Au commencement du monde de Drago Jančar

Traduit par Andrée Lück Gaye

Évoquant les événements qui ont marqué sa sortie de l’enfance et défini l’homme qu’il est devenu, le roman de Drago Jančar est aussi celui d’un monde qui panse les plaies de la guerre et dessine les contours d’un avenir autre en cette absence de certitudes : tout aurait pu ou pourrait prendre un autre cours.


Pour ce nouveau livre, le huitième à être traduit en français, le Slovène Drago Jančar revient dans sa ville natale, la cité industrielle de Maribor, donnant une tonalité autobiographique au croisement entre construction d’un univers intime et création d’un nouvel ordre social. Comme « toute vie qui commence est un nouveau monde », le récit de Danijel, évoquant les événements qui ont marqué sa sortie de l’enfance et défini l’homme qu’il est devenu, est aussi celui d’un monde qui panse les plaies de la guerre et dessine les contours d’un avenir autre.

Drago Jančar situe son roman dans sa période de prédilection – les années autour de la Seconde Guerre mondiale – et reste fidèle aux thèmes forts de son œuvre : description de la vie des gens ordinaires, combat pour le droit à une expression sans contrainte et la liberté des peuples, attention portée à la complexité des croyances de toutes sortes, dénonciation des allégeances extrêmes et des actes souvent contradictoires qu’elles engendrent, répercussions des conflits à travers les générations, nécessité de préserver une part d’innocence et de confiance en autrui.

Mais, pour les rendre sensibles, il n’a plus recours à une forme de violence crue comme dans Et l’amour aussi a besoin de repos (Phébus, 2018) ou à la prédominance d’un climat obscur, à l’image de celui d’Aurore boréale (L’Esprit des péninsules, 2005), il ne privilégie pas davantage une narration chronologique, semblable à celle qui, dans La Fuite extraordinaire de Johannes Ott (Phébus, 2020), suit les péripéties du héros à travers une Europe centrale médiévale. Avec, en toile de fond, le personnage de Lena, arrivée de son village de Carinthie dans l’immeuble où habite Danijel, et le drame déclenché par sa relation amoureuse avec Pepi, le couvreur qui l’aime et veut l’épouser, et Ljubo, le voyou séducteur, il compose une partition envoûtante, toute en pudeur et retenue, enrichie de références à la Bible, à l’histoire de la Yougoslavie, mêlant rêve et réalité, empreinte de poésie, de musique et de reconnaissance pour la puissance des mots.

En ayant recours à la première et à la troisième personne du singulier ou directement au prénom Danijel, en mélangeant les temps du présent et du passé, en jouant sur un va-et-vient entre les trois saisons où le drame se noue, en croisant les périodes historiques, Drago Jančar transforme la narration en un tourbillon incessant, où rien n’est jamais acquis et où les êtres semblent toujours s’échapper et garder une face cachée. La force de pénétration du roman tient précisément en cette absence de certitudes et en ce sentiment que tout aurait pu ou pourrait prendre un autre cours.

Danijel va grandir parce que la plupart des repères qu’il s’est construits vacillent à l’aune de la complexité des affects et de la transmission des traumas de l’histoire. Il parvient à naviguer entre une mère pratiquante qui le contraint à aller au catéchisme, pater Alojzij qui lui assène que pécher en pensée est aussi condamnable que pécher en actes, un père, ancien résistant torturé, déporté à Auschwitz, membre de la Ligue des combattants, grand admirateur du maréchal Tito, la camarade Benedic, l’enseignante de géographie qui le terrorise à l’école pour en faire un bon pionnier, le professeur Fabjan qui lui prête des livres et semble tout savoir et comprendre, son ami Franci dont le père, ayant perdu une jambe en sautant d’un tank en Russie, reçoit une pension allemande, et surtout Lena qu’il idéalise, épie derrière sa porte et qui lui inspire ses premiers frissons amoureux.

Mais le professeur Fabjan, après la perquisition effectuée à son domicile, disparaît ; Franci et sa famille s’enfuient une nuit en Allemagne ; Lena se met quasiment en ménage avec Pepi avant de tomber sous la coupe de Ljubo. À travers ces épisodes disséminés puis repris au fil du récit, Drago Jančar remue des sujets sensibles : le nazisme avec des pages sur la Gestapo, les camps de concentration, le courage des résistants qui agissent mais ne dénoncent pas, la camaraderie qui perdure ; les allégeances controversées et jamais oubliées ; les effets de la guerre avec les blessures physiques ou mentales, les difficultés de la reconstruction avec le danger que peut représenter toute foi idéologique extrême.

Quand la réalité se fait trop prégnante et qu’il trébuche sur un surcroît d’informations à trier et d’émotions à assumer, Danijel trouve refuge dans des épisodes de la Bible et cherche à s’échapper par le rêve ; le cinéma, avec ses héroïques cowboys, l’aide aussi à transposer ses dilemmes dans un scénario dont il connaît et maîtrise l’issue. Ces séquences s’intègrent parfaitement dans le cours du récit, comme si elles en étaient la continuation naturelle. Les passages sur le combat entre David et Goliath, sur Bethsabée ou le golem, de même que l’envoi de Pepi au Sahara dans la légion étrangère et le souhait qu’il soit trompé dans sa relation avec Lena, paraissent aussi ancrés dans la réalité que les plus petits détails rapportés sur le travail de Pepi comme couvreur et comme ferblantier, ou sur le comportement de Lena dans les dancings qu’elle affectionne.

La parution, dans le journal Večer, des versions possibles du drame et du verdict condamnant Lena et Ljubo marque une accélération dans la narration. Le ton se fait plus précis, plus neutre, comme si Danijel adulte, se rappelant les événements, avait pris le dessus sur Danijel jeune, vivant ces moments clés. Il s’autorise une ultime rêverie qui réunit tous les acteurs et parle du sens de la vie, donc de la mort, présente en filigrane tout au long du récit. Si « le monde est le même à sa naissance que plus tard », encore faut-il s’attacher à en découvrir la beauté au-delà de sa cruauté.

Phébus, 2024
320 p. 22 €