André Velter. « Tout est départ ». Poèmes
Il est tellement intervenu dans le paysage de la poésie française contemporaine qu’il en est devenu une évidence et que, comme les évidences, il tend à ne plus apparaître dans sa singularité propre. C’est d’abord en tant qu’homme de radio, à l’exemple de figures aussi décisives qu’Alain Trutat, Yves Jaigu ou Jean-Marie Borzeix, qu’il a agi pour la poésie. Embrassant par l’écoute et la lecture quasiment toute la poésie française de son temps aussi bien que la poésie internationale, il aura assuré de 1987 à 2008 une présence continue de la poésie sur France Culture, par ses émissions quotidiennes Poésie sur parole, sa série des Poétiques, réalisées avec Claude Guerre à raison d’une émission mensuelle pendant quatre ans et enfin Orphée studio, conduit pendant six années. Trouverait-on l’équivalent du côté de la télévision ? Voire du côté de la presse quotidienne ou littéraire, laquelle a peu à peu laissé se réduire l’espace critique ou purement visuel accordé au poème, avec une indifférence même pas cynique ?
Sa connaissance de la scène poétique contemporaine et son ouverture à toutes les esthétiques en concurrence, malgré des choix personnels avérés, expliquent qu’André Velter soit parallèlement devenu directeur de la collection « Poésie/Nrf » chez l’éditeur Gallimard. Il y aura fait entrer des poètes de l’avant-garde comme Valère Novarina, Jean-Pierre Verheggen aussi bien que renouvelé les grands classiques, Victor Hugo, Walt Whitman, Francisco de Quevedo, William Blake. Nous le connaissons d’ailleurs suffisamment pour savoir que son travail éditorial le remplit autant d’enthousiasme que de frustration, tant le problème des copyrights pèse sur la parution de ces merveilleux petits livres de poche qui font la renommée de la maison. Quant à l’œuvre poétique personnelle du poète Velter, rien d’étonnant à ce qu’elle se soit développée au contact de son activité radiophonique. Mieux, qu’elle l’y ait préparé. André Velter aime la parole et la voix sous toutes leurs formes, dans la mesure où elles sont l’incarnation tangible du corps dans les sons et les mots. Il aime plus que tout la musique et pratique de manière assidue – il n’est qu’à voir le nombre de cd publiés par lui – la lecture publique à haute voix, accompagné des musiciens Pedro Soler, Gaspar Claus, Jean Schwarz, etc.
Ce qu’on peut constater c’est que, depuis l’Arbre-Seul1, ni le rythme ni l’allant de cette poésie n’ont baissé d’intensité ou de tempo. Où qu’il aille, Velter semble être demeuré le jeune homme fringant, fiévreux de ses débuts, comme si l’âge n’avait pas prise sur lui. Certes, il a appris à se ménager des moments de reprise de souffle, de rupture, mais dont il profite pour courir se ressourcer au milieu de ses paysages de prédilection, les hautes terres mythiques d’Asie – Inde, Tibet, Népal, Chine. Témoin, l’un des derniers livres récemment parus, Jusqu’au bout de la route2, qui puise aux mêmes sources que la Vie en dansant3 ou l’Arbre-Seul4. « Tout est départ » disait-il déjà en 2000, dans une brève affirmation sans réplique, valant aussi bien comme esthétique que comme éthique. La poésie, suggère-t-il à juste titre, vit le départ dans son être linguistique même puisqu’elle recommence à chaque début de vers ou de ligne. Le poème, c’est l’explosion initiale d’un sprint sur cent mètres – parfois plus – laissant sur place la prose, plus lente, plus soucieuse des liens et des connexions. Proche, très proche du cri modulé, la phrase-vers est geste, injonction faite à elle-même, via le langage, de se remettre très vite en chemin.
Lorsqu’en plus de disposer de la vitesse de marche régulière de l’alpiniste le poète est par ailleurs cavalier aguerri, il sait avancer, amble ou galop, tout en gardant l’équilibre du corps. C’est assez flagrant, chez André Velter, cette position immobile du tronc dans la vitesse et le passage. Je ne suis pas sûr d’ailleurs que cela ne nuise pas à la réception de son poème, tant il s’applique à filer dans l’air et l’éphémère, comme pour se déjouer du temps, tout en gardant le sens de l’ordre syntaxique. Pour peu, l’on dirait qu’il va trop vite pour nous, que son galop nous fatigue. Car nous nous retrouvons chez lui à la fois dans la foulée d’un Saint-John Perse mais aussi très loin de la frise cavalière d’Anabase5 (« Il naissait un poulain sous des feuilles de bronze », etc.). Rien de figé ici, l’art de l’évanouissement plutôt. Une esthétique aussi bien qu’une éthique : vivre, passer et mourir. Avec, qui fait le prix de Jusqu’au bout de la route, le pressentiment d’une chute toujours possible, le « pas de trop ».
et rien n’y fait, je lance à plein corps
un corps réfractaire à la chute finale,
un être de souffle ravivé, quel que soit le matin
Dans Tant de soleils dans le sang, autre livre paru cette année même6 dans lequel il oblique vers la Méditerranée andalouse, la tauromachie et la musique flamenco, André Velter définit la famille poétique à laquelle il a choisi d’appartenir. Soit un peloton resserré de grands vivants joyeux et tragiques où figure en tête Federico Garcia Lorca mais aussi, moins connu du public, Al Berto, ce Portugais un peu fou disparu trop vite, ou encore l’Argentin Juan Gelman, mort il y a peu à Mexico, ou ces figures plus anciennes mais pas moins vivaces, Victor Segalen et Blaise Cendrars. Le paradoxe André Velter, on le voit bien, est qu’il se tient à la fois dans le siècle et hors du siècle, conjuguant une fougue insaisissable derrière une trompeuse lissité d’écriture, piaffant d’impatience exploratrice tout en abritant dans l’intimité de son moi corporel la flamme impassible du suprême détachement.
À Juan Gelman
- 1.
André Velter, l’Arbre-Seul, Paris, Gallimard, coll. « Nrf », 1990 (rééd. Gallimard, coll. « Poésie », 2001).
- 2.
Id., Jusqu’au bout de la route, Paris, Gallimard, coll. « Nrf », 2014.
- 3.
Id., la Vie en dansant, Paris, Gallimard, coll. « Nrf », 2000.
- 4.
Ibid.
- 5.
Saint-John Perse, « Anabase » (1924), dans Éloges, suivi de la Gloire des rois, Anabase, Exil, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1967.
- 6.
A. Velter, Tant de soleils dans le sang, Paris, Gallimard, coll. « Nrf », 2014.