Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Fernando Gil, la lucidité comme évidence

juin 2006

#Divers

Le philosophe portugais Fernando Gil (1937-2006) est décédé à Paris. Il a parcouru le siècle, en commençant dans les années 1950 par l’attraction marxiste. Toutefois, dès sa jeunesse à Lourenço Marques (aujourd’hui Maputo, Mozambique) se produisit la rencontre inattendue avec l’« Hétérodoxie » d’Eduardo Lourenço. Un poète de ses amis, Rui Knopfli, joua un rôle important – il était parmi

les rares personnes qui, au cours de ces premières années cinquante, doutaient de l’excellence du marxisme (comme son scepticisme m’irritait !).

Et l’« Hétérodoxie » bouscula les consciences, en mettant en cause le « déterminisme ». Fernando Gil, plus tard, devait s’étonner de ce que cette mise en garde n’ait pas trouvé de réponse immédiate chez lui :

Il suffit qu’un seul homme transcende la classe pour que tous les autres soient susceptibles de la transcender eux aussi.

En 1953, Fernando Gil était aux prises avec la mise en garde d’Eduardo Lourenço, il tenta de résister. Mais il ne le considérait pas comme « l’ennemi idéologique ». Il cherchait des réponses, sans succès. Peu à peu, il comprit qu’il partageait bien davantage ces inquiétudes que les lectures rigides et définitives. Plus tard, il dira qu’Albert Camus « à la fois intervenant et libre » lui servit de référence. Ainsi, avant la fin de la décennie, il put relire, de plein accord et libéré de toute entrave :

Sur le plan de la connaissance ou de l’action, en philosophie ou en politique, l’homme est une réalité divisée. Le respect de sa division est l’Hétérodoxie.

Et Fernando Gil de conclure :

La même chose s’est produite avec d’autres, qui avaient mon âge. Quand nous avons commencé de lire Merleau-Ponty, nous avons trouvé des confirmations.

La distance nécessaire à l’engagement

Ensemble, nous avons travaillé avec Mário Soares. Fernando Gil conçut et dirigea le cycle de conférences intitulé Le bilan du siècle. La série démarra en avril 1987 avec Norberto Bobbio, plus de deux ans avant les événements d’octobre 1989 et la fin de la guerre froide. C’est comme si Fernando Gil avait anticipé l’histoire.

Dresser le bilan du siècle signifie revisiter l’aventure de ce cycle de la modernité qui est encore le nôtre. Il semble qu’aujourd’hui ce parcours arrive à son terme, ouvrant un espace de perplexité, voire de désarroi. Les avant-gardes politiques et culturelles paraissent condamnées à chercher de nouveaux modèles de pensée et d’action, une nouvelle intelligibilité, au-delà de l’immanence conservatrice et de la transcendance révolutionnaire.

Et – nombreux en furent surpris – il annonçait ce que Hobsbawm dirait plus tard :

Ce n’est donc pas un artifice que de parler d’un xxe siècle qui sera peut-être plus court que le siècle chronologique, ni suggérer à certains de ses protagonistes ou à de réputés académiciens qu’ils entament une méditation, thématique et explicite, sur notre temps et sur ce qu’à partir de là il est légitime d’attendre des temps à venir.

C’est ainsi qu’avec une netteté troublante il avait perçu les signes de l’empire qui, tel un château de cartes, s’effondrait brusquement en une fin de siècle courte et tragique, entre le terme d’une guerre brûlante (1919) et l’issue d’une guerre froide (1989).

Fernando Gil commença par une formation en droit, à l’université de Lisbonne, pour ensuite écouter son amour de la philosophie de la connaissance. Il se rendit à Paris en 1961, où il fréquenta des personnalités comme Ricœur, Derrida et Lucien Goldman. Il passa par Munich où il étudia Fichte, il obtint son doctorat d’État à la Sorbonne avec Suzanne Bachelard1. Il suivit ensuite sa vocation qui était de conjuguer différents pans du savoir. Ses articles dans les Encyclopédies Einaudi et Universalis révèlent une insatiable curiosité à l’endroit des différents thèmes dont il a traités : représentation, catégorisation, invention, découverte, stratégie du connaître, innovation conceptuelle, connaissance, science, controverse, objectivité… Mais il devait s’arrêter en particulier sur la preuve, l’évidence et la conviction… Lorsqu’en 1984, il publie Mimesis e Negação (Lisbonne, 1984), son chef-d’œuvre, il dédie le livre à la mémoire du penseur portugais José Marinho :

Maître de vérité qui, la nuit, discourait avec les anges et au matin ne croyait plus en eux.

L’engagement exige un certain détachement, pour penser sans œillères idéologiques.

Pour lui, l’engagement, signifiait rupture avec l’aveuglement idéologique :

La sensibilité est le règne du divers et l’entendement le règne de l’identique. L’imagination concilie identité et différence, de telle sorte que la différence n’est plus diversité sans règle et que l’identité n’est pas encore unité réalisée.

Traitant de la connaissance, il sut mettre en relief la « science en tant que culture », insistant sur la sensibilité et sur la recherche inlassable des « preuves » et des « évidences ». Nous nous entretenions longuement, à Saint-Germain-des-Prés, chez Lipp, des penseurs qui l’inspiraient : Leibniz, Kant, Husserl étaient au rendez-vous dans une quête sans relâche de la méthode. Le juriste et mathématicien Leibniz faisait d’ailleurs partie de nos affinités électives, notamment par l’importance qu’il accordait au tôt lever et à « la joie de la compréhension ». À propos de Kant, nous nous rappelions que seule la lucidité d’une critique sévère, mais juste, peut libérer les esprits de l’illusion dogmatique qui, par l’attrait d’un bonheur imaginaire, retient tant d’hommes dans les théories et les systèmes et peut réduire nos ambitions spéculatives au domaine de l’expérience possible2.

Le sens et la vérité

L’un des thèmes dont il s’est le plus occupé est la difficile relation entre le sens et la vérité. Il sentait le besoin de s’interroger sur le « sentiment de l’intelligibilité » ou sur le « sens du sens ».

Des concepts comme conviction, assentiment, crédit, intelligibilité, démonstration, tout comme l’évidence et la compréhension, voire la croyance, ne sont que descriptifs et ne font que dessiner les contours d’une boîte noire. L’ouvrir signifiera interroger en même temps l’archéologie et les conditions formelles de la compréhension.

Fernando Gil questionne Paul Ricœur :

Que révèle le sentiment que la simple raison est incapable de montrer ?

Et l’auteur de la Métaphore vive de répondre :

En premier lieu que la raison est ma raison ; le sentiment réalise l’appropriation affective de la raison.

La recherche de la vérité contraint à regarder les deux côtés de la médaille. La compréhension exige la reproduction et la reconstitution de ce qui est reçu, et reconstituer c’est transformer ce qui nous est donné par un acte d’appropriation, pour recueillir ensuite le produit de cet acte même. L’explication comporte une gestion de l’étonnement, des attentes et des surprises. Et c’est ainsi que se rejoignent rationalité, affect et acte, essentiels à la compréhension de ce que nous sommes et de la modernité que nous constituons. Fernando Gil n’a jamais cessé de chercher ce qui distingue et unit, ce qui éloigne et rapproche…

Peut-on reconnaître autre chose que soi-même ?

demandait son ami René Thom.

La conviction est une vérité certaine d’elle-même ou une attitude qui se sait vraie3.

La lucidité de Fernando Gil confrontait raisonnement plausible et raisonnement indolent. C’est pourquoi il se souciait des preuves et des évidences – en accord avec Leibniz.

Il convient de choisir l’hypothèse la plus intelligible : la vérité d’une chose n’est autre que l’intelligibilité ; et ce n’est pas par rapport aux hommes et aux opinions, mais à propos des choses mêmes qu’une hypothèse est plus intelligible qu’une autre.

  • 1.

    Fernando Gil, la Logique du nom, Paris, L’Herne, 1972.

  • 2.

    F. Gil, Traité de l’évidence, Grenoble, Jérôme Millon, 1993.

  • 3.

    F. Gil, la Conviction, Paris, Flammarion, 2000.

Guilherme d'Oliveira Martins

Guilherme d’Oliveira Martins est un juriste et homme politique portugais. Membre fondateur des jeunesses socio-démocrates, il a notamment exercé les fonctions de ministre de l’éducation (1999-2000), ministre des finances (2001-2002) et président du tribunal des comptes (2005-2015). Il est actuellement membre du conseil d’administration de la Fondation Calouste-Gulbenkian.…

Dans le même numéro

Devant la peinture, Daniel Arasse
De la renaissance italienne à Manet et Cindy Sherman
Le regard de l'historien et la pensée des peintres