Des gens font la fête dans un véhicule de combat à Lisbonne, pendant la révolution des œillets. CC BY 4.0 Centro de Documentação 25 de Abril Auteur inconnu via Wikimedia
Des gens font la fête dans un véhicule de combat à Lisbonne, pendant la révolution des œillets. CC BY 4.0 Centro de Documentação 25 de Abril Auteur inconnu via Wikimedia

Cinquante ans après la « révolution des Œillets »

Dans la nuit du 25 avril 1974, de jeunes capitaines renversent la dictature salazariste. C’est le début d’une expérience révolutionnaire singulière, faite par des militaires porteurs d’un projet démocratique, soutenus par le réveil de la société civile. Guilherme d’Oliveira évoque les étapes qui, non sans tensions ni renoncements, ont conduit le Portugal de la révolution à la démocratie constitutionnelle.


Jorge de Sena, essayiste et poète portugais qui a enseigné au Brésil et aux États-Unis, a distingué dans un poème écrit en 1971 les « véritables révolutions qui se terminent en compromis et celles qui ne commencent ni ne se terminent1 ». João Fatela le rappelle dans le numéro de janvier 1979 de la revue Esprit2, deux raisons expliqueraient d’emblée « les compromis qui rythment la vie portugaise » : les incertitudes de l’économie tout d’abord, et le souci de sauvegarder et d’étendre les valeurs démocratiques, qui apparaissent comme l’acquis fondamental du 25 avril 1974. Après la tentation radicale vint le compromis européen. Mais l’idée de compromis constitutionnel et politique présente toujours une double face : la stabilisation nécessaire d’un côté, un conformisme pervers de l’autre. Pourtant seul le compromis permet à l’élan révolutionnaire de s’inscrire dans la durée. C’est le dilemme de toute révolution.

L’horizon européen de la démocratie

Comme l’a remarqué Eduardo Lourenço, le rôle joué par la question coloniale dans l’éclosion de la révolution portugaise fut essentiel : « Quand les Portugais retournent à la maison, ils s’y enferment comme des pirates sublimes avec leur trésor impérial. Et peu importe que ce trésor soit un vrai trésor ou seulement le souvenir d’un trésor perdu. L’imaginaire portugais n’a ni d’autre centre ni d’autre circonférence que ceux de cet empire rêvé3. » Dans le même temps, en penseur hétérodoxe et critique des courants politiques dominants, qu’ils soient conservateurs ou communistes, Lourenço rappelle que la diaspora du Portugal, qui prit de l’ampleur avec les mouvements migratoires vers les Amériques et, à partir des années 1960 du xxe siècle, vers la France et l’Allemagne, est complexe et diversifiée. Pour elle, l’Europe et la démocratie représentaient les deux faces de la même médaille, susceptible de mobiliser les Portugais vers la liberté. Le dirigeant socialiste Mário Soares comprit parfaitement le besoin de lier ces deux références dans un projet politique d’ouverture et de stabilisation, qu’il appela « l’Europe avec nous ». Le Mouvement des forces armées (MFA) formule en 1974 un programme qui tient en « trois D » : démocratiser, développer et décoloniser. Le lieutenant-colonel Ernesto Melo Antunes, principal théoricien de la « révolution des œillets », déclara le 25 novembre 1975, quand fut vaincue la dernière tentative des militaires radicaux, que le pluralisme et la démocratie devaient être défendus avec toutes leurs conséquences, sans aucune exclusion.

Jacques Delors a accompagné très attentivement la « révolution des œillets », dont il disait qu’elle « nous rappelle que toutes les dictatures s’épuisent4 ». Dans son dernier écrit, avant de partir en décembre 2023, il nous a laissé un témoignage fondamental sur la démocratie en tant que système de valeurs éthiques. Rappelant qu’« en ouvrant les portes de la démocratie, le Portugal a ouvert en même temps les portes de l’Europe », il affirmait le lien indissociable entre démocratie représentative et intégration européenne. Il insistait aussi sur l’incarnation concrète, à travers la « révolution des œillets », de ces concepts qui « ne sont pas abstraits, mais reposent sur les épaules d’hommes de bonne volonté, de dirigeants capables de traduire les profondes aspirations des peuples à la paix, à la liberté et à la prospérité ». En effet, il faut insister sur la cohérence entre les promesses du 25 avril, d’une démocratie civile et constitutionnelle, et le travail des politiques et des militaires comme Ernesto Melo Antunes, ancien lecteur d’Esprit et de O Tempo e o Modo, la revue portugaise sœur de celle fondée par Mounier.

Le pluralisme et la démocratie devaient être défendus avec toutes leurs conséquences.

Pendant la transition vers la démocratie, les amis portugais d’Esprit ont joué un rôle important, surtout à partir de 1958 et du concile Vatican II5. Cette même année, la candidature à la présidentielle du général Humberto Delgado, proche du régime devenu sévère critique de Salazar après une mission auprès de l’Otan, a représenté un tournant au sein du MFA. En même temps, l’évêque de Porto António Ferreira Gomes écrit un mémorandum à Salazar où il demande l’ouverture politique, la fin de la répression et la liberté pour les chrétiens et pour la société. Delgado a beau être battu aux élections de 1958 par le candidat du régime et l’évêque de Porto exilé à l’étranger sur décision des autorités politiques, le front sur lequel reposait le régime autoritaire de l’Estado Novo (l’État nouveau), c’est-à-dire l’Église et les forces armées, est rompu. La guerre d’Algérie et la position des Nations unies sur la décolonisation suscitent au Portugal, au sein de l’opinion publique et dans les milieux chrétiens, le commencement d’un débat pour l’autodétermination des colonies, également nourri par le livre d’Emmanuel Mounier L’Éveil de l’Afrique noire (Seuil, 1948) ou les chroniques de François Mauriac dans L’Express.

L’amitié d’António Alçada Baptista avec Jean-Marie Domenach, directeur d’Esprit depuis 1957, sera fondamentale pour développer la lecture et l’influence de la pensée d’Emmanuel Mounier au Portugal, comme facteur de résistance démocratique. Le premier numéro de O Tempo e o Modo, en 1963, publie une importante collaboration de deux futurs présidents de la République démocratique, Mário Soares et Jorge Sampaio, alors dirigeant de la lutte des étudiants pour la démocratie. L’article premier de la Constitution portugaise de 1976 affirme : « Le Portugal est une République souveraine, fondée sur la dignité de la personne humaine et sur la volonté populaire, attachée à la construction d’une société libre, juste et solidaire. » C’est le résultat d’un compromis démocratique de toutes les forces politiques présentes à la Constituante de 1975-1976, où les échos d’Emmanuel Mounier sont clairement perceptibles : « La personne doit être protégée contre l’abus de pouvoir, et tout pouvoir non contrôlé tend à l’abus. Cette protection exige un statut public de la personne et une limitation constitutionnelle des pouvoirs de l’État : équilibre du pouvoir central par les pouvoirs locaux, organisation du recours des citoyens contre l’État, habeas corpus, limitation des pouvoirs de police, indépendance du pouvoir judiciaire », peut-on lire dans Le Personnalisme (1949).

Le souvenir et la responsabilité

Le compromis constitutionnel portugais a connu plusieurs jalons : la signature en avril 1975 d’un premier pacte des partis politiques avec le Mouvement des forces armées, prévoyant une structure pour la nouvelle loi fondamentale et la tenue d’élections, conformément à la promesse faite un an auparavant ; l’installation de l’Assemblée constituante, qui a approuvé les droits et devoirs essentiels, en même temps que le MFA était traversé d’un débat sur le compromis démocratique et pluraliste. Les militaires modérés, connus sous le nom de « groupe des neuf », auquel appartenait Melo Antunes, l’emportent le 25 novembre 1975 sur les radicaux populistes (comme Otelo Saraiva de Carvalho), rendant possible la signature d’un second pacte des partis avec le MFA, qui prévoyait un système mixte, de parlementarisme rationalisé, avec un président de la République élu au suffrage universel pour cinq ans, disposant du pouvoir de dissolution du Parlement. Le Conseil de la révolution est dissous, et la prévalence du pouvoir civil sur le pouvoir militaire est affirmée. Quant à l’influence intellectuelle des catholiques sur ce processus, il faut évoquer la poète Sophia de Mello Breyner Andresen, issue du groupe de O Tempo e o Modo, qui a assumé à l’Assemblée constituante (1975), en tant qu’élue socialiste, une perspective très claire de défense d’une culture ouverte et libre, et d’une citoyenneté inclusive pour tous, fondée sur la philosophie de la personne de Mounier et de Domenach, tous deux explicitement cités.

Mais revenons à Jacques Delors, qui nous a rappelé que la « démocratie est aujourd’hui solidement ancrée au Portugal. […] Le sentiment européen y est un des plus fervents. Quand tant de pays sous la menace frappent aux portes de l’Union européenne, quand nos propres assemblées représentatives perdent le goût du bien commun et le sens du compromis, quand la tentation de l’autoritarisme et l’attente de l’homme providentiel nous détournent de nos responsabilités citoyennes minées par l’individualisme, le doux souvenir de la liesse populaire du 25 avril 1974 vient raviver dans toute l’Europe les couleurs fragiles mais éclatantes de notre si chère démocratie ». Il reste beaucoup de travail, et la démocratie est toujours fragile, au Portugal – où l’extrême droite a réalisé un score de 18 % aux élections du 10 mars – comme ailleurs. À cet égard, cinquante années de démocratie représentent une responsabilité, et exigent un effort accru de dialogue pour la gouvernabilité.

  • 1. Jorge de Sena, Poesia III, Lisbonne, Moraes, 1978.
  • 2. João Fatela, « Brumes sur l’espoir… Aspects d’une démocratisation : le Portugal », Esprit, janvier 1979.
  • 3. Eduardo Lourenço, Une vie écrite, Paris, Gallimard, 2015, p. 87.
  • 4. Texte inédit, le dernier écrit par Jacques Delors à la demande de l’auteur.
  • 5. Voir à ce sujet Guilherme d’Oliveira Martins, « Esprit au Portugal », Esprit, novembre 2022 et « Au Portugal, la démocratie et l’Europe, un compromis nécessaire », Esprit, avril 2014.