumenter. Venu réclamer ses premières instructions de travail à son arrivée au village, K. apprend que sa situation n’a aucune chance d’être jamais réglée. Un long exposé du chef de la commune lui décrit en effet le processus d’enchevêtrement administratif à l’issue duquel il s’est retrouvé convoqué au Château alors qu’on n’a aucun besoin de lui : « Il faut bien que je vous dise toute la désagréable vérité. Vous êtes accepté comme géomètre, comme vous le dites, mais malheureusement nous n’avons pas besoin de géomètre8.  » Dans un système qui n’admet aucune place pour l’erreur, et encore moins pour la faute, quel recours reste-t-il à l’individu floué ? K. tente bien de protester, de réclamer qu’il soit tenu compte de sa « personne réelle, [à lui qui est] extérieur à l’administration et à qui celle-ci menace de porter un tort qui serait tellement insensé qu’[il] ne saurait encore croire que ce risque soit sérieux ». En vain. « Ce qui résulte donc de tout cela, c’est que tout est très obscur et insoluble, à part l’idée de me flanquer dehors ? » Dans cette ultime tentative pour obliger un système qui rejette toute idée de responsabilité à admettre le préjudice qui lui est causé, même le triomphe de l’ironie lui est refusé : « Qui voulez-vous qui ose vous flanquer dehors, Monsieur le Géomètre, lui répond le chef de la commune. L’obscurité des questions préalables vous garantit précisément le traitement le plus courtois, mais vous êtes visiblement trop susceptible. Personne ne vous retient ici, mais cela, ce n’est tout de même pas être flanqué dehors. »

« Trop susceptible », la victime qui réclame que sa plainte soit instruite et sa souffrance prise en compte ? De fait, K. peut bien se sentir lésé, sa situation ne relève d’aucune responsabilité imputable : « Nous n’avons pas besoin de géomètre. Il n’y aurait pas pour lui le moindre travail. Les limites de nos petites exploitations sont fixées, tout est enregistré en bonne et due forme, il n’y a guère de mutations et les petits conflits de bornage se règlent entre nous. Qu’aurions-nous donc à faire d’un géomètre ? » Ce qu’il prend mal à titre personnel n’est qu’un simple effet collatéral de l’interaction des forces en présence. Il n’y a ni coupables, ni responsables, c’est-à-dire aucune justice à attendre, ni au pénal ni au civil. On ne vous doit rien, explique froidement le chef de la commune à K., et il n’éprouve même pas la nécessité d’ajouter qu’il en est désolé.

Qu’arrive-t-il à une victime quand sa plainte est écartée comme irrecevable ? Quatre-vingts ans avant que Kafka n’invente K., l’homme surnuméraire dont le collectif refuse la charge, Gogol avait déjà répondu à cette question dans sa nouvelle intitulée Le Manteau (1843). Lui aussi avait conçu un personnage confronté à une terrible injustice du sort sans coupables ni responsables assignables. Le Manteau n’est que l’histoire d’un petit homme qui se fait voler dans la rue son manteau neuf, le jour même où il l’étrenne après des mois de privation pour se le payer, mais selon la manière dont on raconte l’histoire (un pauvre homme qui meurt de s’être fait voler son manteau neuf ?), mille injustices se mettent à clignoter là où, auparavant, on ne voyait que la malchance. Les circonstances s’animent et deviennent des pièges, les petites défaillances individuelles, cumulées, prennent les proportions massives d’une mise en danger d’autrui, les réticences et retards à aider prennent une coloration meurtrière… Et toute la nouvelle peut être relue comme une enquête médico-légale : car qui peut soutenir qu’Akaki Akakievitch, achevé par une pneumonie, est mort de mort naturelle ? Ne faut-il pas plutôt demander qui l’a tué ? Était-ce le sort, étaient-ce les hommes ? Un peu tout le monde ? Personne en particulier ?

Là où la justice s’efforcerait de trier dans l’épais tissu des circonstances pour répartir la charge de la faute, la littérature rend l’affaire délibérément impossible à instruire.

Là où la justice, dans son principe, s’efforcerait de trier dans l’épais tissu des circonstances pour répartir la charge de la faute au plus juste (à chacun des prévenus sa part de responsabilité ou de défaillance), la littérature rend l’affaire délibérément impossible à instruire. Il est si facile pour la narration de brouiller la ligne de démarcation entre l’injustice et l’infortune, en passant sans cesse de « la faute aux hommes » à « la faute à pas de chance » et inversement. Reste la victime, ou plutôt, s’agissant d’Akaki Akakievitch, le souffre-douleur, c’est-à-dire une victime qui a perdu jusqu’à la capacité d’exiger ses droits. Il ne s’est rien passé là qui mérite qu’on s’y arrête, insiste Gogol avec ironie, et son personnage non plus n’ose guère insister davantage, ni devant les agents en faction dans la rue qui refusent de courir après ses voleurs, ni devant le commissaire de police qui met en doute sa plainte, ni devant le grand personnage qu’il dérange pour le prier d’intercéder en sa faveur et que la mesquinerie de l’affaire humilie, ni devant le médecin qui le déclare condamné et l’achève en décrétant qu’un cercueil de simple sapin sera bien suffisant pour lui… Que devient alors la victime renvoyée à son insignifiance ? Un fantôme sans doute, condamné à ne jamais trouver la paix, comme ce spectre voleur de manteaux qui hante la rue depuis, au grand effroi des passants aisés, et ne disparaîtra pas tant qu’il ne se sera pas fait justice lui-même…

Qu’est-ce qui, chez Kafka comme chez Gogol, laisse la victime ainsi démunie, seule avec sa soif de justice et de réparation impossible à étancher ? Plus grave encore que le brouillage de l’imputation, effet direct des choix de narration, il y a la conscience d’un fossé, impossible à combler, entre la perception du dommage par la victime elle-même et la perception de la situation par les tiers garants de toute justice possible. Le roman de Kafka insiste, par la voix de son héros qui refuse de se laisser faire, sur le tort incommensurable que lui inflige cette situation dont personne ne veut assumer la responsabilité. K., en ce sens, parle ici pour toutes les victimes de malheurs non justiciables, injustices systémiques, crimes commis par des personnes pénalement irresponsables, accidents du hasard, catastrophes naturelles et coups du sort. À qui réclamer justice pour l’aléa qui vous frappe ? La nouvelle de Gogol est peut-être plus explicite encore. En choisissant comme sujet de son ironique intrigue un fait divers raillé comme insignifiant, l’écriture du Manteau fait ressortir le contraste entre les faits narrés et la gravité du dommage subjectivement ressenti. Aux yeux du monde, un vol de manteau n’est pas grand-chose, et on a même du mal à voir pourquoi la littérature irait s’y intéresser. Mais, pour l’homme solitaire qu’on a vu économiser sou à sou pour se payer cette pelisse et qui rêve chaque nuit, pendant ces longs mois de privations, au jour où il pourra enfin la serrer sur son corps, c’est un monde qui se brise… Et quelle justice saura jamais rendre son monde à celui qui se l’est vu dérober ?

L’irréparable

N’est-ce pas là la limite inhérente à toute tentative de réparation par une démarche de justice ? Justice et vengeance, d’ordinaire opposées, se rejoignent sur ce point. Ni l’une ni l’autre ne savent réparer la perte subie si « réparer » signifie, au plus près du sens propre de ce verbe, restaurer l’intégrité de ce qui a été brisé. Et l’on se rappellera que la formule associée dans l’imaginaire à l’incarnation de la pulsion vengeresse, « œil pour œil, dent pour dent », apparaît en réalité dans la Bible hébraïque pour énoncer, tout au contraire, le principe même de la justice civile : à celui qui cause un accident entraînant des blessures ou qui, bousculant une femme enceinte, lui fait perdre le bébé qu’elle attend, on fera payer le prix d’un œil pour un œil, le prix d’une dent pour une dent – cela précisément et pas davantage, en lieu et place justement du désir de vengeance. À la passion de la rétribution vindicative, qui fait croire à la victime qu’elle pourrait prélever à même le corps du coupable la réparation du préjudice qu’elle a subi, l’énoncé du principe de justice proportionnée rappelle justement, dans sa formulation paradoxale, qu’on ne peut jamais rendre à la victime ce qu’elle a perdu. La symétrie de la formule met le doigt sur le point névralgique : le prix d’un œil pour un œil n’offrira jamais une équivalence morale. Même strictement proportionnée, la compensation restera toujours en deçà du besoin de justice, qui reste non assouvi. Même si le droit travaille à indemniser de la manière la plus fine possible le pretium doloris, le montant infligé en dédommagement ou réparation ne rendra jamais les rêves d’avant la blessure9.

N’est-ce pas aussi ce que finit par comprendre Edmond Dantès, le héros justicier du célèbre roman d’Alexandre Dumas, quand, tout près de mettre le point final à son formidable plan et de jeter à terre, dans le déshonneur, la misère et la folie, les quatre individus qu’il sait à l’origine de son propre malheur, il s’interrompt soudain et renonce à aller au bout ? Pourtant, la vengeance du comte de Monte Cristo n’est pas une pulsion de colère et de ressentiment ; c’est davantage l’expression d’un désir justicier, d’un besoin de justice pour l’ensemble du monde, bien au-delà de son propre cas. Ce n’est plus seulement son propre malheur qui motive Dantès à agir. Les méchants doivent bien finir par être punis et les bons, récompensés de leur intégrité, sinon comment supporter de vivre dans un monde pareil, se demande Dantès ? Et quel désastreux message cela enverrait au reste des hommes ! Alors, si Dieu ne s’en charge pas, à lui-même de se faire le « bras armé de la Providence » ! À lui de prendre les choses en main. Tout se passe comme si la justice divine s’était déléguée à son sens de l’initiative, transformant l’impulsion initiale de vengeance en une réparation du monde. Mais ce n’est pas si simple : presque vingt ans plus tard, les coupables ont poursuivi leur chemin, noué de nouveaux liens, ils ont chacun une épouse et des enfants, autant de tiers dont les intérêts sont liés à ceux des coupables… Peut-on accepter de voir ricocher sur les enfants innocents les conséquences de la sanction méritée par les pères coupables ? Comment châtier le crime sans créer de nouvelles injustices, sans abîmer encore davantage le monde qu’il s’agissait de réparer10 ?

Non, comprend Dantès, dévasté par le spectacle des dégâts collatéraux que sa démarche de justicier a déclenchés, on ne peut pas réparer le désordre du monde. Il n’y a pas de justice qui puisse ramener au statu quo ante. On ne restaure pas l’histoire déchirée. Les histoires en U, dans lesquelles un personnage heureux est précipité au fond d’un trou, s’y débat un temps pour prouver sa constance, puis se voit restaurer par la force de ses mérites, ont beau bercer leurs lecteurs de l’attente d’une juste rétribution qui suffira à réparer tout ce qui a été souffert, elles ne font pas longtemps illusion : on ne retrouve jamais ce qu’on a perdu, on ne revient jamais à son point de départ d’avant que le malheur ne frappe. Le temps a passé, les cicatrices demeurent, les larmes ne s’évaporent pas dans l’air. Les souffrances ne se rachètent pas. Il n’y a pas de réparation.

Et pourtant, dans le renoncement à achever le programme de réparation du mal, quelque chose redevient possible. Les chemins refermés ne se rouvriront pas, comprend Dantès, la jeunesse gâchée au fond d’une sombre cellule du château d’If ne lui sera pas rendue, la femme qu’il aimait ne sera jamais pour lui. Il faut vivre avec ses pertes, mais on peut vivre quand même, et même réapprendre à être heureux… Est-ce une réparation que ce moment doux-amer où, libéré de la brûlure de l’injustice qui empêche de vivre, on se découvre prêt à remiser sa colère contre la vie ? Est-ce donc retirer sa plainte, ou la métaphore judiciaire est-elle égarante ? Il y a de l’irréparable, et nul mieux que la littérature ne sait nous en faire ressentir la béance. Il y a de l’irréparable, qu’aucune justice ne pourra prendre en charge. Mais à côté de la justice, et prenant acte de ses lacunes et de ses défaillances, quelque chose peut opérer, qui n’est pas non plus le pardon. Il est permis d’être heureux de nouveau : le passé ne se répare pas, mais l’avenir, peut-être bien.

Et l’on se rappellera pour conclure la fin bouleversante de la trilogie marseillaise de Pagnol, Marius (1929), Fanny (1931), César (1936). Tous les ingrédients – le dilemme, la double légitimité, l’ignorance fatale, l’interférence du destin, le trop-tard – étaient pourtant réunis pour en faire une tragédie. Mais Pagnol s’y refuse, insiste pour ne pas laisser le dernier mot au tragique. Les deux jeunes amants du début de l’histoire ont fait leur vie chacun de son côté, séparés par la vie. Empêché par un contretemps, une décision hasardeuse ou un coup du sort, le bonheur qu’ils avaient un jour espéré vivre ensemble n’est jamais venu. La vie les a gravement lésés l’un et l’autre, en leur jouant l’un de ces tours cruels contre lesquels on ne peut rien. Vingt ans ont passé. Fanny s’est mariée avec l’homme âgé qui voulait bien d’elle avec son enfant dans le ventre ; elle a vieilli, Marius aussi. On ne peut pas rembobiner le fil de l’histoire, d’autres vies précieuses sont en jeu, d’autres choses se sont passées, qu’on ne peut pas escamoter. C’est par-dessus qu’il faudra construire, en s’efforçant de ne faire de mal à personne. Mais peut-être que ce sera possible. Peut-être qu’on pourra, malgré tout, prudemment, modestement, se déclarer quitte avec le destin. « Il n’y a rien d’irréparable », veut croire Fanny à la toute fin de la pièce.

  • 1. Anna Akhmatova, « En guise de préface » [1957], Requiem, trad. du russe et présenté par Paul Valet, Paris, Éditions de Minuit, 1966, p. 14-15.
  • 2. La scène est racontée au chapitre xix du Candide [1759] de Voltaire.
  • 3. Sur les missions réparatrices de la littérature contemporaine et ses nouveaux héros, « individus fragiles, oubliés de la grande histoire, communautés ravagées », on se reportera au livre d’Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au xxie siècle, Paris, Corti, coll. « Les Essais », 2017.
  • 4. C’est néanmoins ce que font certains romans contemporains, soucieux de revisiter la question des responsabilités historiques avec les outils de la fiction. On trouve un exemple particulièrement marquant d’audience fantôme dans le roman de l’écrivain polonais Andrzej Bart, La Fabrique de papier tue-mouches ([2008], trad. par Erik Veaux, Paris, Noir sur Blanc, coll. « La bibliothèque de Dimitri », 2019), qui imagine le procès fictif posthume de Chaim Rumkovski, doyen du ghetto de Lodz : les morts y sont appelés à la barre pour témoigner aux côtés des survivants.
  • 5. Vassili Grossman, Tout passe, trad. par Jacqueline Lafond, dans Œuvres, éd. Tzvetan Todorov, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2006, p. 946 ; le récit d’Anna est au chapitre xiv.
  • 6. À comparer, par exemple, avec la reconstitution, étonnamment similaire, que Timothy Snyder fait de la famine de 1933 dans Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline [2010], trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2012.
  • 7. Il s’agit du chapitre vii de V. Grossman, Tout passe, op. cit.
  • 8. Franz Kafka, Le Château [1926], trad. par Bernard Lortholary, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1984, p. 87 et suivantes.
  • 9. Pour une réflexion et enquête sur l’indemnisation des victimes d’actes de terrorisme, on se reportera au livre de Mathieu Delahousse, Le Prix de nos larmes, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2022.
  • 10. Sur Le Comte de Monte Cristo [1844-1846], je me permets de renvoyer au chapitre intitulé « Le substitut de la Providence. Que peut-on réparer ? », dans mon essai Pourquoi le mal frappe les gens bien ? La littérature face au scandale du mal, Paris, Flammarion, 2023, ainsi qu’au récent livre de Caroline Julliot, Monte Cristo, le procès ! Feuilleton juridique, Paris, CNRS Éditions, coll. « Les décalé·e·s », 2023.