Quels Européens pour quelle Europe ?


Dans la conférence inaugurale des Rencontres internationales de Sintra (Portugal), organisées par Sedes et consacrées cette année à la question : « Quels Européens pour quelle Europe ? », Guy Coq a rappelé que le fait de nommer les sources n’implique pas une identification : nous ne nous identifions pas à une origine, mais par rapport à l’origine. L’Europe n’est ni grecque, ni chrétienne, ni romaine. Mais la civilisation (ou la culture) européenne est caractérisée par une relation forte avec ses origines. Cette influence a été intense sur le long terme. Ainsi Rémi Brague souligne-t-il dans Europe, la Voie romaine1 qu’aucun des éléments à l’origine de la civilisation européenne ne lui appartient en propre. Rome apporte à l’Europe une « culture qu’elle n’a pas créée » et le « christianisme s’inscrit aisément dans l’attitude romaine ». Entre les Romains et les Grecs, comme entre les chrétiens et les juifs se noue une relation complexe d’antécédence, d’influence et de construction de soi. La compréhension de la civilisation exige néanmoins qu’elle soit considérée comme Histoire, le récit européen étant compris comme ouvert sur de nouveaux chapitres et de nouvelles contributions. Comme nous l’avons vu dans le récent débat sur le traité constitutionnel européen, la question de l’héritage religieux mérite aujourd’hui une réflexion spécifique, en particulier pour comprendre que l’Europe, parce qu’elle se trouve dans une situation inconfortable par rapport aux religions, s’expose à une mauvaise gestion de ses relations avec l’Islam, qu’il soit à l’intérieur ou à l’extérieur de ses frontières. Mais l’Europe court également le risque de négliger, de mépriser et de laisser de côté les nations. C’est dans l’espace national que les citoyens ont appris la démocratie, en évoluant vers l’acceptation de sociétés pluralistes. C’est pourquoi la clé du renforcement de « l’idée européenne » passe par une meilleure articulation entre les nations et les institutions européennes. Comme l’affirme le philosophe tchèque Jan Patocka, l’important ce n’est pas de « s’affirmer par soi-même, de pair avec les autres cultures », mais de « participer selon un mode propre au mouvement qui, au sein de l’Europe, désapproprie chaque culture en lui donnant une signification universelle ». Mais qu’entendons-nous par valeurs universelles ? Nous parlons de la liberté, du respect dû à la personne humaine, de la dignité de l’homme, de la solidarité, de la justice, de l’égalité et du refus de l’inhumanité. Et nous revenons à l’idée de « désappropriation » de Patocka, qui oblige à une ouverture au-delà des frontières européennes, loin de toute idée de forteresse. Cette disponibilité et cette responsabilité obligent les Européens à cesser de cultiver l’auto-accusation et à retrouver le sens de l’histoire, notamment dans la relation atlantique, de façon à ce que l’Europe puisse redevenir un sujet de l’Histoire à part entière.

S’interroger sur l’avenir de l’Europe force toutefois à comprendre les raisons de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Joaquim Aguiar a souligné qu’après 1945, les taux de croissance et leur rythme annuel ont été un leurre pour les Européens. À l’heure actuelle nous assistons à une « révolution démographique ». Les nouvelles générations sont moins nombreuses que les précédentes, ce qui cause un déséquilibre des actifs entre les jeunes et les personnes âgées. Les systèmes de protection sociale européens ont été fondés à partir de fondamentaux qui ont largement évolué, par exemple l’espérance de vie et les taux de natalité. La génération née dans les années 1920 a conquis les droits, la génération des années 1940 a commencé à comprendre que leur durabilité pourrait être remise en cause, mais elle a tout laissé en l’état, en résistant au changement et en préférant la voie de l’endettement. Enfin, la génération née dans les années 1970 n’a pas d’autre possibilité que d’être la génération de la transition entre l’un et l’autre système. Toutefois, il n’y a plus de marchés nationaux ni de dispositifs de régulation traditionnels. Nous sommes face à une mondialisation compétitive qui oblige à trouver de nouveaux instruments de régulation qui tiennent compte du critère de viabilité pour la production et du critère de besoin pour la distribution. Luís Valadares Tavares a mentionné le retard européen par rapport aux États-Unis notamment en ce qui concerne l’investissement en matière de recherche et de développement et l’efficience et la pertinence de l’enseignement universitaire. En outre, des blocages se perpétuent au sein des sociétés européennes : blocage sectoriel (absence de mobilité et d’ouverture des secteurs à des personnes venant d’autres expériences), professionnel (rigidité dans le recrutement et la formation), d’évaluation (inexistence d’une culture d’évaluation, acceptée avec toutes ses conséquences) et blocage lié au temps (absence de sens du temps et de la vitesse).

Michel Foucher s’est penché pour sa part sur l’impasse institutionnelle européenne et a défendu une décantation qui permettrait de conserver les innovations et de leur ajouter l’élément social. Il s’agit d’assumer la construction européenne comme un projet géopolitique, dans la ligne de ce qu’il a défendu dans le numéro de novembre 2006 de la revue Esprit : de l’inertie actuelle ou de la politique au fil de l’eau jusqu’à l’idée, qui a sa préférence, de la pause et du contrat avec les nouvelles zones d’influence. Dans le fond, nous sommes à la fin d’un cycle : les acteurs et les circonstances changent. Il importe donc de tirer parti des atouts dont nous disposons – du fait que l’Union européenne est la première puissance commerciale du monde et qu’elle est déjà un acteur international important, sans qu’elle en soit véritablement consciente. Le multilatéralisme est notre vie au quotidien, ce qui fait que nous pouvons avoir un rôle actif en tant que garants d’une stabilité internationale. Toutefois, nous n’avons pas transformé cette expérience en stratégie explicite fondée sur nos intérêts communs et partagés. Par ailleurs, le budget communautaire est insuffisant pour mettre en œuvre les actions dont nous avons besoin pour la défense de ces intérêts communs et pour garantir une vraie articulation entre l’espace et le pouvoir. En fin de compte, comme l’a dit la députée européenne Elisa Ferreira, il reste difficile de définir l’intérêt européen, alors que n’existent pas de pouvoir politique européen ni d’instruments de politique européenne aptes à rendre efficaces des politiques nationales pertinentes pour la cohésion économique et sociale. Pour devenir efficace, la « Stratégie de Lisbonne » a besoin d’instruments européens, de gouvernance économique, du pilier économique de l’Uem. Il faut ajouter que persiste l’absence d’une stratégie commune et articulée dans le sens de la coopération pour le développement. Il manque un plan Marshall pour le continent africain qui prévienne la pression migratoire et qui permette un combat efficace contre la faim, la misère et l’ignorance.

Mário Telo a caractérisé la crise européenne comme une crise de croissance et a souligné l’erreur de l’engagement rhétorique de la Constitution, alors qu’il s’agissait d’un véritable traité constitutionnel. D’où ce paradoxe : une participation très importante dans l’élaboration de cette réforme, mais le poids ultime, lors des référendums, des préoccupations immédiates des citoyens (chômage, crise économique et insécurité). Si Habermas propose un grand référendum européen pour sauver la Constitution, d’autres préfèrent la continuité fonctionnaliste ou parient sur la dédramatisation. Il y a, toutefois, plusieurs erreurs à éviter. Il serait illusoire de penser que le texte de la Cig peut ressortir indemne du rejet des électeurs, comme il est faux de croire que l’Union européenne pourra fonctionner comme elle l’a fait jusqu’ici sans changements institutionnels. Il faudra ainsi parier sur l’équilibre entre réalisme et idéalisme, en profitant du caractère constitutionnel déjà existant et en considérant les éléments à caractère hybride fédéraux (Charte des droits, codécision, responsabilité de la Commission) et confédéraux (Conseil européen, ratification unanime et la Pesc). C’est pourquoi la mémoire et la conscience historiques doivent être présentes. Pour que les personnes et les citoyens aient un poids réel !

  • 1.

    Rémi Brague, Europe, la Voie romaine, Paris, Gallimard, 1999.