Claude Ber. Résistance et lucidité. Poèmes


Résistance et lucidité

D’une famille florentine établie à Nice, Claude Ber1 porte en elle toutes les caractéristiques de la Méditerranée. Faconde et saveur de la parole, goût des mots et des idées, parfaite sociabilité, le poète possède une personnalité de toute première réactivité au monde. À quoi l’on ajoutera, qualité humaine essentielle à l’écrivain, sa capacité à garder le silence et écouter les autres. Vivante et engagée, Claude Ber. Orale dans son écriture. Portant les mots selon des vitesses différentes, la prose de l’essai2 qu’elle fait avancer dans l’ordre de la syntaxe et de la transparence, démonstrative, pédagogique même. La langue – prose ou vers – du poème3 qui, chez elle, procède par escarpements et par bonds. Avec le poème, Claude Ber déserte la salle de classe ou de conférence – pratiques professionnelles – pour s’enfoncer et errer dans le maquis. Car, parlant de maquis, il faudrait commencer la lecture du poète par une petite plaquette ayant pour titre le Livre, la table, la lampe4. Soit une trentaine de pages dans lesquelles Claude dit sa dette à deux hommes qu’elle appelle « ses deux pères », à savoir le sien propre René Issaurat et son père symbolique René Char : « Mon histoire serait autre si je ne devais aux deux René une résistance tenace héritée du père et du poète à la langue rétive. »

Le mot essentiel est ici celui de « résistance », puisque le résistant René Issaurat servit sous les ordres du commandant Alexandre (René Char) dans les maquis provençaux de la Seconde Guerre mondiale. Le sens de la dignité morale et de l’honneur tout autant que celui de la désobéissance et de la transgression, Claude (Marie-Louise Issaurat, par filiation patronymique) les leur doit à l’un et à l’autre. À leur conduite exemplaire, elle, de son propre aveu, n’aura pu et su faire correspondre que son engagement dans le poème :

En tant d’années traversées, dont plusieurs aux côtés de la folie, je n’ai vu que le poème et le courage lui faire pièce… Toute limite – de la douleur, de la guerre, de l’atroce – tranche les camps. C’est ainsi. À cette borne, le poème n’est plus question de choix mais de fait. À en croire les rescapés, il en fut et reste de même aux camps de mort et d’enfermement.

Le ton est assez rare dans la poésie française contemporaine pour être souligné. Après cette prise de position héroïque liminaire, on se laissera ensuite guider dans le maquis des mots par la sensibilité « méditerranéenne » du poète. Soit un paysage de garrigues, de parfums, d’odorantes herbes sèches, de roches qui roulent sous le pied, de divinités paniques détalant entre les bouquets d’oliviers.

langue de bouc et de boue

mains du mort et du vif entrecroisées à la fable du poème meulé

au broyeur des molaires

dans l’arc-en-ciel des fontaines où se noyaient le sable rouge

et le silex des étoiles jamais résistance n’eut pour l’enfant

sens de refus mais bien plutôt d’élan allant celui du pas

du père allant entre les aiguilles de pins et de mélèzes

Dans les gorges du Cians ou du Verdon.

Sur les versants pentus, grimpant au pic de la Colmiane

ou à la cime de l’Agnel.

Pêchant les truites dans les launes de la Vésubie mais évitant

le saut du cavalier où avait baigné le crâne fracassé

d’un des siens

(Le Livre, la table, la lampe)

Mais se dégage-t-on, se désengage-t-on jamais d’une éducation « chironienne » à la résistance ? Sans doute, à condition d’accepter en toute lucidité qu’il n’y ait plus, désormais, de paysage que tragique. Comme le signalera dès l’annonce de son titre le poème « La mort n’est jamais comme5 ». L’héroïsme, autrement dit, aura placé une fois pour toutes l’inaccessible bien au-delà des images décoratives de la poésie. On citera, pour illustration, l’une ou l’autre des cinquante « Découpes » qui constituent l’ossature de cet excellent livre composé de cinquante proses de longueur inégale, toutes marquées et frappées au coin de la douleur et de la frustration humaines.

Découpe 33. Ce fut pour moi qui suis d’une mer plus que d’une terre – pelagos pontos entos thalassa – une eau marquée au fer et à renaître. Quand les courants qui entrent en elle l’arrosent de leurs sources. Entre le marbre et la mer, à la verticale tragique du sud fichée dans la hauteur implacable du ciel, dans le tacite et le prolixe, le connais-toi toi-même au fronton de l’oracle, l’équidistance apollinienne et le galop de Pan coiffé de ses bacchantes. Dans le sillage d’Ulysse, la baleine de Jonas, l’oiseau rokh de Simbad. Puis plus rien. L’exode de la parole à ses confins. Comme si c’était dire qui gomme sa propre trace dans les mots. Et les propositions venues du mort-né de la langue furent l’exil. L’aphasie. La croûte d’une cicatrice. La pente secrète du langage. Sa fin. Avec l’illusion d’un passeport d’absolu au crédit du désespoir et de l’échec comme si leurs syllabes prononcées pouvaient les mettre à l’abri d’eux-mêmes. Mais il n’y a rien à échouer. Rien à sauvegarder. Seulement une ivresse et l’ascèse d’un rythme que le corps doit nommer.

Découpe rythmique sacrificielle d’un corps de boue et de bouc – tragédie – le poète s’entaille et se découpe devant la mer sur l’autel de ses propres mots. Gagés sur très peu de réel. Tout cela pour atteindre une sagesse sans illusion, d’humour douloureux.

Je mourrai étranglée par mes propres veines ou mes nerfs, tous deux lassés d’être placidement à mon service. Par exemple, d’un entortillement de carotide prise d’une soudaine poussée d’indépendance.

(Sinon la transparence)

Pour lire Claude Ber à sa juste mesure et dans l’essentiel de sa production, nous devrons en vérité nous transporter un peu plus bas que la Provence, plus bas même que Florence, jusqu’à la Rome antique du Bas-Empire où les veines s’ouvraient spontanément sans même l’injonction d’un tyran. Serait-ce cette fin d’Empire que nous dépeint et prédit la lucidité de Claude Ber ?

  • 1.

    Signalons le numéro spécial que lui a consacré la revue Nu(e) en 2012 (http://www.revuenue.org/spip.php?article150).

  • 2.

    Claude Ber, Libres paroles II, Montpellier, Chèvre feuille étoilée, 2010 ; Aux dires de l’écrit, Montpellier, Chèvre feuille étoilée, 2012.

  • 3.

    Id., La mort n’est jamais comme, Paris, Léo Scheer, 2003 (rééd. Paris, Éditions de l’Amandier, 2007) ; Sinon la transparence, Paris, Éditions de l’Amandier, 2008.

  • 4.

    Id., le Livre, la table, la lampe, Paris, Le Grand Incendie, 2010. Le texte sera réédité en 2016 aux éditions Bruno Doucey.

  • 5.

    Cl. Ber, La mort n’est jamais comme, op. cit.