Manifestation du 25 avril 1983 dans la ville de Porto, 1983 (numérisée en 2009), photographie personnelle par Henrique José Teixeira Matos via Wikimedia
Manifestation du 25 avril 1983 dans la ville de Porto, 1983 (numérisée en 2009), photographie personnelle par Henrique José Teixeira Matos via Wikimedia

La démocratie portugaise vivante

La Constitution portugaise fête ses cinquante ans dans un contexte de fragilisation des démocraties. Née de la Révolution des Œillets, elle incarne un compromis original entre libertés politiques et justice sociale. Aujourd’hui, elle est mise à l’épreuve par de nouvelles tensions politiques et sociétales.


Alors que, partout dans le monde, les démocraties constitutionnelles se révèlent fragiles, la Constitution démocratique portugaise fête, en ce mois d’avril 2026, son cinquantième anniversaire. Issue de la révolution des œillets de 1974, la loi fondamentale a été le fruit d’un accord entre le Mouvement des forces armées (MFA) et les partis politiques, qui s’est traduit dans l’élection de l’Assemblée constituante en avril 1975, puis la victoire des militaires modérés le 25 novembre de la même année. Selon le constitutionnaliste Miguel Galvão Teles, les militaires portugais ont ainsi respecté rigoureusement leur mission de faire sortir les forces armées de la scène politique. Ils ont joué le jeu démocratique, en déplaçant la légitimité dont ils étaient dépositaires vers les partis politiques, les institutions civiles et le président de la République.

Le compromis constitutionnel de 1976 s’est ainsi inscrit dans les exigences de la démocratie représentative au sein d’un État de droit. Mais il a aussi représenté une tentative de synthèse originale entre la démocratie représentative traditionnelle et un programme pluraliste de transformation économique et sociale, où les forces en présence ont toutes apporté leur contribution. Tandis que le centre gauche et le centre droit défendaient la garantie des droits et libertés politiques, le Parti socialiste (PS) a porté l’exigence des droits sociaux, l’autogestion et la planification. Le Parti social-démocrate (PSD) a soutenu les autonomies des Açores et de Madère, la décentralisation et les garanties des tribunaux ; le Parti communiste portugais (PCP) les nationalisations, la réforme agraire, et les organisations populaires de base ; on doit enfin au Centre démocrate et social-Parti populaire (CDS-PP) la référence directe à la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Un texte ouvert et flexible

Ces divers apports ont donné au texte constitutionnel portugais de 1976 une configuration ouverte et une flexibilité suffisante pour s’adapter aux évolutions historiques. Les années 1976-1982 ont d’abord permis de tester la bonne séparation des sphères de compétence entre militaires et civils, à la suite de la révolution. La révision constitutionnelle de 1982 a inauguré un nouveau partage des compétences, avec la fin du Conseil de la révolution et l’institution de la subordination des forces armées au pouvoir civil démocratique. C’est le moment de la création de la Cour constitutionnelle et de nouvelles formulations, plus libérales, pour la constitution économique. Avec la révision constitutionnelle de 1989 commence une troisième période, dominée par l’ouverture économique, avec la fin de l’irréversibilité des nationalisations, autorisant la privatisation à cent pour cent d’entreprises nationalisées après la révolution.

Dans le domaine culturel, on doit rappeler la déclaration de Sophia de Mello Breyner, poétesse et élue socialiste, à la Constituante, sur le thème des libertés de création culturelle et du droit fondamental d’enseigner et d’apprendre : « La culture n’existe pas pour embellir la vie, mais pour la transformer – pour que l’homme puisse construire et se construire en conscience, en vérité, en liberté et justice. Et, si l’être humain peut créer la révolution, il peut aussi créer la culture. […] Nous voulons une relation nette et saine entre culture et politique. Nous ne voulons pas d’oppression culturelle. Nous ne voulons pas, non plus, de dirigisme culturel. Quand la politique veut diriger la culture, elle se trompe, parce que le dirigisme est une forme d’anticulture et l’anticulture est toujours réactionnaire. » De façon prémonitoire, la poétesse s’affirmait contre tous les dirigismes et totalitarismes, et défendait une interprétation essentielle de la Constitution, où la liberté est la pierre angulaire de la lutte contre tous les dogmatismes et maximalismes. En condamnant tout pouvoir totalitaire persécutant l’intellectuel et manipulant la culture (« Aucune forme de culture ne peut s’attribuer le droit de détruire ou diminuer les autres formes de culture »), elle affirmait aussi l’importance de l’éducation (« Enseigner, c’est mettre la culture en commun »). Et que peut être la liberté d’apprendre et d’enseigner, sinon l’exigence de « nouvelles formes d’apprentissage qui puissent demander, essayer et inventer », considérant l’école comme lieu de liberté et de justice, de participation et de solidarité ?

Mais le compromis complexe de 1976 obtenu à l’Assemblée constituante plonge aussi ses racines dans une histoire plus longue : l’histoire constitutionnelle inaugurée par la révolution libérale portugaise de 1820, et même, selon l’historien Jaime Cortesão, dans l’expérience de la monarchie portugaise, et notamment la crise de 1383-1385, où les représentants de la noblesse, du clergé et du tiers état ont choisi un nouveau roi à Coimbra, à la suite d’un mouvement des communes semblable aux jacqueries. La voie du compromis du 25 avril 1974, choisie par le MFA, a convergé avec la maturité des partis politiques et des mouvements sociaux, dans le sens d’une Constitution marquée par l’air du temps, sous la pression des événements certes, mais capable de s’adapter à de nouvelles circonstances : l’intégration européenne, le renforcement des droits sociaux, le développement durable ou l’établissement de relations avec les nouveaux États africains indépendants issus de la décolonisation, composant la Communauté des peuples de langue portugaise (CPLP).

La Constitution au défi de l’instabilité politique

L’élection en février dernier d’un nouveau président de la République, António José Seguro, modéré, européen convaincu, social-démocrate, membre du Parti socialiste mais qui s’est présenté comme indépendant, et arrivé nettement en tête auprès des électeurs du centre gauche et du centre droit, confirme l’attachement d’une partie importante des Portugais à un principe de stabilité constitutionnelle, qu’il avait placé au cœur de sa campagne. En comparaison, le leader du parti d’extrême droite Chega (« Ça suffit »), André Ventura, avait proposé le changement constitutionnel pour limiter l’immigration et renforcer les condamnations judiciaires. La naissance de cette droite radicale représente un phénomène nouveau au Portugal, qui suscite l’inquiétude. Une majorité des électeurs s’y opposent fermement, ce qui explique l’ampleur de la victoire de Seguro au second tour, alors que Ventura avait tout de même obtenu 23, 52 % au premier tour, devant le candidat du parti du gouvernement Luís Marques Mendes (11, 30 %), les libéraux, les communistes et l’extrême gauche. Mais le parti de Ventura jouit aujourd’hui d’une représentation parlementaire significative, avec 60 députés (22, 7 %). Antisystème et antilibéral, Chega a connu une croissance très rapide depuis sa fondation en 2019, où il a obtenu un premier député, puis 12 en 2022 et 50 en 2024. L’avenir du système politique démocratique est donc en jeu. Trouver des solutions répondant aux mécontentements sans remettre en question la stabilité institutionnelle et l’État de droit est devenu, au Portugal comme ailleurs, un défi.

L’avenir du système politique démocratique est en jeu.

Après l’austérité dictée par la crise financière des dettes souveraines, sous le gouvernement présidé par le social-démocrate Pedro Passos Coelho (2011-2015), le gouvernement a été dirigé par le socialiste António Costa, d’abord avec l’appui de toute la gauche (2015-2019), puis avec la majorité absolue du PS (2019-2024). La démission du Premier ministre en 2023, pour des soupçons de corruption, qui n’ont pas eu de conséquences judiciaires, a donné lieu aux élections de 2024 et 2025 et a abouti au gouvernement minoritaire présidé par Luís Montenegro, leader de l’Alliance démocratique (constituée par les sociaux-démocrates et centristes), sans majorité parlementaire, mais soutenu par des accords ponctuels et une abstention socialiste sur la question du budget. Le système s’est ainsi maintenu. Mais dans un paysage politique de plus en plus fragmenté, le président de la République élu au suffrage universel est appelé à jouer un rôle de pierre angulaire du système constitutionnel, lui-même conçu pour s’appuyer sur un accord entre les partis démocratiques et pro-européens, en vue d’une économie et d’une société justes, et d’une culture fondée sur la dignité humaine.

L’écrivain Eduardo Lourenço, grand interprète du Portugal, a dit : « Né d’illusions, peuple missionnaire d’une planète qui se missionne elle-même, confiné au modeste centre d’où nous sommes partis pour voir et savoir qu’il n’y a qu’un seul monde, le Portugal est aujourd’hui en mesure de s’accepter tel qu’il a été et tel qu’il est, un peuple parmi les peuples. Il a fait le tour du monde pour prendre la mesure de sa merveilleuse imperfection1. » Libéré des illusions, l’avenir doit s’inscrire dans une conception ouverte et responsable de la citoyenneté, au sein d’une Europe unie, composée de nations libres et souveraines, capables de défendre ensemble intérêts propres et communs, d’intégrer la diversité et d’assurer une subsidiarité réelle. C’est bien là l’esprit constitutionnel libérateur de la révolution des œillets : assurer le développement humain pour tous, par la juste représentation et participation des citoyens et l’équilibre des pouvoirs. Mais face à l’ampleur du défi, c’est de résultats, plus que de promesses, que la société portugaise a besoin. Cinquante ans est aussi l’âge des responsabilités.

  • 1. Eduardo Lourenço, Portugal como destino, Lisbonne, Gradiva, 1999, p. 83.