Le Portugal, la démocratie et l'Europe


Pour marquer l’anniversaire de la révolution portugaise (25 avril 1974), la revue Esprit, qui a accompagné avec attention la naissance des revendications démocratiques au Portugal et le développement de la culture démocratique, propose sur son site (www.esprit.presse.fr) une série de textes issus de notre collection, ainsi que deux textes inédits d’António Barreto et de Guilherme d’Oliveira Martins sur la situation politique du pays.

Quarante ans après la « révolution des œillets », presque trente ans après l’adhésion du pays à l’Union européenne, malgré les effets de la crise économique et financière, la démocratie et l’Europe restent les références fondamentales pour le Portugal. João Fatela l’avait souligné pour les lecteurs d’Esprit : Jorge de Sena, l’écrivain portugais,

distingue dans un poème écrit en 19711 les « véritables » révolutions qui se terminent en compromis et celles qui ne commencent ni ne se terminent2.

Où situer le Portugal ?

Deux raisons expliqueraient d’emblée, poursuit Fatela, les compromis qui rythment la vie portugaise. Tout d’abord une situation économique préoccupante. Ensuite le souci de sauvegarder et d’étendre les valeurs démocratiques, qui apparaissent comme l’acquis fondamental du 25 avril 19743.

Le problème persiste aujourd’hui. L’idée de compromis constitutionnel et politique présente une double face : une stabilisation nécessaire et un conformisme pervers …

La fin d’une peur millénaire

Comme l’a remarqué Eduardo Lourenço, le rôle joué par la question coloniale dans l’éclosion de la révolution portugaise fut essentiel4. Avec les trois « D » de la révolution – Démocratisation, Développement et Décolonisation –, le Portugal a pris le chemin de la modernisation. Penseur hétérodoxe et critique des courants conservateur et communiste, Lourenço pensait qu’il fallait revenir au point de départ après une histoire faite de voyages et d’aventures à travers le monde. La diaspora portugaise est nombreuse et diverse. Elle prit de l’ampleur avec les mouvements migratoires vers les Amériques et, à partir des années 1960, vers la France et l’Allemagne. L’Europe et la démocratie étaient donc les deux faces de la médaille, susceptibles de mobiliser les Portugais en marche vers la liberté promise. Mário Soares comprit la nécessité de lier ces deux références dans un projet politique d’ouverture et de stabilisation qu’il appela « l’Europe avec nous ». Ernesto Melo Antunes joua un rôle complémentaire important en affirmant, le 25 novembre 1975, quand fut vaincue la dernière tentative des militaires radicaux, que le pluralisme et la démocratie devaient être défendus, avec toutes leurs conséquences. Et João Fatela d’affirmer :

Si la démocratie ne se construit pas sans compromis, seul l’exercice collectif de la liberté la rend possible5.

Il cite alors une phrase d’Agustina Bessa-Luís, à ses yeux l’une des réflexions les plus lucides sur la révolution portugaise :

Il ne s’agissait pas d’une révolution dans le sens que chacun voulait bien lui donner, de celui du triomphe d’une classe sur une autre, par exemple, mais de quelque chose de plus profond peut-être, de la fin d’une peur millénaire, du mépris de soi-même6.

Une crise profonde

Au cours des quarante dernières années, des aspects significatifs de l’évolution politique et sociale de la société portugaise ont émergé : (a) le progrès démocratique et l’idée européenne sont intimement liés, avec une convergence d’indicateurs économiques, culturels et de développement (éducation, science, santé et sécurité sociale) ; (b) cette évolution a été marquée par l’accomplissement des conditions qui ont permis au Portugal (à côté de l’Espagne) d’être l’un des pays fondateurs de l’euro ; (c) cependant, la croissance de la consommation publique et privée, la baisse du prix du crédit et la réduction de l’épargne ont entraîné l’aggravation du déséquilibre des comptes extérieurs ; (d) depuis 2002, l’économie portugaise rencontre ainsi des difficultés de croissance économique et de productivité ; (e) la crise financière internationale a des répercussions négatives sur la situation portugaise, notamment en ce qui concerne le chômage et la dette publique.

Dans la période récente, avec la crise des dettes souveraines, un important effort a été réalisé pour améliorer les paramètres de la rigueur budgétaire et de la convergence sociale (selon le traité de Lisbonne), mais l’évolution montre le besoin de mieux adapter la capacité économique de production aux objectifs de convergence sociale. Car la cohésion économique, sociale et territoriale de l’Europe doit être repensée en exigeant des gouvernements de l’Union une coordination des politiques d’investissement et d’emploi et une place accordée aux valeurs et aux intérêts communs.

Comment le Portugal voit-il son avenir aujourd’hui, débarrassé des mythes de son passé impérial ? La globalisation est le terme d’un long chemin d’ouverture et de contact entre des cultures différentes, à l’échelle de la planète. Mais la crise que nous vivons nous oblige à tirer des leçons : d’une part, l’idée de progrès illimité est mise en cause ; d’autre part, les inégalités se sont accrues, mettant en échec la confiance dans l’action politique et les idéaux de justice. Une vision enchantée de l’Histoire n’est pas légitime, le passé ne se projette pas dans le présent. Saramago, António Lobo Antunes, Lídia Jorge, Dulce Maria Cardoso parlent de ce défi de compréhension et de volonté. E. Lourenço assume l’héritage critique des intellectuels portugais, en défendant l’exigence d’un pays moderne. Mais on ne peut faire aujourd’hui la même critique des institutions et des savoirs que les romanciers portugais du xixe siècle. Car Camilo Castelo Branco et Eça de Queiróz rompaient surtout avec le fatalisme du retard pour dire, comme le disciple de Michelet et de Proudhon, Antero de Quental, que les peuples de la péninsule Ibérique avaient besoin d’un sursaut civique et politique qui établirait les bases d’une attitude de rupture.

La recherche d’un nouveau compromis

Après la crise de la dette portugaise et l’opération de sauvetage de la « troïka » (Commission européenne, Bce et Fmi) dues à la pression des marchés internationaux, on peut se demander si le « rêve européen » n’a pas perdu ses couleurs. Un nouveau défi est lancé – celui de trouver le chemin d’une démocratie fondée sur un nouveau compromis entre l’ouverture cosmopolite et universaliste d’une « société ouverte » et la nécessité d’un équilibre entre la rigueur et la justice économique et sociale. Eduardo Lourenço, encore lui, déclare :

Nous, Européens, avons cessé d’être comme pendant des siècles, une pluralité de nations et de peuples, potentiellement ou imaginairement maîtres de leurs destins, bien que l’illusion de l’être soit plus forte que le démenti permanent qui, par la force des choses, nous est infligé. Sans surprise, cette dissolution d’entités souveraines classiques que nous appelions nations est compensée par les revendications de micro-identités violentes ou de super-identités symboliques […]. Personne ne sait si, sous des vestiges d’archaïsme tribal d’une nouvelle espèce, un monde à la fois globalisant et profondément fragmenté s’annonce7.

Voilà où nous en sommes. Revenus en Europe, dans un continent en crise, les Portugais, depuis longtemps ouverts sur le monde, savent qu’ils doivent retrouver la capacité à affirmer leur volonté collective et favoriser la consolidation du projet européen et de ses institutions, qu’ils doivent rechercher une démocratie mieux organisée et davantage de citoyenneté. Le moment actuel, avec l’anniversaire de la révolution, est fait de tension et d’espoir. L’austérité de ces dernières années, qui a marqué le pays, doit être complétée par la justice et la légitimité démocratique. Il faut écouter de nouveau Jorge de Sena : le compromis politique et social, fait de respect et non de mépris, de volonté et non de peur, doit, une fois de plus, être privilégié.

  • 1.

    Jorge de Sena, Poesia III, Moraes Editores, 1978.

  • 2.

    João Fatela, « Brumes sur l’espoir. Aspects d’une démocratisation », Esprit, janvier 1979.

  • 3.

    Ibid.

  • 4.

    Voir son entretien récent dans Esprit : « La culture européenne vue du Portugal », juin 2013.

  • 5.

    J. Fatela, « Brumes sur l’espoir … », art. cité.

  • 6.

    Agustina Bessa-Luís, Crónica do Cruzado Osb, Porto, Guimaraes & C. a Editores, 1976, p. 31.

  • 7.

    Préface à l’édition de 2000 de le Labyrinthe de la Saudade, Lisbonne, Gradiva.