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Patria

mai 2017

#Divers

De l’autre côté des Pyrénées aussi, l’idée de patrie est au centre des débats politiques. Pourtant, le souvenir de la dictature franquiste semblait avoir oblitéré son usage et, hormis la monarchie et des membres du Parti populaire, personne n’aurait osé revendiquer, comme le firent les dirigeants de Podemos lors des récentes compétitions électorales, « la grandeur de l’Espagne ».

Cette posture patriotique de Podemos participe en effet de la stratégie populiste du parti, comprise à la manière d’Ernesto Laclau comme la construction d’une plebs en unique populus légitime1. Il s’agit pour la plèbe, en l’occurrence les « gens ordinaires » par opposition à « la caste », de convertir leur projet particulier en intérêt général. Mais cette opération, qui définit l’hégémonie, n’est pas seulement discursive ou symbolique ; elle vise à produire un nouvel ordre moral et culturel, un nouveau « projet de pays » en ce sens. Il faut voir cependant dans ce dernier moins une fin qu’un moyen au service de la réalisation du projet républicain, entendu comme l’ordre politique de la dignité à laquelle aspire le sens commun2. C’est là le sens profond de la critique qu’Íñigo Errejón adresse aux contempteurs du populisme : « Les privilégiés croient que “le peuple” est une anomalie infantile ou irrationnelle, ou bien une antiquité. Ils ne comprennent pas que sans communauté populaire, sans un horizon et sans des croyances qui structurent la société, il n’y a pas de projet, mais seulement isolement, sauve-qui-peut et loi du plus fort. » Lorsque Pablo Iglesias invoque la patrie, il n’appelle donc pas à célébrer les exploits passés et présents de la nation espagnole ou à défendre son unité contre les menaces extérieures ou intérieures, mais à « défendre un système de santé et d’éducation publique […], un système fiscal qui fonctionne sans paradis fiscaux […], le droit du travail de ce pays pour que les citoyens n’aient pas à émigrer loin de celui-ci pour gagner leur vie avec tous leurs diplômes universitaires dans la valise […], la division des pouvoirs, l’autonomie du pouvoir législatif, au lieu de vendre le Parlement national aux diktats de l’Eurogroupe3 ».

Il demeure que « la grandeur de l’Espagne » désigne aussi pour Pablo Iglesias ce que son invocation par la droite est justement destinée à exorciser, à savoir « sa diversité et pluri-nationalité », inscrites dans l’article 147 de la Constitution établissant les statuts de l’autonomie, mais recouvertes par le 1er article faisant du peuple espagnol le siège de la souveraineté nationale. Cette tension dans la Constitution entre reconnaissance de la pluri-nationalité et affirmation de l’unité de la nation est révélatrice, aux yeux du secrétaire général de Podemos, de la nature du « régime de 1978 » qui en est l’auteur. Ce dernier, issu de la transition de la dictature à la démocratie, aurait été le fruit d’« un consensus » entre franquistes et républicains qui, sous couvert de la volonté d’oublier, aurait laissé les élites franquistes conserver leurs positions de pouvoir économique et politique4.

C’est ce consensus que chercherait à préserver aujourd’hui, selon les termes cette fois-ci d’Íñigo Errejón, l’« offensive oligarchique, dé-constituante et re-centralisatrice » du Parti populaire, avec l’appui tacite du Psoe (Parti socialiste ouvrier espagnol) – offensive dont témoigne la récente réforme du Tribunal constitutionnel, qui lui permet d’inhabiliter les hauts fonctionnaires de l’administration désobéissant à ses sentences (comme vient de l’être pour deux années l’ex-président du Parlement catalan, Artur Mas, jugé début février pour avoir organisé en 2014 une consultation sur l’indépendance de la Catalogne), et le financement réduit des régions de la part du gouvernement central à l’occasion de la crise. Autonomie politique et politique sociale marchent en effet de pair : ce sont les « communautés autonomes » qui sont compétentes en matière d’éducation et de santé.

On remarquera toutefois ici, à l’égard de la forme à donner à cette reconnaissance de l’Espagne comme « pays de pays », une divergence qui s’exprime entre la ligne « radicale » de Pablo Iglesias et la « ligne transversale » d’Íñigo Errejón5. Certes, dans les documents politiques soumis au vote des adhérents début février, lors de la seconde assemblée citoyenne, destinée à renouveler l’équipe de direction nationale et les principes que cette dernière suivra, tous deux se prononcent en faveur du droit à décider comme instrument de démocratie et appellent à une meilleure coordination entre les divers Parlements. Mais Pablo Iglesias brandit la menace du référendum en Catalogne qu’Errejón évite au contraire d’évoquer. Inversement, est absente du programme d’Iglesias la proposition d’inspiration libérale faite par Errejón de convertir les statuts de l’autonomie en  « digues de défense citoyenne des droits » et d’inclure parmi les droits garantis par les régions « un socle de dépenses sociales et culturelles comme droit civil . »

Il était logique que, lors des négociations avec le Psoe pour former « le gouvernement du changement » après les élections législatives de décembre 2015, Podemos tente d’imposer une alliance avec Esquerra Republicana de Catalunya (parti nationaliste de Catalogne) et le Partido Nacionalista Vasco (parti nationaliste du Pays basque) plutôt qu’avec Ciudadanos, ou encore, que, lors des secondes élections législatives, en juin 2016, Podemos cherche, outre l’appui d’Izquierda Unida, celui de petits partis nationalistes comme Més (parti nationaliste des îles Baléares) ou Batzarre (parti politique de Navarre proche du nationalisme basque), pour tenter, sous l’étiquette d’Unidos Podemos, de dépasser le Psoe en nombre de votes et d’être en position de force dans les négociations. Ce dernier scénario ne s’étant toutefois pas réalisé, l’alliance avec les partis nationalistes s’est transformée en impasse, le Psoe justifiant par elle son refus de conclure avec Podemos un pacte de gouvernement. Même le pas en arrière d’Iglesias, ne faisant plus de l’aval donné à la prochaine organisation du référendum sur l’indépendance en Catalogne une ligne rouge des négociations, n’y changera rien.

Des voix s’élèvent cependant, ailleurs qu’à droite, pour critiquer cette posture patriotique de Podemos. Xavier Domènech, porte-parole et député d’En Comú Podem, la branche catalane de Podemos, s’est récemment déclaré défavorable à un nouveau référendum et Ada Colau, la maire de Barcelone et fidèle alliée de Podemos, s’est gardée jusqu’à maintenant d’organiser dans la ville la consultation un temps projetée sur le sujet. Le blocage de la situation en Catalogne n’est toutefois pas seul en cause. La philosophe et militante barcelonaise Marina Garcés déplore la reconduction du schéma nationaliste pour répondre au défi formulé par les Indignés, lorsqu’ils scandaient « ¡No nos representan! », celui d’une démocratie qui ne serait plus fondée sur la représentation et qui n’aurait plus seulement lieu dans les institutions. Ce défi invite selon elle à repenser la politique à partir de l’idée, inspirée de Merleau-Ponty, d’un « nous » comme « co-implication en un monde commun6 », plutôt que de rechercher ce « nous » dans la patrie et de débattre, à l’instar des deux dirigeants de Podemos, si celle-ci est à récupérer ou à construire. À l’intérieur du parti lui-même, Juan Moreno Yaguë, député de Podemos au Parlement andalou et unique candidat à disputer le poste de secrétaire général à Pablo Iglesias lors de la seconde assemblée citoyenne nationale, signale l’obsolescence des débats sur le modèle territorial dès lors que le vote, grâce aux possibilités offertes par les nouvelles technologies, se traduira par la capacité de tous de décider à tout moment des affaires publiques, sans passer par le filtre de la représentation.

Mais c’est aussi du côté de la littérature que l’on peut entendre une critique de l’instrumentalisation politique de la patrie. Patria est le nom du dernier roman, en passe de devenir un best-seller, de l’écrivain basque Fernando Aramburu7, dans lequel il met en scène, après l’annonce par Eta (Euskadi Ta Askatasuna, « Pays basque et liberté ») de la fin de l’action armée en 2012, la longue et difficile réconciliation entre deux familles habitantes d’un même village, voisines et amies de longue date, mais déchirées par le conflit terroriste. C’est le pardon qui permet à ces deux familles et, au-delà d’elles, à la société basque, de vivre en paix. Mais ce pardon n’est pas le produit de déclarations politiques, il est le fruit d’une démarche personnelle et sociale. Surtout, il suppose et révèle qu’avant d’être des membres d’Euskadi, les personnages du roman sont des êtres humains.

  • 1.

    Voir Ernesto Laclau, la Raison populiste, traduit par Jean-Pierre Ricard, Paris, Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 2008.

  • 2.

    Voir Hedwig Marzolf, « Le kantisme de Podemos ou les équivoques du sens commun », Esprit, septembre 2016.

  • 3.

    Carlos Fernandez Liria, « Patriotismo constitu​cional frente a revolución neoliberal » (www.rebe​lion.org).

  • 4.

    Pablo Iglesias, “Understanding Podemos”, The New Left Review, mai-juin 2015.

  • 5.

    Voir H. Marzolf, « Le dilemme de la gauche espagnole », Esprit, décembre 2016.

  • 6.

    Marina Garcès, « Anonimato y subjetividad. Una lectura de Merleau-Ponty », Daimon. Revista de Filosofía, no 44, 2008, p. 138 (revistas.um.es/daimon).

  • 7.

    Fernando Aramburu, Patria, Barcelona, Tusquets, 2016.