Dans une errance exotique et familière. Poèmes présentés par Jacques Darras


Dans une errance exotique et familière

Pierre Oster présente la continuité d’écriture la plus soutenue d’entre tous les poètes en activité en France aujourd’hui. Il est aussi le plus discret, pour ne pas dire le plus secret des hommes. Ayant publié son Premier poème à l’âge de 21 ans, en 1954, au Mercure de France, il a continué d’œuvrer dans la proximité de Jean Paulhan, par l’entremise de qui il rencontra Alexis Leger, alias Saint-John Perse, en 1961. C’est le respect admiratif le liant à l’auteur d’Anabase qui nous semble d’ailleurs donner la meilleure explication de son travail.

Le narrateur en première personne qui, à partir de ce moment, hante les poèmes successifs de Pierre Oster se présente à nous, lecteurs, comme une sorte de marcheur invétéré traversant d’immenses paysages de montagnes et de plaines, revenant sur ses pas, puis repartant vers l’avant, sans qu’on lui connaisse de but plus précis, plus assuré qu’à la figure équestre du poète diplomate en Chine en 1916. La différence la plus évidente concerne le climat. Avec Saint-John Perse, nous cheminons dans le désert de Gobi, sur les hauts plateaux de Mongolie à la frontière avec l’Empire du Milieu, en lisière des argiles et des songes, courtisant les épopées parnassiennes d’un Leconte de Lisle. Pierre Oster nous introduit, quant à lui, dans une nature européenne reconnaissable, composée d’essences familières, de prairies herbues, d’animaux paisibles.

Voici l’ouverture du « Vingt-troisième poème », extrait du recueil les dieux :

L’herbe à mes pieds m’étonne. Un insecte abolit les saisons.
La paix que je restaure a des frémissements comme la paille.
La mort aux épaules de givre entreprend la conquête d’un houx
Sur qui l’immensité faisait fatalement l’essai de la souffrance
Avant de parcourir la prairie, avant de toucher au port
Près d’un buisson d’épine ! Et la neige en un voile invisible
Protège à l’horizon le pays des vallons que j’avais défendu
Parce qu’il était beau de porter vos couleurs, vos armes !
Immuable et pensant à la mer, je ressemble à un arbre vivant1…

On l’entend autant qu’on le voit, le ton est celui de l’épopée. Certes, point de vocable sophistiqué – à la différence d’Anabase –, un lexique des plus familiers, mais un recours très dense à la comparaison sous forme de l’image homérique « La mort aux épaules de givre », une fréquente exclamativité, sans compter tels points d’énigme posés mais non résolus, par exemple l’identité de ce « vous » à qui s’adresse « vos couleurs, vos armes ! » Le climat général est plus proche de celui d’une quête du Graal, d’une chevalerie indifféremment équestre ou piétonne, errant à travers une nature qui, comme le dit Baudelaire, « nous observe avec des regards familiers ». Parlera-t-on alors d’anachronisme ? Il n’est pas sûr que ce mot déplairait à Pierre Oster. Le poète s’est obstinément voulu en marge, depuis plus de cinquante ans, de tous les mouvements d’exploration langagière ou linguistique. Il insiste dans plusieurs entretiens, de manière véhémente quoique courtoise, sur sa dissension profonde avec les dogmes de la modernité.

Je m’insurgerai ici, presque à l’accoutumée, contre ceux-là qui (stigmatisons l’aberration !) décrivent le langage comme ayant en soi sa fin. Un dur ressentiment m’habite à l’endroit des gens qui, dans la troupe insensée que commande Jakobson, s’acharnent à nous présenter le poème comme un télos. Le poème, à l’inverse, n’est-il pas un artefact dont la fabrication et l’usage doivent entraîner à un rapide retour aux « choses mêmes » ou à d’abruptes découvertes2 ?

Il y a d’ailleurs un paradoxe propre à cette poésie, qui vient sans doute de ce qu’elle s’est construite tout autant, sinon plus, dans une pratique singulière de la phrase poétique, que dans une opposition continue aux modes réflexifs contemporains. Depuis le « Vingt et unième poème », donc depuis le recueil les Dieux, Pierre Oster est passé de l’usage du distique rimé au vers libre de toute rime. Changement subtil puisque du même coup l’ouverture terminale du vers a fait remonter vers l’arrière les pauses, les suspens. Ainsi la phrase, qui se précipitait vers la rime comme un point final, ralentit-elle, se morcelle-t-elle, faisant place au silence et à la réflexion. Voici, par exemple, ce passage du Vingt-neuvième poème.

Le matin nous entraînait davantage. Et tu baissais la nuque. À midi, tu résistes.
Graver des vagues dans l’écorce ! Accéder, par l’esprit, à une religion du relief.
Béant, se vouloir béant. À la froideur, la roideur des branches.
L’immensité comparable à un corps. Dont je sucerais le lait3.

Ici l’écriture se fragmente, devient quasiment gnomique, rejoint la brièveté de la prose. Ce qui continue de l’apparenter à la poésie, outre la disposition typographique des vers, c’est la respiration que l’on entend, souffle physique ou intellectuel, entre les lignes, entre les points. L’acte poétique comme acte prioritaire de respirer, voilà vers quoi le poème de Pierre Oster nous conduit. Ce n’est pas rien. Car il s’agit d’un art de pratique poétique en mouvement. De sorte qu’une fois enfourché l’un de ces vers longs comme un hexamètre dactylique, le lecteur éprouvera quelque difficulté à descendre de monture, ou tout au moins à quitter le paysage qu’on lui fait traverser, car le rythme ne cesse pas de l’emporter vers le mystère d’une destination, dans une quête ininterrompue. Étrange mélange d’exotisme et de domesticité, de simplicité et de fantastique, le poème de Pierre Oster avance dans un rêve éveillé, parallèlement à notre monde, plus attentif aux germinations qu’aux affaires humaines, et cependant nous marchons, allant l’amble ou le galop avec lui.

  • 1.

    Pierre Oster, les dieux, Paris, Gallimard, 1970, repris dans Paysage du Tout, 1951-2000, Paris, Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », 2000.

  • 2.

    Id., Une machine à indiquer l’univers, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, 2009.

  • 3.

    P. Oster, Vingt-neuvième poème suivi de l’Exploration de la poussière (entretien), Paris, L’Alphée, 1985.