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Afghanistan : dessine-moi une décennie

février 2012

À Bonn, le 5 décembre 2011, le gouvernement afghan a promis de mieux gérer son pays. Ses donateurs, en échange, se sont engagés à maintenir leur soutien financier pendant dix ans de plus, après le départ des contingents militaires, soit jusqu’en 2024.

Il est permis de douter que ces engagements mutuels puissent être tenus. Deux décennies d’investissement massif de la communauté internationale n’auront pas vraiment fait la différence. Comment en est-on arrivé là ?

L’erreur monumentale commise une décennie plus tôt, lors de la conférence qui fonda, à Bonn déjà, le 5 décembre 2001, l’État afghan post-taliban, fut d’apporter au nouveau régime un encadrement politique léger (le light footprint des Nations unies) et un soutien militaire massif (par l’Otan).

Il eût fallu faire le contraire. Le principal problème était (et demeure aujourd’hui), non la force des talibans, mais bien la faiblesse des structures de l’État, inefficaces et décrédibilisées. Le choix stratégique de « gagner les cœurs et les esprits » en envoyant des agronomes et des enseignants américains n’a été mis en œuvre que durant les six premiers mois de l’administration Obama, c’est-à-dire beaucoup trop tard. De surcroît, il a vite été abandonné : on s’est rendu compte que le gouvernement américain ne disposait pas ou plus du temps nécessaire pour que cette stratégie porte ses fruits. Impatiente démocratie.

La réconciliation avec l’opposition armée est donc envisagée sérieusement à partir de 2009. Pas par le gouvernement afghan, qui installe un « Haut Conseil de la paix » aussi prétentieux qu’inopérant, et se cantonne pour le surplus dans des appels incantatoires à la paix. Les gouvernements américains, allemands et qataris orchestrent discrètement, en 2010 et 2011, des contacts préliminaires avec les talibans, mais ceux-ci doivent à chaque fois être interrompus, suite aux pressions exercées sur les émissaires talibans par les services spéciaux pakistanais. L’état-major pakistanais se démène pour empêcher une paix afghane dont les modalités ne lui conviendraient pas. Les diplomates américains qui entament de délicats pourparlers avec le bureau des talibans à Doha vont donc devoir de surcroît amadouer les angoisses existentielles pakistanaises.

Que veulent les Occidentaux ?

À l’heure actuelle, le « paradis helvétique » à l’ombre de l’Hindu Kuch dont rêvaient les Ong, voire les chancelleries occidentales, a progressivement évolué vers ce qu’on pourrait appeler un « minimum bosniaque », c’est-à-dire une issue honorable au conflit. Les Américains et les Européens seraient déjà ravis si, à l’horizon 2014, ils pouvaient espérer un État afghan plus ou moins fonctionnel, sans exportation terroriste importante, sans sécession majeure et où les droits de l’homme et de la femme ne seraient pas bafoués de manière trop spectaculaire. Un pays donc qui n’aurait plus besoin d’une présence occidentale permanente et massive, et où les formes les plus extrêmes du conservatisme socio-religieux local seraient contenues dans des proportions acceptables.

Même ce minimum n’est pas du tout gagné d’avance. Les plus cyniques mesurent dès à présent l’« intervalle raisonnable » entre le départ des troupes occidentales et le possible retour au chaos : si le régime actuel tient douze mois, calculent-ils, l’attention des médias s’en sera détournée et ils n’insisteront dès lors pas trop sur le gaspillage incommensurable, y compris en vies humaines, qu’aura été l’aventure afghane.

L’hypothèse d’une nouvelle guerre civile, après le départ des troupes occidentales, doit sérieusement être prise en compte. Les talibans pourraient reprendre le contrôle des provinces du sud et du sud-est ; les provinces du nord ont, quant à elles, déjà commencé à se réarmer pour leur faire face.

Et les Afghans ?

Les talibans considèrent leur « Émirat islamique » non comme un régime ancien, mais comme un gouvernement en attente. Ils ont organisé (ou conservé), dans une bonne partie de l’Afghanistan, une administration parallèle qui a souvent, après la tombée du jour au moins, plus d’autorité que celle de Kaboul. Le programme taliban est éthique plutôt que gestionnaire. Vu qu’ils ont en fait très peu géré le pays quand ils le dirigeaient seuls (1996-2001), on ne voit pas bien pourquoi ils le feraient demain. En cas d’entrée dans un gouvernement de coalition, ils réclameront sans doute un ministère emblématique, comme celui de la justice ou du saint pèlerinage, et y défendront leurs principes expéditifs… qui seront préférés par la plupart des Afghans (du sud) à la corruption et à l’inefficacité actuelles. Ils freineront l’occidentalisation modernisatrice, et obtiendront probablement gain de cause dans leurs fiefs pachtouns, surtout en milieu rural. Ils maintiendront un puissant conservatisme moral, prôneront une purification assez théorique de la société et un retour mythique aux valeurs historiques du Coran.

Il est possible qu’à l’épreuve du pouvoir, et en côtoyant des hommes politiques plus cosmopolites, les plus modérés d’entre eux prendront le dessus, du moins dans les échelons dirigeants, mais ne nous faisons pas trop d’illusions quant à ces prétendus « talibans modérés » : ce sont les progressistes qui sont pour la plupart « modérés » dans ce pays, et il y a aujourd’hui déjà, au Parlement et dans les cours de justice, dans beaucoup d’écoles et de mosquées, une pratique quasi talibane.

Leur programme gouvernemental ne sera toutefois pas identique à celui de la fin du xxe siècle. Il est probable que les talibans tiendront grosso modo leur engagement actuel de ne plus offrir refuge à l’internationale nomade du terrorisme. On ne rappellera jamais assez, d’ailleurs, que c’est dans l’urgence et à une courte majorité que fut prise la décision, en 2001, de répondre négativement à la demande américaine de livrer Ben Laden. Le programme taliban est essentiellement national et ne se préoccupe pas d’exportation révolutionnaire. Par ailleurs, les talibans d’aujourd’hui sont plus sensibles à l’opinion publique (on voit comme ils cultivent leur image ; leur communication est infiniment plus convaincante que celle du gouvernement) ; ils se montrent prêts à arrondir les angles : par exemple, depuis quelques mois, ils ne détruisent plus les écoles de filles là où la population locale leur demande de ne pas le faire.

Enfin, on notera que pour certains analystes, les talibans ne peuvent pas être sincèrement intéressés à participer au pouvoir. Selon cette approche, ils ne pourront, comme les communistes et les fascistes au début du xxe siècle, se laisser convaincre d’entrer dans une coalition que dans l’espoir d’en éliminer bientôt les autres membres et mettre alors en place leur « Émirat ».

À l’inverse, les populations majoritaires du nord et du centre du pays (Ouzbeks, Tadjiks et Hazaras) sont rendues très nerveuses par la perspective des pourparlers réconciliateurs. Ils ont beaucoup à perdre dans un départ des troupes étrangères. Celles-ci leur permettent jusqu’à présent de dominer l’armée (et très largement le gouvernement), et également de maintenir une certaine dose de progressisme social. Ils savent qu’ils perdront beaucoup d’influence dans les structures dirigeantes d’un pays à nouveau guidé par les Pachtouns, guerriers plus féroces qu’eux, et parmi eux les talibans à l’idéologie fort efficace.

Que peut-on, au milieu de tant d’incertitude, esquisser de l’Afghanistan de demain ? Le pays restera allergique à toute espèce de domination étrangère. L’Afghanistan restera le royaume de l’insolence. Les potentats locaux (les moudjahidin, comme ils s’intitulent eux-mêmes, exaltant le temps de la lutte glorieuse contre les Soviétiques) sont les seuls certains de conserver leurs privilèges, voire de les renforcer, car l’État fort et centralisé dont rêvait le Département d’État en 2002 n’a jamais connu le moindre commencement de réalisation. Le défi pour les Occidentaux sera d’organiser les modalités du retrait de leurs forces armées de manière à ne pas devoir revenir bientôt en Afghanistan, dans des conditions encore plus difficiles.

En finir avec les expériences politiques extrêmes

Revenons à cette récente conférence de Bonn. Sa principale bonne idée fut d’inviter, outre les délégations des donateurs et du gouvernement afghan, des représentants crédibles et indépendants de la société civile de chaque province afghane. Ils vinrent exprimer, avec une dignité qui force le respect, leur souhait que l’impunité pour les criminels, les trafiquants de drogue et les corrupteurs cesse ; que l’on ne répète pas avec les talibans, si la réintégration se matérialise, la même inconditionnalité qui vit des criminels de guerre notoires entrer au gouvernement il y a dix ans ; que le gouvernement joue enfin son rôle gestionnaire et régulateur pour permettre à l’initiative privée de se déployer.

Espérons, sans illusions exagérées, que ces contre-pouvoirs se renforceront et qu’après ces trois décennies d’expériences radicales diverses (communisme imposé à la baïonnette, islamisme totalitaire, occidentalisation à la hussarde) dont elle fut le cobaye, la société afghane trouve dans un futur pas trop éloigné l’énergie de se réconcilier avec elle-même, et invente les modalités de son entrée dans la modernité.