L’Émirat des talibans : un régime aux pieds d’argile ?
L’Émirat taliban paraît aujourd’hui solidement installé. Mais derrière cette apparente stabilité, les tensions avec le Pakistan et l’impasse du nationalisme pachtoune mettent au jour les failles d’un régime plus vulnérable qu’il n’y paraît.
Avant 2021, nous avons longtemps refusé l’idée selon laquelle les talibans afghans devaient être considérés comme des acteurs politiques influents pouvant reconquérir le pouvoir. Puis, quand ils ont finalement repris Kaboul le 15 août 2021, nous avons pu affirmer qu’une résistance sérieuse allait vite se constituer. Or, là encore, la réalité afghane ne s’est pas conformée aux dires des commentateurs médiatiques. Au point d’entraîner la diffusion d’une approche radicalement différente mais tout aussi absolue : nous en sommes venus à considérer que l’émirat des talibans était là pour durer, quoi qu’il arrive.
Un tel point de vue demeure toutefois aussi prématuré que celui qui niait l’influence des talibans dans les campagnes afghanes avant 2021. À bien des égards, l’émirat est, aujourd’hui, un régime aux pieds d’argile, notamment à cause de la guerre « ouverte » avec le Pakistan, depuis fin février 2026.
La malédiction de la ligne Durand
L’une des causes de ce fait est ce que nous pouvons appeler « la malédiction de la ligne Durand ». Cette frontière entre l’Afghanistan moderne et le Raj, puis partagée avec le Pakistan, est le fruit du Grand Jeu entre les Russes et les Britanniques. Mais contrairement au discours tenu à Kaboul, en particulier par les élites pachtounes, traditionnellement à la tête du pays, cette ligne Durand a bel et bien été le fruit d’une négociation à laquelle le pouvoir afghan a été associé. Sans être un résultat parfait, elle illustrait une réalité géopolitique acceptable par Kaboul, car reflétant l’état des forces en présence, mais aussi une situation géopolitique ayant en partie précédé la prise de contrôle britannique du sous-continent indien.
Les nationalistes pachtounes ont tendance à revendiquer un territoire allant jusqu’au fleuve Indus, réclamant ainsi jusqu’à 60 % du territoire pakistanais actuel. Ou ils demandent au moins l’ensemble des territoires à majorité pachtoune, voire baloutche : dans leur esprit, il s’agit de réunir un peuple pachtoune divisé par l’impérialisme britannique. Ces revendications sont liées au premier État afghan, l’Empire d’Ahmad Chach Durrani (1747-1772), qui avait déjà été réduit avant même le Grand Jeu. De fait, l’accord avec les Britanniques a permis à une deuxième tentative d’État afghan de tenir en respect l’Empire persan des Qajar à l’ouest, et de pouvoir prendre le contrôle, pour la première fois, du Turkestan afghan, au nord, sans interférence russe.
Pourtant, l’État afghan a fait le choix de nier cette réalité complexe, quel que soit le régime, plus encore depuis l’existence du Pakistan, au nom d’un rêve de « Pachtounistan ». En 1948, l’Afghanistan est le seul pays à voter contre l’entrée du Pakistan à l’ONU ; dès les années 1950, Kaboul mène des actions soutenant le séparatisme en territoires pachtounes et baloutches chez leur voisin. Par la suite, on peut résumer les choix pakistanais en Afghanistan à une obsession : trouver le moyen de contrer le nationalisme pachtoune venant d’Afghanistan1. Or même le mollah Omar, sous le premier émirat des talibans, s’est montré décevant sur cette question, en refusant de reconnaître la ligne Durand comme étant la frontière entre Afghanistan et Pakistan.
Une fois de retour au pouvoir en août 2021, les talibans afghans ont tenté de rompre avec le passé d’une façon qui aurait pu bénéficier à leur image : plusieurs années avant la reprise de Kaboul, ils avaient mené un travail diplomatique se voulant rassurant pour le voisinage de leur pays. Leur environnement régional ainsi que la Russie et la Chine étaient prêts à accepter le nouveau régime de façon pragmatique, attendant notamment que l’Afghanistan ne soit plus un refuge pour des terroristes qui pourraient les menacer. Après la chute de Kaboul, le Pakistan s’est en ce sens montré particulièrement actif pour permettre une réintégration diplomatique de l’émirat, au moins dans le cadre régional : une détente entre les deux pays était donc possible et pouvait être mutuellement bénéfique. Même si une reconnaissance immédiate de la ligne Durand comme frontière aurait pu être problématique pour une partie de la population pachtoune afghane, sécuriser la frontière au sud était dans l’intérêt de Kaboul. Cela pouvait assurer le commerce afghan vers les ports de Karachi et dans une certaine mesure de Gwadar ; et surtout, cela pouvait offrir la possibilité à un Afghanistan enfin en paix d’être une zone de transit, notamment pour le désenclavement de l’Asie centrale. Entre 2023 et 2024, le projet d’un corridor transafghan, incluant routes, chemins et fer et transport maritime semblait commencer à se concrétiser. Il impliquait l’Afghanistan, le Pakistan, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, les Émirats arabes unis, et le Qatar2. À la même période, il y avait aussi l’espoir de voir l’Afghanistan associée aux routes de la soie chinoises, notamment par le biais du Pakistan et du Corridor économique Chine-Pakistan (CECP).
Ces deux projets économiques, comme l’amélioration de la situation diplomatique régionale pour le régime des talibans, dépendaient donc d’une rupture avec l’approche nationaliste associée à la ligne Durand. Une rupture que les talibans n’ont pas su, ou n’ont pas voulu, mener à bien.
Le régime supposé stable des talibans
En effet, les talibans afghans ont clairement marqué leur soutien aux talibans pakistanais, qui ont fait du Pakistan leur cible principale pendant la « guerre contre le terrorisme ». La reprise de Kaboul a notamment permis la libération de 2 300 combattants du Tehrik-e Taliban Pakistan (TTP). Alors qu’ils étaient supposés aider à un processus de paix en 2022, les talibans afghans ont fait comprendre à Islamabad, par la voix du ministre de l’Intérieur Sirajuddin Haqqani, qu’ils ne pouvaient pas forcer le TTP au dialogue3. De fait, on sait que les membres de ce groupe voient toujours un refuge dans l’émirat afghan, au point d’en retrouver certains au sein des forces de sécurité de l’Émirat. Et ce n’est pas particulièrement étonnant : les talibans pakistanais sont des anciens frères d’armes, ayant soutenu la lutte contre les Américains et partageant le nationalisme ethnique pachtoune des maîtres de Kaboul. Au sein du TTP comme chez les talibans afghans, on rejette la ligne Durand comme une « ligne imaginaire », pour reprendre les mots du ministre afghan des Frontières et des Affaires tribales, le mollah Noorullah Noori, prononcés en janvier 2024. Ces réalités font comprendre le peu d’empressement avec lequel Kaboul contrôle la frontière afghano-pakistanaise : il n’y a que 400 postes frontaliers côté afghan, contre 1 400 côté pakistanais. Une situation qui a permis au TTP de s’imposer au Pakistan comme force politique et terroriste : entre 2021 et mars 2026, 5 495 Pakistanais sont morts à cause d’un terrorisme associé d’abord au TTP.
Le Pakistan a pu croire, un temps, au dialogue, ou au fait de séparer le commerce de la politique, pour maintenir un échange diplomatique relativement cordial avec un émirat qui a traditionnellement besoin des ports pakistanais pour échapper à son enclavement. Mais entre octobre 2023 et mai 2026, en réponse à l’attitude de Kaboul, il y a eu progressivement des pressions de plus en plus grandes de la part d’un Pakistan se considérant (à raison) comme victime des traditionnelles velléités nationalistes pachtounes, cette fois de la part des talibans : taxes sur certains produits, interdictions de certains autres, ciblage des réfugiés afghans au Pakistan, bombardements en Afghanistan (ciblant des camps terroristes selon Islamabad, mais faisant des dommages collatéraux selon l’émirat), avec des tensions à la frontière conduisant à sa fermeture. Depuis fin février 2026, les autorités pakistanaises voient les talibans afghans comme responsables de la situation et protecteurs de forces terroristes dangereuses pour leur pays (TTP, séparatistes baloutches) mais aussi pour la communauté internationale. Si la « guerre ouverte » évoquée par le Pakistan est, pour l’instant, une guerre de basse intensité, elle confirme une dégradation durable des relations entre Kaboul et Islamabad.
En plus d’une guerre choisie, par ethno-nationalisme par les talibans afghans, le régime est confronté à une guerre subie.
Une dégradation d’autant plus sérieuse qu’en plus d’une guerre choisie, par ethno-nationalisme par les talibans afghans, le régime est confronté à une guerre subie, qui oppose l’Iran d’une part, les Américains et les Israéliens d’autre part. L’Iran était une alternative au Pakistan pour sortir de l’enclavement et offrir un débouché maritime au commerce afghan. Le port iranien de Chabahar, en particulier, devait permettre de consolider une relation diplomatique et commerciale avec l’Inde, qui aurait pu mettre le Pakistan en grande difficulté. Aujourd’hui, ce contournement n’est plus d’actualité, et l’Afghanistan voit donc ses deux principales routes commerciales inutilisables, avec le risque que cela implique pour la sécurité alimentaire du pays.
Le choix de la continuité et du nationalisme pachtoune sur la question de la ligne Durand va donc coûter très cher aux talibans. C’est, à bien des égards, la plus grande erreur du régime, avec celle d’avoir laissé ses éléments les plus conservateurs imposer un véritable « apartheid de genre4 ». Dans les mois à venir, entre guerre choisie et guerre subie, le peuple afghan pourrait continuer d’être victime d’une insécurité militaire due aux bombardements et actions contre-terroristes pakistanais, comme des conséquences de l’insécurité alimentaire imposée par les décisions des talibans.
- 1. Voir Bijan Omrani, “The Durand line: History and problems of the afghan-pakistan border”, Asian Affairs, vol. 40, no 2, 2009, p. 177-195.
- 2. Voir Faisal Javaid et Joshia Bowes, “The trans-afghan multimodal transport corridor: Will it achieve regional connectivity?” [en ligne], South Asian Voices, 30 novembre 2024.
- 3. Voir Rahim Nasar, “TTP and the escalating Islamabad-Kabul security crisis” [en ligne], Terrorism Monitor-Jamestown Foundation, 1er mai 2026.
- 4. Sur ce sujet, voir Didier Chaudet, « L’Émirat des talibans et sa guerre contre les femmes », Puzzle, no 3, avril 2025, p. 56-60.