Pourquoi s’opposer à l’inégalité de Thomas M. Scanlon
Trad. par Victor Mardellat / Préface de Thomas Piketty
L’importance de l’ouvrage de Scanlon rend sa traduction française d’autant plus précieuse qu’elle est enrichie de notes utiles du traducteur sur les choix lexicaux et d’une postface inédite de l’auteur revenant avec clarté sur le dilemme de la méritocratie, ou encore sur l’injustice des rétributions mirobolantes pour des postes qui jouissent déjà de nombreux privilèges.
Plutôt que de s’attacher à défendre un idéal égalitaire abstrait ou univoque, l’originalité de la démarche de Thomas M. Scanlon consiste dans la recherche des raisons qui justifient la lutte contre les inégalités et la réduction de leurs effets. Le présupposé de l’ouvrage est la « présomption d’égalité » de tous les individus. L’idée « aujourd’hui largement acceptée », y compris par des auteurs libertariens comme Robert Nozick, « d’égalité morale de base » affirme que « chacun compte d’un point de vue moral, quels que soient sa race, son sexe ou son lieu de résidence ». Mais la portée de cette affirmation est sujette à controverse : au-delà de l’égalité des droits, faut-il s’opposer à des inégalités plus substantielles, notamment en matière de richesse et de revenu ?
Répondant à l’accusation selon laquelle l’opposition à l’inégalité ne serait motivée que par l’envie éprouvée par les moins bien lotis à l’égard de ceux qui jouissent d’une réussite économique et sociale, et ne conduirait qu’à un nivellement par le bas injustifiable, Scanlon éclaire la notion d’égalité en la concevant de manière relationnelle : les interactions engendrent des inégalités qui affectent les individus. Cette dimension relationnelle est essentielle à l’objectif comparatiste de l’ouvrage : il s’agit de déterminer ce qui fait objection à la différence entre les situations des uns relativement à celle des autres, et non pas seulement au fait que certains soient dans une situation de détresse intolérable en elle-même. Les conséquences politiques de ces raisons morales sont loin d’être superposables : pour cette dernière perspective, une position suffisantiste pourrait être défendue (donner à chacun suffisamment pour vivre décemment), tandis que pour la première, défendue par Scanlon, l’inégalité des conditions devra être réduite puisqu’il existe des raisons légitimes de s’y opposer. Inscrite dans l’héritage rawlsien, cette position s’écarte d’un égalitarisme strict dans la mesure où certaines inégalités pourraient être raisonnablement justifiées, à la double condition qu’il soit impossible de les supprimer sans mettre en péril des libertés essentielles et que leur réduction ou leur suppression n’aggrave pas la situation des plus démunis. Cette conception relationnelle de l’égalité est par ailleurs pluraliste – diverses formes d’inégalités peuvent impliquer différents types d’injustices, et par conséquent nécessiter une pluralité de réponses. La pluralisation de la notion rend compte de la distribution des chapitres de la première partie de l’ouvrage (inégalité d’attention, inégalité de statut, inégalité des chances, iniquité politique) ; la seconde partie s’attache à démontrer l’injustice de l’inégalité économique en elle-même, singulièrement dans la situation de creusement considérable des écarts que nous connaissons.
La première forme d’inégalité à laquelle Scanlon fait objection concerne les services que doivent fournir certains agents ou pouvoirs publics à un groupe donné. L’auteur distingue deux types d’injustice : la première implique la violation d’un droit dont chacun doit revendiquer le respect, quelle que soit par ailleurs la situation des autres (injustice non comparative) ; la seconde implique une inégalité de traitement qui place un groupe dans une situation privilégiée (injustice comparative). Toute institution dans l’obligation de fournir un service doit se voir reprocher son inégalité d’attention à l’égard des intérêts de ses bénéficiaires.
Le deuxième chapitre analyse les conséquences des inégalités de statuts. Les pratiques discriminatoires sont triplement injustes : elles conduisent sans raison valable à la négation de droits ou de possibilités, à l’exclusion de certaines personnes de relations gratifiantes, et à la valorisation ou au dénigrement de soi pour des raisons injustes. Si, par hypothèse, seules les personnes qui le méritaient accédaient à un statut supérieur, il n’en demeurerait pas moins que la valorisation (même légitime) de certaines capacités ou réalisations conduit à des attitudes de mépris ou des sentiments de honte délétères.
Consacré à l’égalité formelle des chances, le troisième chapitre insiste de façon convaincante sur l’idée qu’il s’agit d’un critère d’équité procédurale – les candidats à un poste doivent être sélectionnés en vertu de critères appropriés à celui-ci – qui ne saurait cependant suffire à justifier l’inégalité des positions en elle-même. Celle-ci doit faire l’objet d’une justification indépendante en fonction des buts que poursuit l’institution (au sens large d’une entreprise ou d’une institution publique), de l’organisation pertinente pour atteindre ces objectifs, mais aussi, de manière plus fondamentale, en fonction de la justification de l’institution elle-même au sein de la société.
Dans la lignée de Rawls, la « juste égalité des chances » doit satisfaire, en plus de l’équité procédurale, à l’exigence d’ouverture réelle des positions à tous, ce qui suppose un usage critique des notions de capacité et d’effort individuels. D’une part, leur définition n’est pas indépendante des institutions et de l’ordre social ; d’autre part, leur usage est souvent mis au service d’une forme de moralisme qui culpabilise les individus de leur manque de réussite. Une personne doit être mise dans des conditions suffisamment bonnes pour que ses choix lui appartiennent et avoir un accès réel à la formation de capacités valorisées socialement. À ce principe suffisantiste doit s’ajouter un principe égalitaire qui limite, par certaines mesures, les ressources dont disposent les catégories supérieures pour transformer leurs avantages en moyens de concurrence déloyale au sein du système scolaire. En outre, Scanlon insiste avec force sur les « pièges » de la notion d’égalité des chances : non seulement celle-ci est très exigeante si on entend réellement la réaliser, mais elle ne saurait justifier à elle seule la hiérarchie sociale. Le contractualisme moral défendu par Scanlon suppose que les inégalités soient par ailleurs justifiées par des principes qui les rendent acceptables par tous.
Le cinquième chapitre s’attaque à la manière dont les inégalités font obstacle à l’équité politique. Comme pour l’égalité des chances économiques, le réquisit est double : les procédures de sélection des candidats aux postes de pouvoir doivent être équitables ; des conditions réelles doivent être garanties à chacun pour être en mesure d’influencer les décisions politiques. Mais, en la matière, le problème des inégalités est plus grave encore, aux yeux de Scanlon, que pour la sphère économique, dans la mesure où ces institutions reposent sur une justification démocratique et où les décisions auront des conséquences sur la justice de la société même. Aux côtés des normes éthiques qui doivent régir l’administration publique et la représentation politique, Scanlon énonce certaines stratégies pour atténuer les effets injustes des inégalités sur la liberté d’expression. Le cercle vicieux induit par l’inégalité en matière d’influence politique rend cependant peu optimiste sur les chances de progrès de la justice sociale.
Le sixième chapitre renverse l’objection libertarienne selon laquelle les contraintes ou règles en faveur de l’égalité constitueraient des entraves inadmissibles à la liberté individuelle : les inégalités engendrent une restriction des choix des plus démunis, mais aussi un contrôle inacceptable des plus favorisés sur la vie sociale. Deux formes d’action correctrice doivent être menées, en aval par la fiscalité redistributive, en amont par la « prédistribution » de l’échelle des revenus. Concernant la redistribution, Scanlon bat en brèche l’objection selon laquelle toute loi fiscale serait illégitime car elle usurperait un droit naturel de propriété. Les droits de propriété privée s’inscrivent dans un cadre juridique institué ; ils protègent certes des intérêts fondamentaux, mais vont bien au-delà de ces derniers (comme l’illustre le cas de la propriété intellectuelle) ; ils doivent donc être mis en balance avec d’autres justifications (le financement de décisions collectives, de services publics, et la nécessité de réduire les inégalités injustes). En outre, l’imposition des revenus est justifiée au moins par deux raisons : la nécessité de limiter la domination des moins qualifiés et l’importance des services rendus au moyen de l’impôt.
Le chapitre suivant revient sur la polémique au sujet des hautes rémunérations des « super-cadres » (Thomas Piketty), en montrant que celles-ci ne sauraient être justifiées par une idée de « pur mérite ». Scanlon distingue ici les « faits normatifs » qui légitiment intrinsèquement certaines réactions morales (louange ou blâme) et les « conventions sociales » qui déterminent le type de rétribution auquel chacun a droit – par analogie, que l’auteur d’un vol soit blâmé ne signifie pas qu’il soit juste de lui couper la main. L’auteur passe ensuite en revue les différents arguments qui, à première vue, justifient la rémunération par le mérite (l’effort de ceux qui ont « réussi », la faute de ceux qui ont « échoué », la productivité et la compétence des plus « méritants ») pour montrer qu’en réalité, aucune de ces notions ne peut être fondée sur la valeur intrinsèque des personnes, mais repose sur des critères discutables et dépendants d’un cadre institué. Dans une veine très rousseauiste, le mérite est une notion sociale qui valorise certaines capacités ou performances dont la justification ne dépend pas des qualités intrinsèques de la personne.
Le dernier chapitre se préoccupe, en amont de la fiscalité redistributive, de l’échelle des revenus. Après avoir énuméré les différentes objections à cette inégalité en fonction de la nocivité de leurs conséquences sur les différents types d’injustices démontrées dans les précédents chapitres (menaces sur les chances des pauvres, influence politique disproportionnée des riches, contrôle du système économique), Scanlon montre que l’écart considérable des rémunérations est injuste en soi. À l’argument qui justifie les inégalités par le développement économique, il faut opposer l’idée que celles-ci ne sont justes que si elles améliorent effectivement la situation de tous. Or un grand nombre de faits suggère que ce n’est pas le cas : non seulement la justification des rémunérations des super-cadres par leur productivité marginale ou par l’attractivité des plus talentueux est battue en brèche, mais il est injuste que le coût de la flexibilité du marché du travail repose massivement sur les épaules des plus bas salaires.
La conclusion reprend deux thèses essentielles de l’ouvrage dont le débat public gagnerait à se saisir : l’une révoque les notions de mérite et de droits de propriété pour justifier des inégalités économiques, l’autre avance le principe de justice selon lequel la charge de la preuve de l’acceptabilité doit incomber aux inégalités (et non aux mesures égalitaires). Pour les accepter, on doit être mesure de justifier qu’elles sont nécessaires à la préservation des libertés et qu’elles améliorent la position des plus démunis.
L’importance de l’ouvrage de Scanlon rend sa traduction française d’autant plus précieuse qu’elle est enrichie de notes utiles du traducteur sur les choix lexicaux et d’une postface inédite de l’auteur revenant avec clarté sur le dilemme de la méritocratie, ou encore sur l’injustice des rétributions mirobolantes pour des postes qui jouissent déjà de nombreux privilèges. Contre une rhétorique qui prétend que ces hautes rémunérations sont nécessaires pour attirer les plus talentueux, l’incitation financière ne doit-elle pas plutôt viser les emplois les plus dangereux ou pénibles ? Par-delà les niveaux de rémunération, la crise de la Covid ne devait-elle pas conduire à repenser la considération des « premiers de cordée » et l’utilité des positions sociales ? Quoique l’auteur ne les évoque pas, les inégalités environnementales rendent singulièrement douteuse la justification du développement économique et de la hiérarchie des positions à son service, quand on sait que les plus pauvres sont ceux qui pâtissent le plus durement et massivement des effets du dérèglement climatique. Loin d’améliorer effectivement la situation de chacun, les effets écologiques des inégalités économiques affectent en premier lieu la qualité et l’espérance de vie des plus démunis, d’une façon d’autant plus injuste que l’empreinte carbone des plus riches du monde équivaut à plus d’un million de fois la moyenne de celle des 90 % les plus pauvres de l’humanité (selon un rapport d’Oxfam d’octobre 2022). Dans une sorte de boucle infernale, les inégalités extrêmes et la concentration des richesses favorisent les investissements les plus polluants dont les plus pauvres payent le plus lourd tribut.