L’enfer du regard. Une sociologie du vivre jusqu’à consumation de Mita Munesuke
Trad. par Yatabe Kazuhiko et Claire-Akiko Brisset
Ces textes sociologiques japonais concernent des situations que nous pouvons repérer ici, d’où leur importance.
Nous connaissons mal la pensée japonaise contemporaine. Aussi la traduction de ce « classique » de la sociologie nippone participe-t-elle à désoccidentaliser notre approche des faits sociaux, de leurs évolutions et de leurs interprétations. Mita Munesuke (1937-2022) est un théoricien majeur au Japon, où il élabore une sociologie de « l’effervescence existentielle », à partir d’une enquête sur un fait divers tragique et ses lectures de Sartre (Saint Genet, comédien et martyr), Lévi-Strauss (La Pensée sauvage) et Georges Poulet (Études sur le temps humain).
Le fait divers est le suivant : N. N. (Norio Nagayama) débarque à Tokyo pour travailler, effectue des petits boulots, démissionne, erre et, trois ans et demi après son arrivée, se trouve, sans savoir pourquoi, dans le jardin d’un grand hôtel où un gardien l’interpelle : il le tue et, en s’enfuyant, tue trois autres personnes. Il est recherché par la police et dénoncé comme serial killer par la presse. Arrêté un an plus tard, il est condamné à mort et exécuté. Il avait 19 ans au moment des crimes. C’est un enfant d’une famille nombreuse et pauvre, qui apprend à se débrouiller très jeune, sans être scolarisé. Il appartient à ce qu’on appelle alors les « œufs d’or » : des jeunes sans qualification, disponibles, bon marché, prêts à travailler, que les artisans et commerçants s’arrachent en cette période de pénurie de main-d’œuvre, alors que l’économie a le vent en poupe. Ces jeunes sont stigmatisés, marginalisés, invisibilisés sous le regard de ceux qui sont intégrés, formés, salariés, bien logés, etc. Leur regard est infernal et sans appel : le jeune venu à Tokyo ne réussira jamais à effacer son origine sociale. Il cultive alors une aigreur terrible envers la société, mais aussi sa famille qui, dans le cas de N. N., le conduit à tuer. Lorsqu’il est arrêté par la police, alors qu’il s’est introduit illégalement dans la Hitotsubashi School of Business, il possède une Rolex, un briquet Ronson, un peigne en métal et divers autres objets qui sont des signes du standing qu’il n’a pas. Il se met en scène, s’invente une autre identité sociale, tente d’échapper à sa condition. En prison, il lit Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon et recopie cet extrait : « impossibilité d’être compris comme il le voudrait », et le sociologue de commenter : « L’enfer du regard exerce une grande violence en privant les propos et les actions d’un individu du sens qu’ils avaient pour lui, ce qui provoque l’apparition d’un décalage énorme, abyssal entre son Être-pour-Autrui et son Être-pour-soi. Cet Être-pour-soi s’accumule alors en lui et la frustration qui en découle le métamorphose en rage exacerbée. » C’est la colère qui l’envahit et l’incite à accomplir un acte dénué de raison (tuer des inconnus qui ne lui ont rien fait) ; comme le note Mita Munesuke, c’est « dans l’absence de raison que réside la raison de ses actes ».
Cet article de 1973 est complété par « Les chants de la nouvelle nostalgie », publiés en 1965, et traitant du « suicide familial ». Un père, démuni, qui ne trouve aucune solution à sa misère, se tue, après avoir éliminé ses enfants. Si ces « suicides familiaux » existent depuis longtemps au Japon, une recrudescence s’effectue lors du « décollage » de l’économie, avec l’exode rural et la perte du « pays natal » qui l’accompagne. Ces migrations massives témoignent « du démantèlement de l’ordre villageois prémoderne et l’écroulement effectif du système de la famille élargie ». Ces migrants souffrent d’une « nouvelle nostalgie », générant la quête d’un nouveau chez-soi. Piste particulièrement intéressante que cet article ouvre sans vraiment l’explorer.
Le volume se clôt avec « une mise en perspective » d’Ôsawa Masachi, qui a étudié avec Mita Munesuke les « théories de la sacralité interne et externe ». Il expose rapidement les méthodes d’enquête et d’analyse de son professeur et écrit que « L’Enfer du regard révèle la “structure existentielle des classes sociales” ». Cette disparition du « pays natal », dans lequel le migrant espérait revenir, se manifeste encore, ainsi que de « nouveaux suicides collectif via Internet ». Si un nouveau « pays natal » est envisageable, observe Ôsawa Masachi, c’est sans la communauté qui allait avec, aussi sera-t-il fragile et éphémère. Ces textes sociologiques japonais concernent des situations que nous pouvons repérer ici, d’où leur importance.