Nicaragua : fraude électorale et coups de force


Les élections municipales nicaraguayennes du 9 novembre 2008 et la fraude qui y a régné marquent une rupture sans précédent avec les normes démocratiques en vigueur depuis 1987 dans le pays. Ces événements témoignent sans conteste de la volonté de Daniel Ortega de renouer durablement avec des mœurs que l’on croyait tombées en déshérence sur la scène politique nicaraguayenne. On retrouve le goût pour les coups de force à l’encontre de l’opposition et le culte du chef qui ont caractérisé la mise en place du pouvoir du parti-État sandiniste (1979-1984) puis le premier mandat présidentiel d’Ortega (1984-1990). On pare du cachet du neuf les vieilles pratiques des élections « pactées » et le projet « continuiste » dont la famille Somoza avait usé pendant près d’un demi-siècle pour se maintenir à la tête du pays.

Un président minoritaire

Dans quel contexte les élections municipales ont-elles été organisées, deux ans après l’arrivée de Daniel Ortega à la présidence ? En novembre 2006, pour la première fois, seize ans après sa défaite face à l’Union nationale d’opposition et à sa candidate Violeta Barrios de Chamorro, et après deux autres défaites face aux candidats libéraux – en 1996, face à Arnoldo Aleman le maire de Managua et en 2001 face à Enrique Bolaños l’ancien vice-président d’Arnoldo Aleman – Daniel Ortega a enfin pu être réélu président de la République. Pourtant loin de marquer un « virage à gauche » de l’électorat nicaraguayen, son élection avec seulement 38 % des suffrages apparaît avant tout comme le fruit d’une réforme constitutionnelle ad hoc qui témoigne de la volonté conjointe d’Arnoldo Aleman et de Daniel Ortega de contrôler à leur profit le jeu politique nicaraguayen. En effet, sans cette réforme abaissant de 45 à 35 le pourcentage de voix nécessaire pour être élu dès le premier tour pour peu que le candidat arrivé en tête ait cinq points d’avance sur son adversaire direct, jamais Daniel Ortega ne l’aurait emporté au second tour. Sa courte victoire électorale a aussi tenu à une campagne où il a multiplié les promesses d’aides aux plus démunis et s’est montré capable de s’allier à certaines des têtes de file de l’opposition armée ou de l’opposition civique des années 1980. Fort d’une future aide du Venezuela, il a ainsi déclaré que son gouvernement mettrait fin à la pauvreté de masse grâce à des aides ciblées destinées à aider les plus pauvres en leur offrant certains produits de première nécessité (« plan faim zéro ») et à les sortir de la pauvreté en distribuant de micro-crédits (« plan zéro usure ») et des moyens de production propres à transformer les femmes des zones rurales en productrices autosubsistantes. Il a de même déclaré que, s’il était élu, les Miskitus du Rio Coco seraient indemnisés pour les pertes qu’ils avaient subies lors de leurs déplacements forcés début 1982, lorsque leurs villages avaient été incendiés par les forces armées sandinistes. Ces promesses se sont accompagnées d’alliances en bonne et due forme avec différentes personnalités venues des rangs de la Contra. Les deux dirigeants historiques des Miskitus – Brooklyn Rivera et Steadman Fagoth – ont appelé à l’alliance avec le Fsln et ont obtenu quelques substantielles contreparties : un siège de député de la région autonome de l’Atlantique Nord (Raan) pour le premier et un poste de ministre pour le second. Le candidat à la vice-présidence a lui aussi été un ancien contra, Jaime Morales Carrazo. Enfin, non content de demander au cardinal de Managua, Mgr Obando y Bravo, de célébrer religieusement son union avec sa compagne Rosario Murillo et de multiplier les signes privés de sa toute nouvelle dévotion, Daniel Ortega a fait voter une loi interdisant l’avortement thérapeutique quelques jours avant les élections, geste qui lui a valu en retour l’appui de Mgr Obando à sa candidature à la présidence.

Quatre traits peuvent caractériser les deux premières années du mandat de Daniel Ortega : un indéniable pragmatisme économique ; un gouvernement au jour le jour du pays en alliance avec les libéraux proches de l’ex-président Arnoldo Aleman ; la volonté d’exclure de la scène politique les partis concurrents du Fsln et des Pln ; et enfin le projet de remanier le fonctionnement des institutions politiques nicaraguayennes.

Malgré de nombreuses déclarations anti-impérialistes et une adhésion du pays à l’Alliance bolivarienne (Alba), le nouveau président n’en a pas moins négocié un accord avec le Fmi et ratifié la participation du Nicaragua au traité de libre commerce avec l’Amérique du Nord (Cafta). En bref, sa politique économique n’a que peu ou pas différé de celles de ses prédécesseurs libéraux. Gouvernant sans majorité à la chambre, puisque le Fsln n’y a que 38 députés sur 92, Ortega a en permanence négocié avec Aleman pour prendre peu ou prou toutes les décisions engageant l’avenir du pays. En effet, l’un et l’autre se « tenaient ». Grâce à une justice docile, le président avait le pouvoir de faire à nouveau incarcérer son associé-rival qui avait obtenu que sa peine de vingt ans de prison pour corruption prenne la forme d’une arrestation domiciliaire pour « raison de santé ». Aleman avait en retour le pouvoir de refuser de faire voter ses partisans en faveur des mesures présentées par les sandinistes et, ce faisant, de rendre le pays ingouvernable. Le président et ses partisans ont en outre parfois littéralement « acheté » les votes de députés non sandinistes, ce qui leur a par la suite permis de faire chanter ces députés en menaçant de révéler ces pratiques. Suivant les désirs d’Ortega et d’Aleman, le Conseil suprême électoral (Cse) a retiré à la mi-2008 leur personnalité juridique aux trois partis susceptibles de constituer des options de recours face au pacte libéral sandiniste. Sans pour autant être interdits, le Mouvement rénovateur sandiniste, le Parti conservateur nicaraguayen et le Parti pour l’unité de la côte atlantique (Pamuc) ont été privés du droit de présenter des candidats aux élections municipales.

Enfin, comme l’ont fort bien constaté plusieurs bons connaisseurs des réalités politiques nicaraguayennes1, le projet politique qui a mobilisé Daniel Ortega et auquel il a consacré le plus gros de ses efforts a été de construire les bases d’un pouvoir personnel pour tenter de lancer une réforme constitutionnelle permettant la réélection immédiate du président sortant, sans plus aucune limitation du nombre des mandats exercés consécutivement. Il a parallèlement mis en avant un projet de « démocratie directe » basé sur des « Conseils du pouvoir citoyen » (Cpc).

Créés par un décret présidentiel juste après sa prise de fonction et présidés par l’épouse du chef de l’État, les Cpc ont été avant tout chargés d’identifier les bénéficiaires des plans « zéro faim » et « zéro usure » et de distribuer cette aide gouvernementale financée par le Venezuela sous la forme de crédits versés directement à la présidence de la République, sans qu’elle soit comptabilisée dans le budget de l’État. Ces conseils ont aussi été mobilisés pour manifester leur appui aux décisions présidentielles et ils sont enfin un réseau d’organisations parallèles au Fsln entièrement subordonné aux décisions du couple présidentiel. Le poids pris par les Cpc a conduit les parlementaires à voter une loi stipulant qu’ils ne sauraient être considérés comme formant partie de l’appareil d’État, ni utiliser les moyens de celui-ci, loi à la proclamation de laquelle le président a immédiatement opposé son veto. Après un long bras de fer entre la présidence de la République et l’Assemblée, ce conflit a été résolu par une résolution de la cour suprême qui, tout en légalisant l’existence des Cpc, a stipulé que ceux-ci ne pouvaient administrer des fonds de l’État.

Créés pour organiser des réseaux de clientèle dévoués au président et distribuer en retour des aides présidentielles, les Cpc sont venus concurrencer les nombreuses Ong nées dans les années 1990 et les Comités de développement municipal (Cdm) mis en place en 1997. Souvent aux mains d’anciens militants politiques déçus par le jeu des appareils et le pacte, qu’il s’agisse de proches du Mouvement rénovateur sandiniste (Mrs), de sandinistes rétifs au caudillisme d’Ortega au sein du Front, ou de libéraux en rupture de ban avec Arnoldo Aleman, les Ong jouent un rôle capital au Nicaragua. Palliant les manques de l’État, elles mettent en œuvre des programmes qui vont de la distribution d’aides ciblées à des populations fragiles, à l’appui à des projets de développement durable, d’éducation civique, de santé publique et de promotion des valeurs démocratiques et de renforcement des capacités des groupes défavorisés ou en situation de précarité2. La capacité des Ong à recevoir des fonds d’institutions internationales et à développer des programmes autonomes vient contrecarrer la volonté du président de contrôler la société civile. Et c’est d’une certaine façon tout à fait logiquement qu’il n’a de cesse de dénoncer les Ong comme les agents des « obscures puissances » qui cherchent à déstabiliser le « Pouvoir populaire » qu’il prétend incarner.

Les élections municipales du 9 novembre 2008

C’est peu dire que les élections municipales ont pris l’allure d’un référendum. Tant le nouveau président de la République, ses partisans au sein du Cse ou ses associés libéraux fidèles à Arnoldo Aleman, que la nébuleuse de leurs opposants – le Mrs et les libéraux dissidents et une partie des conservateurs regroupés derrière Eduardo Montealegre3 au sein du mouvement Vamos con Eduardo – entendaient bien évidemment conquérir un certain nombre de mairies, obtenir la majorité au sein de leurs conseils municipaux et peser sur le jeu politique local. Mais tous entendaient aussi bâtir un nouveau rapport de force au sein du pays afin de peser sur les projets de réforme constitutionnelle et se préparer pour les prochaines élections générales de 2011.

Pour Daniel Ortega, la gageure était que ses candidats l’emportent dans les 87 mairies déjà acquises aux sandinistes, et tout spécialement celle de la capitale, mais plus encore qu’ils conquièrent de nouvelles municipalités. Fort de l’accroissement du nombre des suffrages en la faveur de son parti, Daniel Ortega aurait ainsi pu avancer à bon droit que s’il n’avait pas eu la majorité à la chambre en 2006, sa politique n’en recevait pas moins depuis l’appui d’un nombre croissant de Nicaraguayens, ce qui le mettait dans une excellente position pour lancer sa réforme constitutionnelle. À l’inverse, ses opposants entendaient transformer ces élections en vote sanction à l’encontre de Daniel Ortega et de son associé Arnoldo Aleman, et conquérir un certain nombre de municipalités dont celles de Managua, où Eduardo Montealegre était lui-même candidat.

La manière dont s’est déroulé le scrutin du 9 novembre restera sans aucun doute un cas d’anthologie en matière de fraude électorale, tant par son ampleur que par le nombre de preuves matérielles accumulées par les opposants aux sandinistes et un certain nombre de médias et d’observateurs indépendants. Modèle du genre, la fraude a été présente à tous les moments de l’élection, dès les premiers instants de la campagne. Les moyens de l’État ont été très ostensiblement mis à la disposition du Fsln, tandis que le Cse a organisé fort scientifiquement une rétention des cartes d’électeurs de bon nombre de citoyens connus pour leur opposition ou leur possible opposition au Front. Certains ont ainsi dû se déplacer deux ou trois fois pour retirer leurs cartes, un petit nombre n’a jamais pu l’obtenir.

Dans les bureaux de vote eux-mêmes, bon nombre des scrutateurs libéraux et conservateurs ont été confrontés à différentes irrégularités. On a tout d’abord essayé de les acheter, afin qu’ils laissent les scrutateurs sandinistes remplir à leur guise les formulaires où sont portés les résultats des dépouillements au sortir des urnes.

Dans nombre d’endroits, on ne s’est pas contenté d’essayer d’acheter des scrutateurs soucieux de faire honnêtement leur travail, mais on les a menacés de représailles s’ils n’acceptaient pas la mainmise du Front sur les Juntas. Dans certains cas, des groupes de choc du Front ont déclenché des bagarres aux entrées de ces bureaux, pour qu’ils soient fermés. Dans d’autres, les électeurs sandinistes ont été invités à venir déposer leurs bulletins dès les premières heures de la matinée, après quoi les scrutateurs sandinistes ont fermé les bureaux. Ainsi à Managua, 20 % des Juntas ont été fermées bien avant l’heure légale. Ces bureaux n’ont bien évidemment pas été choisis au hasard. Ils l’ont été au vu des résultats des scrutins précédents, puisque tous étaient connus pour être des bastions de l’électorat antisandiniste.

Le second moment de la fraude dans les bureaux eux-mêmes a consisté à forcer certains scrutateurs à signer des chiffres truqués au moment du dépouillement des urnes. Dans différents bureaux le dernier moment de cette fraude a consisté à jeter dans des dépôts d’ordures les sacs plastiques transparents scellés contenant et les bulletins et les premières copies de l’acte de dépouillement et de transmettre uniquement des actes altérés aux instances chargées de récupérer ces sacs. De très nombreux de ces sacs ont été retrouvés et transmis aux libéraux qui les ont systématiquement conservés.

La fraude la plus efficace et la plus courante a généralement eu lieu au moment de l’addition des résultats des multiples bureaux de vote, municipalité par municipalité, ou département par département. Les membres du Cse dans l’ensemble favorables aux sandinistes ont accepté des bulletins maquillés en faveur de ces derniers. Dans certaines villes, les scrutateurs conservateurs et libéraux ont été mis devant le fait accompli. Lorsqu’ils ont présenté les doubles des actes originaux avant leur altération, ils se sont vus refuser tout recomptage des bulletins ou ont été bernés au moment de ces recomptages où les sandinistes ont consenti à « modérer » leurs falsifications. Ces scrutateurs ont enfin parfois été purement et simplement expulsés des lieux pour « troubles à l’ordre public ». Le coup de force le plus impressionnant a eu lieu à Managua. Des partisans du Front, tous vêtus d’une tenue identique – pantalons, chemises et casquettes vertes –, se sont rendus maîtres des installations du stade où avait lieu le décompte final des bulletins. Non contents de « surveiller » les agissements des membres du Cse, ils ont interdit l’accès aux lieux à bon nombre de scrutateurs des libéraux. Cette opération baptisée « Danto II » par les sandinistes a été menée de façon si impudente que certains magistrats du Cse ont protesté, ce d’ailleurs sans aucun succès !

Aux preuves constituées par les copies au carbone des formulaires de dépouillement aux mains des conservateurs et des libéraux se sont bientôt ajoutés les résultats provisoires publiés sur le site électronique du Cse. Ces résultats, qui ont ensuite été à leur tour maquillés et ce parfois plusieurs fois, font que l’on dispose grâce au Cse d’un historique des différents moments de l’altération des résultats. Ainsi, au fil des transactions entre magistrats libéraux aux ordres d’Arnoldo Aleman et de leurs comparses sandinistes aux ordres d’Ortega, certaines municipalités, telles Masaya, Jinotega, Juigalpa, Teustepe, San Lorenzo, Nindiri, San Miguelito et Wiwili, ont vu leurs majorités changer plusieurs fois4.

On peut ainsi estimer que la fraude a pris le visage suivant5. Si le Front a officiellement remporté 109 mairies, ce n’est seulement que dans 70 d’entre elles que ses candidats ont été élus sans fraudes. Le Front a donc perdu une dizaine de municipalités par rapport aux précédentes élections municipales. La victoire de son candidat à Managua, le boxeur Alexis Arguello, n’est que le fruit de l’altération des résultats lors du recomptage des bulletins, donc de la fraude électorale. À comparer à la fois les chiffres des différentes juntas « au sortir des urnes » et ceux des dépouillements préliminaires publiés par le Cse sur son site électronique et à considérer que tous les résultats douteux – les résultats « perdus » et parfois retrouvés dans des décharges – soient tous en faveur du Fsln et ce à 100 %, le Front n’en est pas moins minoritaire à Managua et le maire élu a bel et bien été Eduardo Montealegre. Les 38 municipalités « attribuées » au Fsln sont en fait des municipalités où l’opposition l’a emporté.

C’est dire que sans trucage, les libéraux auraient eu plus de 70 municipalités (entre 75 et 78), les conservateurs 4 ou plus et Yatama d’une à deux. Les sandinistes ne l’emporteraient en fait que dans 75 ou 76 villes. Enfin le cas de Léon est particulièrement douteux car la fraude a été telle qu’il est très difficile de savoir qui l’a emporté avant le maquillage des bulletins6. Ce qui donne une tout autre image des résultats que ceux qui ont été proclamés au mépris de toute légalité : 109 municipalités pour le Fsln, 41 pour le Plc, 4 pour les conservateurs et une pour Yatama. En bref, les sandinistes et leurs alliés de l’Alliance conservatrice et de Yatama feraient peu ou prou jeu égal avec les libéraux.

Imposer les résultats des fraudes électorales

Si, grâce à sa mainmise sur le Cse, le président Daniel Ortega a aisément pu organiser la fraude au profit de ses candidats, toute la question a ensuite été d’officialiser ces résultats. Car les protestations de l’ensemble de ses opposants libéraux, conservateurs et sandinistes rénovateurs, celles de la presse écrite, de bon nombre des radios et des chaînes de télévisions ont été immédiates.

Des manifestations pour dénoncer la fraude ont ainsi été organisées à Managua, dès le 10 novembre et ont été suivies d’autres le 16 à Léon, le 17 et le 18 à nouveau dans Managua. Lors de cette dernière manifestation, l’opposition s’est proposée de procéder à un recomptage public des bulletins en sa possession afin de faire la preuve des multiples fraudes. Face à cela, le gouvernement a immédiatement choisi la manière forte. Les manifestations pacifiques pourtant autorisées par la police ont été la cible d’attaques très violentes de groupes sandinistes. Ces derniers ont commencé par occuper les rues où devaient se dérouler les manifestations. Ils ont ensuite multiplié les agressions. Les premiers visés ont été les commerçants (petits ou grands) et les habitants auxquels il a été dit qu’ils pourraient bien être pillés s’ils ne se comportaient pas bien. Les manifestants ont ensuite été poursuivis et chargés à coup de pierre, de gourdin, de batte de base-ball et de machette. Les contre-manifestants n’ont pas non plus hésité à tirer sur eux des feux de Bengale à l’aide de mortiers artisanaux. Quelques-uns des véhicules des manifestants ou de chaînes de télévisions, « aux ordres de l’oligarchie », ont été saccagés. De même à Léon, les installations de Radio Dario ont-elles été entièrement détruites. Enfin, plusieurs journalistes ont été eux aussi brutalisés et menacés de mort.

Ces violences des partisans d’Ortega rappellent à s’y méprendre celles des turbas, les troupes de choc du Fsln dans les années 1980 et notamment leurs attaques à l’encontre des opposants aux sandinistes. Hier comme aujourd’hui, Daniel Ortega et ses fidèles assument les exactions de ces groupes de choc et remettent au goût du jour la rhétorique où eux et leurs partisans incarnent un peuple nicaraguayen en butte à l’hostilité de l’oligarchie et qui, du coup, est en droit d’utiliser tous les moyens à sa disposition pour se défendre. Au lendemain des attaques des manifestations de l’opposition par les sandinistes, le procureur général de la République a ainsi fait la déclaration suivante :

Le gouvernement a agi avec la plus grande prudence et la plus grande responsabilité. Il suffirait d’un appel du chef de l’État, le leader politique du Fsln, le commandant Daniel Ortega… à ses militants pour qu’il ne reste pas pierre sur pierre d’un quelconque moyen de communication qui s’opposerait – ou prétendrait le faire – aux groupes de sympathisants du Front7.

Quelques jours plus tard lors d’un meeting, Rosario Murillo, l’épouse du chef de l’État et dirigeante des Cpc, a affirmé que les contre-manifestations sandinistes « donnent de la dignité aux rues de Managua ». Elle s’est réjouie d’avoir pu « voir les symboles de la lutte révolutionnaire… dans les cagoules (des sandinistes) et la poudre festive (des feux de Bengale) ». Et de conclure :

Ceux que l’on qualifie de pandilleros/voyous, de moins que rien… ces jeunes appauvris et méprisés par l’oligarchie… appartiennent au Fsln.

C’est ensuite Daniel Ortega qui prit la parole :

[…] Comme lors de la venue de Jean-Paul II [au début de la guerre civile sandiniste/Contra], j’appelle à la paix et non à semer la haine […] les ennemis du Peuple demandent que la police réprime les sandinistes, qu’elle use de la force. Pour eux la voiture d’une chaîne de télévision vaut plus que la vie d’un jeune ou des citoyens. […] seul le Cse avait le pouvoir de décider de proclamer les résultats des élections que toute tentative des députés de se prononcer en faveur de l’annulation des élections serait inconstitutionnelle et menacerait la division des pouvoirs8.

On retrouve ainsi la capacité qu’eurent les sandinistes dans les années 1980 à mélanger le langage du juridisme le plus pointilleux à la perversion du langage de la loi et à la pratique du coup de force. C’est en effet un des premiers magistrats censés incarner l’indépendance de la justice qui affirme sans sourciller que les libertés de manifester ou d’informer ne sont d’aucune façon des libertés fondamentales garanties par la Constitution, mais que celles-ci dépendent du bon vouloir du président de la République. On ne saurait dire plus clairement qu’il n’est pas de séparation entre le droit et le pouvoir. L’épouse du chef de l’État revendique les violences à l’encontre des manifestants de l’opposition, elles donnent de la dignité à la ville face aux comportements indignes des opposants qui sont ravalés contre toute vraisemblance à « l’oligarchie ». Avec Daniel Ortega, l’opposition n’est plus seulement stigmatisée en tant qu’oligarchie, elle retrouve son statut d’antan, celui d’« ennemi du Peuple ». L’idée que les libertés des citoyens sont garanties par la Constitution et que ceux-ci doivent être protégés contre toute atteinte à ces droits disparaît. Mieux, l’idée que la police puisse agir de façon non partisane pour faire respecter l’ordre public, celle qu’elle use de la force de manière mesurée et en proportion de celle déployée par les contrevenants, comme elle s’essaye à le faire sous la direction de sa plus haute responsable Amita Granera, sont purement et simplement écartées. Ortega s’efforce de mettre à bas ces schémas qui témoignent d’une sociabilité démocratique et remet au contraire ostensiblement en scène l’un des grands schémas idéologiques totalitaires des années 1980, celui du peuple-Un en lutte contre ses ennemis.

*

Nul doute que les velléités dictatoriales de Daniel Ortega n’aient pour le moment prévalu et que cette avancée de ses projets ne soit passablement inquiétante. En effet, malgré les protestations de l’opposition et ses tentatives de faire annuler ces élections frauduleuses par le Parlement, les nouvelles autorités municipales ont pris leurs fonctions. Reste que si l’opposition ne semble pas à la veille de pouvoir obliger le Cse à reconnaître la fraude et à convoquer à de nouvelles élections, le gouvernement et les nouvelles municipalités n’en sont pas moins dans une impasse.

La défiance populaire à l’encontre de Daniel Ortega et du Fsln, comme vis-à-vis de son « associé » Arnoldo Aleman va grandissant. L’Église s’est prononcée de la façon la plus nette à la fois contre la fraude électorale et contre les violences faites aux protestataires. Mieux, la communauté internationale considère avec la plus grande suspicion la politique de Daniel Ortega. La presse internationale, notamment El Pais, The Time et Cnn en espagnol, est fort attentive au suivi des événements et fait intelligemment écho aux critiques formulées par les sandinistes rénovateurs. Enfin, tant les représentants de la Communauté européenne que des États-Unis ont tenu des propos à la fois extrêmement fermes et tout à fait mesurés pour dénoncer cette fraude électorale et annoncer qu’en conséquence leur aide était suspendue. Et quels qu’aient été les propos de matamore anti-impérialiste du président, il n’en essaie pas moins de multiplier les gestes d’apaisement vis-à-vis de ces bailleurs de fonds. En effet, la baisse des prix du pétrole aidant il apparaît chaque jour plus évident que les mirifiques promesses de Hugo Chavez ne seront que des mots. C’est dire que si à la veille du trentième anniversaire de la révolution sandiniste le projet de Daniel Ortega est de tenter de remettre en selle ses vieux projets totalitaires et qu’il a fait un premier pas en ce sens en imposant une fraude électorale sans précédent ; il n’a pas pour autant gagné la partie. Ses opposants d’aujourd’hui peuvent s’appuyer sur une opinion publique mondiale plus avertie et sur une communauté des États démocratiques peu soucieuse de financer la remise en selle d’une expérience néo-totalitaire. Surtout avec l’anniversaire des trente ans de la révolution en juillet…

  • 1.

    Carlos Fernando Chamorro, « Le “pouvoir citoyen” d’Ortega au Nicaragua, participation démocratique ou populisme autoritaire », Problèmes d’Amérique latine, no 71, hiver 2008-2009, Paris, p. 89-100 ; Andrés Parez-Baltodano « El regreso del sandinismo al poder y la cristalizacion del “Estado-mara” », Nueva Sociedad, no 219, janvier-février 2009, www.nuso.org

  • 2.

    Les actions de ces Ong s’inspirent plus ou moins explicitement des paradigmes développés par Martha C. Nussbaum et Amartya Sen.

  • 3.

    Ministre d’Arnoldo Aleman puis d’Enrique Bolaños, Eduardo Montealegre démissionne du Plc et abandonne ses fonctions de ministre au lendemain de la condamnation d’Arnoldo Aleman. Il sera candidat aux élections présidentielles de 2006 et sera appuyé par les libéraux non alemanistes de l’Alliance libérale nicaraguayenne et les conservateurs.

  • 4.

    Différents films projetés lors de l’émission du 16 novembre d’Esta Semana, consultables sur le site d’Esta Semana, www.estasemana.tv, dont un avec Kitti Monterrey, la secrétaire générale du mouvement Vamos con Eduardo et représentante départementale de l’alliance Plc à Managua, détaillent de façon très complète les différentes étapes de cette fraude, notamment lors des éditions du 16 novembre 2008 ; on trouvera un complément d’information dans l’entretien réalisé par Envio avec Kitti Monterrey dans son no 321 de décembre 2008, lui aussi accessible sur l’internet, « En estas elecciones hubo fraude y tambien hubo robo ». Le site d’Eduardo Montealegre, www.vamosconeduardo.org, offre une recension détaillée des résultats bureau par bureau sur la base des dépouillements « sortie des urnes » ainsi qu’un historique des trois moments de la fraude électorale à Managua. On ajoutera à ces documents le rapport final du groupe Ética y Transparencia qui analyse les élections nicaraguayennes depuis 1996 et qui a ainsi observé pas moins de 9 processus électoraux, « Informe final de Ética y Transparencia : Ante las ruinas de un proceso electoral viciado », Envio, no 323, mars 2009.

  • 5.

    Les élections dans les régions autonomes de la côte atlantique (Raan et Raas) ont été reportées au début de l’année 2009 suite aux demandes de Brooklyn Rivera, le leader miskitu de Yatama nouveau allié au Fsln et élu de ce fait député de la Raan, qui jugeait que suite aux destructions causées par l’ouragan Felix en septembre 2007, les habitants de la côte souhaitaient repousser les élections. Cette décision a entraîné de multiples protestations des Costenos, notamment à Puerto Cabezas/Bilwi en avril 2008. Les élections se sont donc déroulées là aussi de façon frauduleuse au profit du Fsln le 11 janvier 2009.

  • 6.

    Voir l’article de Lourdes Arroliga, qui reprend les estimations de l’Ong Etica y Transparencia, dans Confidencial, no 617, 18-24 janvier 2009.

  • 7.

    « El fraude nacional », Esta semana, 16 novembre 2008.

  • 8.

    « Resistencia y celebracion », Esta semana, 23 novembre 2008.