Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Le dilemme de la gauche espagnole

décembre 2016

#Divers

La démission début octobre de Pedro Sanchez, le secrétaire général du Parti socialiste ouvrier espagnol (Psoe), a dévoilé au grand jour l’ampleur de la crise dans laquelle est plongé le parti depuis les élections du 20 décembre 2015 : doit-il, par l’abstention, permettre la formation d’un gouvernement du Parti populaire, responsable de la politique d’austérité vivement condamnée dans la campagne électorale, ou doit-il faire alliance avec Podemos pour former le «  gouvernement du changement  » − le changement désiré par les Indignés ? Ce sera finalement, samedi 29 octobre 2016, la première option qui triomphera1.

Pour justifier l’impossibilité d’une alliance avec Podemos, Pedro Sanchez a mis en avant, à plusieurs reprises, son désaccord avec la ligne «  radicale  » du parti, celle suivie par son secrétaire général Pablo Iglesias, opposée à la ligne «  transversale  » de son secrétaire politique Íñigo Errejón Galván. Quel sens et quelle validité faut-il accorder à cette division de Podemos, largement répercutée dans les médias et entretenue également, à leur corps défendant, par ses propres dirigeants2 ?

Cette division interne de Podemos a été rendue publique une première fois en février 2016 avec le limogeage de Sergio Pascual, le secrétaire d’organisation du Conseil national citoyen, chargé de traiter l’épineuse relation3 entre l’organe madrilène de direction du parti et les cercles, ses bases territoriales et démocratiques, connu pour être un homme de confiance d’Íñigo Errejón. « Le parti n’est pas seulement une machine de guerre pour défier l’hégémonie de l’adversaire, pour accéder au pouvoir et l’exercer, mais aussi un instrument au service de la dignité des gens  », écrivait alors Pablo Iglesias. Bien qu’Íñigo Errejón ne soit pas nommé, on sait qu’il est l’instigateur de la stratégie «  populiste  » du parti, inspirée notamment des écrits d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe. Cette stratégie repose sur la construction, autour de «  signifiants vides  », d’un discours capable de créer des «  chaînes d’équivalence  » entre les différents intérêts des acteurs sociaux pour les regrouper et créer ainsi une nouvelle majorité sociale. Dans cette bataille pour l’hégémonie culturelle, il importe surtout d’imposer les termes et les catégories dans lesquels se joue le débat politique et de ne pas se laisser enfermer par ceux qu’utilisent les adversaires. À la lutte des classes, on substituera donc le clivage entre «  la caste  » et «  les gens ordinaires  » (la gente común) ; plutôt que de se revendiquer de la «  gauche  », on cherchera à constituer un nouveau centre.

Cette stratégie discursive, si elle s’est avérée efficace pour remporter les élections, ne contribue-t-elle pas à creuser le fossé entre le parti et la société civile, les mouvements sociaux en particulier ? Les élections passées, le défi du parti n’est plus de les «  gagner  », mais de lutter au contraire contre la tentation d’ériger le pouvoir en une fin, contre le risque de devenir une organisation oligarchique, indifférente aux demandes de justice émanant du peuple.

Il y a en effet une limite à la conception populiste : en situant la lutte politique sur le seul plan du discours, elle néglige de construire le sujet réel de cette lutte, «  une véritable force sociale hégémonique  ». Le problème s’était déjà posé avec l’entrée dans la course électorale de Ciudadanos, le «  Podemos de droite  » : les «  images communes  » (les demandes de justice sociale, la lutte contre la corruption), autour desquelles Podemos avait construit l’alliance populaire, se retrouvaient soudainement au service d’une force antipopulaire. Fallait-il alors abandonner le populisme et préférer la «  pédagogie politique  » d’Izquierda Unida4 ? Les dirigeants de Podemos choisirent de se situer à gauche, mais sans renouer avec le discours à la fois minoritaire et révolutionnaire de la lutte des classes, et en développant au contraire, en accord avec le sens commun, un plaidoyer pour un authentique État de droit5. Ce que questionne à présent Pablo Iglesias, lorsqu’il revendique de pouvoir «  parler franchement et se montrer différent6  », c’est la pertinence de suivre ce scénario du sein des institutions : n’implique-t-il pas l’acceptation passive de ces dernières et, surtout, de leur logique représentative ? Pour construire une véritable force populaire sur laquelle s’appuierait le parti et réciproquement et qui serait capable de renverser la politique d’austérité du Parti populaire, ne faut-il pas réussir à être à la fois dans la rue et dans les institutions ?

Il s’agit donc dorénavant non seulement d’assumer l’étiquette de gauche, mais encore d’adopter au pouvoir une attitude conflictuelle, prolonger en ce sens au sein même des institutions le geste populiste de désignation d’un ennemi pour créer un «  nous  ». Ce geste répond à une double logique : les conflits au pouvoir clarifieraient les divisions sociales et inciteraient les citoyens ordinaires à se mobiliser pour défendre leurs intérêts et à exercer un contrôle démocratique sur le parti pour freiner sa dérive oligarchique7. La stratégie de Pablo Iglesias consiste donc, en attisant le conflit social par le conflit politique, à «  politiser la douleur  ».

Cette stratégie, conteste Íñigo Errejón, produit au mieux une «  force de résistance  » apte à protester, mais non une «  force hégémonique  » capable de gouverner. La première peut certes revendiquer pour elle l’authenticité de la gauche, mais elle passe à côté du sens commun caractérisé par son conservatisme. En voulant «  faire peur  » aux puissants, le risque est de faire peur aux gens ordinaires, à qui il s’agit d’offrir au contraire davantage de certitudes et de donner des preuves de la capacité du parti à bien user des institutions. Partant, plutôt que de mettre en scène une «  contradiction  » entre la rue et les institutions, il faut miser sur le potentiel démocratique de l’État républicain. Si ce dernier repose sur une logique représentative, il faut faire en sorte que celle-ci ouvre au lieu de refermer, par exemple en socialisant le savoir acquis dans les institutions, par un effort de transparence et de communication. Au bout du compte, la construction du «  mouvement populaire  » est une tâche essentiellement culturelle consistant à «  normaliser, naturaliser et accoutumer les gens à la présence et à l’extension d’une force de changement comme la nôtre8  », indépendante des engagements éthiques (par la «  douleur  », c’est-à-dire l’expérience vive, dans le conflit social, de l’injustice) des militants de gauche.

Ces deux perspectives sont-elles cependant opposées ? Ce serait oublier, comme le souligne Errejón, ce qu’il y a de radical dans la transversalité et vice versa, c’est-à-dire dans la recherche d’un «  patriotisme constitutionnel  » qui scellerait l’attachement des citoyens à un système de santé et d’éducation publiques, à leurs droits politiques et sociaux9. En revanche, cet attachement est irréconciliable avec l’inspiration néolibérale de la politique d’austérité que le Parti socialiste vient pourtant de cautionner indirectement en laissant les rênes du gouvernement au Parti populaire.

  • 1.

    Mariano Rajoy a été élu ce jour-là président du gouvernement grâce à l’abstention de 68 des 85 députés socialistes.

  • 2.

    À travers, notamment, ce que les médias ont nommé «  la guerre des tweets  ».

  • 3.

    Les secteurs critiques de Podemos déplorent que la structuration du parti choisie à l’Assemblée citoyenne de Vista Alegre en octobre 2014 instaure une certaine verticalité antidémocratique et prive les cercles de leur rôle.

  • 4.

    Rassemblement historique de la gauche radicale autour du parti communiste.

  • 5.

    Voir notre article «  Le kantisme de Podemos ou les équivoques du sens commun  », Esprit, septembre 2016.

  • 6.

    Lors, par exemple, de son intervention à l’université Podemos, le 26 septembre 2016. Ce retournement de Pablo Iglesias correspond aussi à la reculade d’Unidos Podemos aux élections du 26 juin. La perte, malgré l’alliance avec Izquierda Unida, d’un million de votes serait imputable, selon lui, à l’incompréhension et à l’incrédulité qu’ont suscitées ses déclarations en faveur de la social-démocratie.

  • 7.

    Voir Manuel Monereo et Héctor Illueca, Por un nuevo proyecto de país, Madrid, El Viejo Topo, 2015.

  • 8.

    Voir Miguel Muñoz, «  Entretien avec Íñigo Errejón  », 30 septembre 2016 (www.cuartopoder.es).

  • 9.

    Voir Carlos Fernández Liria, «  Patriotismo constitucional frente a la revolución neoliberal  », 5 septembre 2016 (www.rebelion.org).