Christian Prigent: Après la poésie ?


Après la poésie ?

Après la poésie ?

Fondateur de la revue txt (trente numéros de 1969 à 1992), Christian Prigent est un acteur majeur de la scène littéraire française contemporaine. Avec Michel Deguy, quoique dans un autre registre, il est l’un des rares poètes à avoir maintenu la poésie présente dans le débat philosophique et politique au cours des dernières années du xxe siècle. Un maître mot résume son combat : « modernité ». L’un de ses essais porte l’inscription dans son titre : Salut les anciens, salut les modernes1. Un recueil de poésie plus récent s’intitule : la Vie moderne2. Le concept, se demandera-t-on, ne commence-t-il pas à dater ? Il y a eu, depuis, ceux qu’on appelle les « postmodernes », sans qu’on sache vraiment ce que le mot dénotait, pour ne rien dire des « antimodernes », variation paradoxale peu convaincante sur le même sujet3. Dans cette contestation assez floue du mouvement ayant radicalement modelé le siècle précédent, Christian Prigent fait figure, quant à lui, de résistant. C’est peu de dire qu’il poursuit le combat avec acharnement ; il remet sans cesse sur le métier le sens de sa réflexion, reprenant par exemple en 2014 un texte paru en 1989, la Langue et ses monstres4, dans lequel il élargit la liste de ceux qu’il apprécie. Il faut reconnaître en effet que Prigent aime lire et s’avère un commentateur généreux des textes des autres, ce qui n’est pas si courant. Il apporte d’ailleurs à ses lectures une bonne dose d’humour provocateur. Dans Ceux qui merdRent5, copieux essai de trois cent cinquante pages dans lequel il est question entre autres de Salman Rushdie, de René Char, de Denis Roche ou de Sade, il utilise avec espièglerie la figure des nains de Blanche-Neige pour énumérer les sept apostasies du « moderne », ou plutôt de ce qu’il appelle « l’oubli du moderne ».

Qu’en est-il pour Prigent de ce concept de modernité auquel il s’est entièrement voué ? Il s’agit d’abord d’une prise au sérieux de l’acte littéraire, conçu comme engagement exclusif. En quoi il suffit de se reporter aux premiers numéros de la revue txt pour voir combien le poète sera vite passé d’une notion sartrienne de l’engagement à celle d’un investissement esthétique absolu. Ou, dira-t-on avec le recul nécessaire, à une conception romantique de la littérature. L’essai Ceux qui merdRent, sans doute le plus important de son auteur, commence d’ailleurs dans la blancheur d’un hiver berlinois. Les sept nains au milieu de cette « blanche neige » sont issus du folklore germanique. Comme pour un romantique de Iéna, la question de la littérature pour Prigent engage le vivant. Comment, se demande-t-il,

être de ce monde tout en écrivant, c’est-à-dire, d’une certaine manière, tout en s’exceptant, sauvagement et misérablement à la fois, de ce monde ?

La question immédiatement suivante porte en elle sa propre réponse :

Qu’est-ce pour un écrivain qu’être moderne ? Quel sens maintenir à l’action d’écrire dans ce blanchissement généralisé des sens et des emblèmes qui recouvre d’un drap un peu mortuaire la vitalité pourtant inextinguible du monde où nous vivons ?

Soit le passage, en deux phrases, d’un décor hivernal berlinois à sa valeur métaphorisée. Autrement dit, comment peut-on préférer l’hiver de l’écriture et l’exil à quoi elle condamne, à la vitalité de l’existence ? Nous ne sommes plus dans les années 1950 ni même dans le feu de l’action des aventures prolétariennes maoïstes ou trotskistes ; nous venons de débarquer à Berlin dans l’univers freudien des pulsions de vie et de mort. Très dialectiquement, Prigent est celui par qui le « négatif » hégélien va s’articuler non plus à l’histoire en acte mais à la langue et à l’inconscient. Soit, somme toute, une nouvelle aventure du surréalisme. Lequel, retournant aux fondements du romantisme germanique, aurait redécouvert l’absolu du « mal », la négativité essentielle constitutive de l’être humain.

La littérature est grande quand elle traite le Mal. Non pas quand elle le soigne, quand elle veut ou pense le soigner : on ne le soigne pas plus qu’on élude le réel. Mais quand elle vise à le penser, à l’inclure toujours dans la pensée comme un inéluctable exposant.

(Ceux qui merdRent)

Quel salut pour la poésie dans une telle reconfiguration ? Parler de « salut », c’est avec quelque ironie, bien sûr. Si le véritable poète romantique se vit comme héros « crucifié » au croisement de l’exclusion et de l’engagement,

Un « poète » est un crucifié de l’immotivation des signes et de l’infidélité de la langue à la sensation qu’il a du monde et de son propre corps. Si la poésie est la réponse la plus radicale à l’exigence spécifiquement humaine de la parole, elle est d’abord un écho de ce que cette exigence a d’impossible : elle est la fable du malheur humain de devoir dire le monde tout en sachant que le monde ne se dit pas, que la parole est, comme je l’ai déjà rappelé, ce qui nous le livre et en même temps nous l’ôte.

(Ibid.)

cette sublimation héroïque doit nécessairement être relativisée, dans le cas du poète moderne. Voire inversée. Auprès de ceux dont Apollinaire, le « moderne » par excellence, avait prophétisé qu’ils seraient

[…] des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances6

Prigent dépêche le secours de la brigade dionysiaque et, par un tour de magie analytique, fait d’Éros le dépositaire du « négatif » dans l’humain. « Dans l’écriture, Éros est la trace active du négatif7 ». Même s’il y a du tragique au fond de l’aventure humaine, il y a aussi salut pour l’écrivain exilé dans la solitude de son hiver hors du monde. Ce salut est à chercher dans la « dilacération » dionysiaque de la langue et des corps. Il est à chercher dans le « lyrisme de l’ordure » de Céline ou d’Ezra Pound. Il est à chercher dans « la monstruosité barbare des glossolalies et néologismes (Michaux, Joyce) ». Il est à chercher dans « l’engorgement des voix poétiques dans les glottes empêtrées (Jarry, Artaud) ». Il est à chercher dans la « somatisation généralisée… l’épandage cacophonique et scatologique » de Verheggen. Il est à chercher partout où,

contre la langue propre et la pensée appropriante, contre l’épure de la langue néoclassique et les vulgates qui s’y ossifient, des textes s’écrivent qui cherchent à saloper la norme esthétique qui fait « littérature ».

(Ceux qui merdRent)

Soit, en fin de compte, une conception joyeusement tragique et infatigablement transgressive de l’acte poétique même qui amène Christian Prigent à récuser la notion de « crise de la poésie » puisque « la crise est la maladie endémique de la poésie ».

Bref, le poète est celui qui ne guérit jamais. Veut-on dire le poète en particulier ou l’écrivain en général ? Là se lève ou s’abaisse, selon le sens choisi, une frontière décisive dans la production littéraire contemporaine. À partir de ces critères, en effet, que deviennent les anciennes distinctions entre vers et prose ? Problème secondaire, jugera sans doute maint prosateur contemporain. En affranchissant le poème des contraintes formelles au profit du texte soumis aux seules pulsions « tragiques », la prose s’est vue légitimée « poésie » suprême. Le romantisme germanique l’avait déjà dit, Friedrich Schlegel en particulier dans ses Fragments. Nous y revoilà, donc. Oui, mais qu’en est-il, dans ce cas, de la pudeur métrique face à la pure rhétorique narrative, de la ponctuation prosodique quant à la fluidité du discours ? Christian Prigent nous fera certainement remarquer que, dans la Vie moderne, par exemple, il use encore de la forme strophique traditionnelle – un sonnet à trois strophes de quatre vers de onze syllabes chacun plutôt inhabituel pour le français. Cependant sa démarche – sa réussite – nous semble incontestablement plus novatrice et cohérente avec Une phrase pour ma mère8. Ce texte, très efficacement poème par sa richesse lexicale, ses incessants changements de vitesse, ralentissements, accélérations, le fouetté des virgules rythmant et découpant la progression, les apartés, les exclamations, court d’un seul souffle sur la distance de deux cents pages, en une marathonienne phrase concurrençant en loquacité la Molly Bloom de Joyce dans Ulysse. La mère qu’invoque Christian Prigent est assurément la mère de ses souvenirs d’enfance et d’adolescence. Mais c’est aussi, bien au-delà, la figure de la nécessité qu’il y a « à toujours recommencer sa propre naissance, à habiter un autre Nom, à régler la question de la mère et du mur de la langue maternelle9 ». Sur quoi on aurait presque envie de conclure qu’en bon auteur français « moderne », Prigent a su habilement dissocier les fonctions théoriciennes réflexives de paternité et émotives de maternité à l’intérieur de son propre travail littéraire, tout en nous demandant si cette distribution des rôles ne serait pas vice de forme propre au « romantisme littéraire » dans lequel les « poétiques » d’aujourd’hui apparaissent plus que jamais emprisonnées.

[…] j’entrai dans la vie des sens, donc en celle des choses qu’avec eux on sait, fouchtra, qu’elles sont là, et qu’avec chaque une on s’avoue complice, je glissai ma cuisse dans des plis complexes, j’eus une connivence avec les semblances, des contours coquets vinrent en ces textures-ci devant vulgaires, le monde me bava, je fus oint de son jus, ça me baptisa, mais n’anticipons pas, retour aux orées, ce qu’on fait au lit, la langue asséchée derrière une fesse qu’on voudrait toucher, on le fait au monde avec du parler en difficulté, l’élocuté un peu suffoqué, le vocabulaire en manque d’atmosphère, le monde fait l’effet que le lit vous fait, voilà la pensée de vérité que j’eus en ces lieux de peu de pensée, pitié, pitié, sonnez, clavicordes des miséricordes, voilà le petit coin dont je suis issu10…

  • 1.

    Christian Prigent, Salut les anciens, salut les modernes, Paris, Gallimard, coll. « Essais, P.O.L », 2000.

  • 2.

    Id., la Vie moderne. Un journal, Paris, Gallimard, coll. « Poésie, P.O.L », 2012.

  • 3.

    Antoine Compagnon, les Antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, 2005.

  • 4.

    C. Prigent, la Langue et ses monstres, Paris, Gallimard, coll. « Essais, P.O.L », 2014.

  • 5.

    C. Prigent, Ceux qui merdRent, Paris, Gallimard, coll. « Essais, P.O.L », 1991.

  • 6.

    Guillaume Apollinaire, « Zone », Alcools. Poèmes 1898-1913, Paris, Gallimard, 2013.

  • 7.

    C. Prigent, Ceux qui merdRent, op. cit.

  • 8.

    C. Prigent, Une phrase pour ma mère. Lamento-bouffe, Paris, Gallimard, coll. « Fiction, P.O.L », 1996.

  • 9.

    C. Prigent, Ceux qui merdRent, op. cit.

  • 10.

    Id., Une phrase pour ma mère, op. cit.