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Gilles Ferry

décembre 2007

#Divers

Figure majeure des sciences de l’éducation, professeur émérite à l’université de Paris X-Nanterre, Gilles Ferry est décédé le 22 juin 2007 à l’âge de 90 ans. Il avait été proche de la revue Esprit dès les années 1930, celles de sa khâgne parisienne. Il avait joué un rôle important à l’école nationale des cadres d’Uriage où il avait été instructeur de 1941 à 1943 et directeur du bureau d’études de 1945 à 1946, périodes entrecoupées par des activités de résistance. Il avait publié, à la sortie de la guerre, un texte particulièrement éclairant sur le projet spécifique de cette école et sur sa pratique personnelle d’instructeur : l’Expérience d’une formation de chefs. Le stage de six mois à l’école nationale des cadres d’Uriage1. Cette réflexion sur Uriage contient en germe les grandes questions pédagogiques qui marqueront notre temps : la formation des formateurs, dispositif aussi spécifique que nécessaire, la prise en compte des formés en tant que groupe avec ses particularités et ses réseaux, la profonde nouveauté comme la profonde complexité de la notion d’épanouissement, l’indispensable ouverture démocratique à l’égard des formateurs comme à l’égard des formés (le « recrutement dans tous les milieux sociaux, sans qu’il soit tenu compte d’aucun privilège »).

L’itinéraire de Gilles Ferry le fait ensuite traverser les secteurs les plus différents de l’enseignement et de la formation : directeur des stages de formation du personnel d’Air France (1946-1948), professeur de philosophie aux lycées Charlemagne, Voltaire, Carnot puis à l’école normale de Rouen, professeur de psychologie à l’école normale supérieure d’éducation physique de Châtenay-Malabry (1955-1965), enseignant de psychologie puis de sciences de l’éducation à l’université de Paris X-Nanterre, assistant depuis 1965, puis maître assistant, professeur, et professeur émérite depuis 1986. Ce qui l’a conduit à fonder, avec Jean-Claude Filloux, le département de sciences de l’éducation de Paris X-Nanterre et à former des générations d’enseignants et de chercheurs sur la question éducative.

L’itinéraire de Gilles Ferry le fait aussi traverser les grands débats pédagogiques de la seconde moitié du siècle dernier, leurs transformations, leurs enjeux. Il en est un acteur stimulant autant qu’un témoin. Ce témoignage est d’ailleurs parfaitement éloquent du total renouvellement de la culture pédagogique de ces décennies. Auteur de plusieurs textes largement reconnus, mûris et novateurs à la fois, Gilles Ferry révèle très bien par exemple comment aux remises en cause psychologiques, culturelles, sociales, de l’« autoritarisme », dès les années 1950, s’associent de nouveaux savoirs venus des sciences humaines, savoirs très élaborés, portant précisément sur le psychologique, le culturel, le social. Il est de ceux qui ont fait l’usage le plus pertinent des travaux des psychosociologues sur le fonctionnement des groupes, le poids des leaderships ou des vulnérabilités dans une classe, la particularité et la nécessité des prises de conscience relationnelles dans la situation pédagogique2. Exégète de la « non-directivité » encore, commentateur et acteur de ce grand mouvement pédagogique des années 1960-1970, il sait surtout en donner une vision pertinente au-delà de ses usages spontanéistes, illusoires ou vains.

C’est autour de la relation pédagogique et du travail d’enseignant que se sont spécifiquement centrées ses recherches des années 1970 et au-delà. Avec ce double constat, situé, argumenté : la relation pédagogique ne saurait se limiter à de la « transmission pure » et une part de ce qui n’est pas « transmission pure » mérite d’être interrogé et travaillé par l’enseignant lui-même. D’où l’impérieuse nécessité, pour cet enseignant, d’être formé au-delà de sa seule et indispensable compétence académique. La « spécificité de la formation des enseignants c’est d’être double » insiste Gilles Ferry dans la plupart de ses textes. Précisément parce qu’il ne suffit pas de « dire », dans une classe ou un amphithéâtre, aussi clair que soit le propos, pour que ce « dire » soit simplement et d’emblée entendu. Et la prise de conscience, l’évaluation de ce qui peut (au sens le plus large et le plus multiple) « parasiter » ce dire suppose une véritable formation professionnelle3. Gilles Ferry est de ceux qui ont su argumenter avec le plus de force et d’à-propos pour l’approfondissement d’une formation professionnelle des enseignants. Sans doute aurait-il d’ailleurs mérité d’être davantage entendu.

Impossible enfin d’ignorer la part plus intime et personnelle de son œuvre, les nouvelles, le Franchissement4, Sonia5, écrites dans les années 1990, un texte autobiographique aussi, Partance6, dont la revue a rendu compte en son temps. Gilles Ferry y révèle une intense sensibilité, aussi littéraire que psychologique. Ce texte fait mieux comprendre aussi comment une jeunesse bourgeoise dans les tensions de l’entre-deux-guerres pouvait être conduite à une ravageuse insatisfaction. Il fait surtout mieux comprendre comment un authentique projet pédagogique se forge immanquablement dans l’estime et le respect d’autrui.

  • 1.

    Voir Gilles Ferry, la Pratique du travail en groupe : une expérience de formation d’enseignants, Paris, Dunod, 1970, et le texte écrit avec Christine Blouet-Chapiro, le Psychosociologue dans la classe, Paris, Dunod, 1984.

  • 2.

    G. Ferry, le Trajet de formation. Les enseignants entre la théorie et la pratique, Paris, Dunod, 1983 (rééd. 2003).

  • 3.

    Id., le Franchissement et autres nouvelles, Paris, Le mot de passe, 1997.

  • 4.

    Id., Sonia et autres nouvelles, Cannes-et-Clairans, Atelier Encre et lumière, 2003.

  • 5.

    Id., Partance. Histoires de vie, formation et pratique littéraire, Paris, L’Harmattan, 1994.

  • 6.

    Texte lu à la messe d’enterrement le 25 octobre 2007.

Georges Vigarello

Spécialiste de l'histoire de l'hygiène, de la santé, des pratiques corporelles et des représentations du corps.   L’ensemble du travail de Georges Vigarello porte sur l’histoire des représentations et pratiques du corps. Il obéit à un projet bien particulier : montrer combien ces représentations et pratiques révèlent, dans leurs trajets historiques, des changements majeurs de culture sinon de…

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