Usain Bolt, la flèche de Jamaïque
L’athlète plus rapide que l’éclair sacré au championnat du monde de Berlin, celui qui mime la flèche avant d’aller plus vite qu’elle, est au cœur de l’image actuelle du sport. Il est au cœur aussi de questions plus complexes qu’il n’y paraît.
Une histoire sans failles
Il confirme d’abord la manière dont l’univers sportif sait manier les belles histoires. Le sport, avec ses compétitions pléthoriques passe tout son temps à fabriquer du récit. Il privilégie les narrations pimentées de morale, faites de logiques aussi édifiantes que magistrales. Toutes les figures y sont représentées : de l’individualisme à la solidarité, de la parcimonie à la générosité, du dur labeur au talent brut. Le sport est de part en part culture. Ses récits miment notre vie quotidienne. Ils l’exemplifient aussi : le sport a su construire un lieu très particulier d’affrontement où, tout, du règlement à l’arbitrage, de la mesure au résultat, serait justice, égalité des chances, perfection. Les exploits de notre coureur ailé ont du coup un versant transparent, incarnant une figure marquante de ces récits possibles, l’histoire de l’exception faite « humanité » : celle de l’être projeté cent coudées au-dessus des autres, l’homme dépassant d’impensables limites, tutoyant les dieux, frôlant l’inhumain, tout en demeurant accessible, détendu, « normal ». L’extrême de la différence, dans l’extrême de la proximité. Les yeux des spectateurs s’écarquillent, le sacré n’est pas loin. La normalité est, là aussi, ce qui d’emblée rassure : le dieu plaisante, le dieu sourit.
Mais l’exploit sportif pour nous est aussi caractérisé par une question, reprise en litanie par le commentaire sportif : celle de la limite humaine, le seuil toujours interrogé, toujours inexplicablement dépassé. Ne sommes nous pas allés au plus loin ? N’avons nous pas franchi tous les murs ? Qu’aurons-nous à voir demain si le seuil était définitivement atteint ? De quel spectacle insipide allons-nous devoir nous contenter ?
Enfin, la performance n’existe plus sans son image : le sport est devenu de part en part un show. Les athlètes doivent multiplier les mises en scène et les rituels. Ils sont « icônes » et « individus ». Ils existent par l’écran, devenu lui-même décisif, comme il l’est d’ailleurs dans notre quotidien. Leur exceptionnalité doit se lire d’emblée : d’où cette signature recherchée dans les gestes, les apparences, les tatouages, les facéties. D’où notre coureur d’exception mimant éternellement la flèche pour mieux souligner ses particularités, ou travaillant ses physionomies pour mieux affirmer sa simplicité. Avec ces rituels, le champion rassure d’ailleurs d’une nouvelle manière encore : « Vous voyez bien, je peux être comme vous », « je peux plaisanter, faire les mêmes gestes ». Et dans ces manifestations « un rien » outrées, « j’exprime ma personnalité », « je me montre tel que je suis ».
On retrouve bien dans la figure d’Usain Bolt cette triple caractéristique, au-delà de l’exploit lui-même : de belles histoires, l’obsession des limites, le règne de l’image.
Les failles de l’histoire
Plusieurs attitudes ou tendances, en revanche, se révèlent exaspérantes, et même fortement, avec ce coureur venu concurrencer le vent. Elles deviennent plus gênantes aussi avec l’enthousiasme insistant qu’il peut déclencher. C’est tout d’abord son rituel assez simpliste de flèche lancée. Ce geste répété jusqu’à la saturation risque de devenir une sinistre singerie si, demain, la flèche se révélait fausse et si le coureur se révélait dopé comme plusieurs de ses camarades jamaïcains l’ont récemment été.
Deuxième exaspération, cette manière qu’ont les autorités sportives d’entonner l’admiration infinie. On peut le comprendre : le spectacle prime tout. Ces autorités le défendent. Le président de la fédération internationale d’athlétisme voit dans le nouveau recordman un génie « réécrivant l’histoire du sprint ». Du coup, le doute sur le dopage s’envole, alors que les athlètes jamaïcains ne sont pas contrôlés chez eux, qu’ils peuvent se doper durant la période hivernale, ou que plusieurs d’entre eux ont été « épinglés ». Comment accepter qu’aucune interrogation n’émerge sur le fait qu’un athlète écrase quasi brutalement, et de loin, des records dont il est de notoriété publique que certains d’entre eux ont été réalisés par des athlètes dopés ? Comment ne pas se poser de question lorsqu’un pays aux résultats jusque-là limités occupe la scène mondiale comme jamais ?
Ce qui est exaspérant enfin, c’est ce leitmotiv sur les limites. N’épousent elles pas de part en part l’essence même du sport ? Elles ont toujours existé et elles existeront toujours, ces limites, de même qu’elles seront toujours dépassées. La première raison tient à ce qu’elles sont tout simplement « fabriquées ». Ce qui est normal dans une recherche d’exploit. Le public trouve toujours de nouvelles limites au-delà de la performance brute : découvrir celui qui gagne plusieurs fois, celui qui gagne plusieurs fois de suite, celui qui gagne sur des compétitions différentes, celui qui gagne le plus de médailles en une seule confrontation. Les variables sont interminables et l’imagination s’attache consciencieusement à les multiplier. Le principe même du sport les secrète jusqu’à la profusion. La deuxième raison tient à la performance elle-même et à son contexte. Le chronomètre le montre par exemple en transformant l’évaluation : passer des dixièmes aux centièmes et bientôt aux millièmes de seconde. Constat minimal : de Jesse Owens, en 1936, à notre coureur frénétique d’aujourd’hui, en 2009, le temps sur cent mètres a été abaissé de « seulement » six dixièmes de seconde. Or le temps se compte aujourd’hui en centièmes alors qu’il se comptait en dixièmes en 1936, dix petits chiffres viennent s’inscrire dans le dixième de seconde. Il reste beaucoup de temps et d’espace à gagner pour les sportifs à venir, toujours mieux préparés, toujours mieux entraînés, toujours mieux servis par un environnement technique sophistiqué… Regardons plutôt vers demain avant de nous obséder complaisamment sur le seuil de l’humanité, même si cette question est d’emblée présente dans le geste sportif.
Reste que le sport est intrinsèquement et « légitimement » attirant et excitant. Il émeut aussi et même beaucoup. Il crée de la culture. Il crée de la ferveur, ce qui ne saurait être négligé. Je me demande pourtant si dans un cas comme celui-ci, un cas où un pays longtemps modeste engendre brusquement des dieux, où ce même pays parvient à les multiplier et à les imposer sans qu’aucune surprise ne soit fermement exprimée, je me demande si dans ce cas précis le sport n’est pas réservé à de grands enfants.