Dominique Fourcade. Angles neufs et bifurcations. (Poèmes)
C’est avec le Ciel pas d’angle1 puis Rose-déclic2 que Dominique Fourcade imprima sa marque sur les années 1980. Reprenant aujourd’hui ces deux poèmes, on retrouve la stupéfiante impression de fraîcheur qu’ils firent alors. Y était réussi le mariage du surréalisme et de la nouvelle grammaire poétique américaine – André Breton et William Carlos Williams. Du premier, Fourcade héritait le sens de l’image surprenante, voire incongrue, au second, il empruntait la syntaxe narrative « angulaire », la bifurcation soudaine sur la page. Le lecteur croyait entendre une musique jazzée aux intonations modulées de façon entièrement neuve, n’hésitant pas, autre originalité, à faire se frotter l’anglais et le français, par collage :
De l’angle et de l’anglais, donc. Non moins surprenante, l’insolente liberté du poète avec la ponctuation. Très peu présente dans le Ciel pas d’angle, totalement absente dans Rose-déclic. Certes, Apollinaire avait inauguré la pratique dans Zone, mais l’insolence était ici affirmée de la plus humoristique des façons :
Ouvrez la parenthèse virgule que je ne pose pas – mot exquis et racé comme son signe mais toujours esquivé à son profit – je veux te prononcer, après quoi l’essentiel est dit puisque l’essentiel est ce qui vient avant la toute première virgule de l’énoncé – j’oubliai deux points une virgule comme ça résiste dans le couloir d’avalanches où nous sommes nous-mêmes et où les litotes de notre vie sont soufflées – force inattendue de la ponctuation quand tout dévale et rebondit et que le vacarme est assourdissant dans le couloir où nous sommes point d’exclamation fermez la parenthèse
Le jazz partout présent, le poète invoquait encore « toute cette effusion parkérienne ». Le jazz certes mais aussi et plus encore la peinture « lyrique abstraite » des années 1970 à New York, en particulier Jackson Pollock étroitement associé à la musique – « Toute cette saxophonie à la Pollock ». Mais déjà perçait au fond de cet enjouement rythmé la note aiguë d’une douleur, d’un manque créé par la disparition d’une femme aimée – « L’Eurydice dont je suis l’Orphée ». Le poète s’engageait toutefois à ne pas la chanter, la célébrer sur le mode lyrique convenu mais de la manière la plus positive possible :
Pour que je la distingue et qu’elle soit ma compagne, dans l’air lilas, je ne dois pas me retourner. Des galops bifurquent soudain, nous nous apprêtions à l’aimer : l’événement aura lieu ailleurs, où nous l’aimerons aussi.
L’événement, ce fut Rose-déclic, que le poète livra à la publication d’abord sous forme de minces cahiers non paginés chez plusieurs petits éditeurs, tel un effeuillement de textes, avant de les réunir en un seul poème de soixante-dix-sept unités et cent quatre-vingts pages. Rose-déclic est un poème de rythme, de vitesse, où la plus ou moins grande brièveté des paragraphes contribue à la rapidité de sa lecture. Qui est la rose, qui sont les roses soixante-dix-sept fois cueillies et énumérées ? Les fleurs, les femmes, l’écriture, le mystère haletant de la vie, que Dominique Fourcade ordonne dans une succession de visions-bouquets, les parant du piquant de mots forcés et forgés par excès de ferveur.
Personne n’avait osé réunir un tel parterre de roses, en poésie française, depuis Ronsard. Personne n’avait bourdonné avec cette virtuosité au calice parfumé de la sensualité des mots. Ainsi de la pivoine, accueillie dans la famille des fleurs.
Une question se posait toutefois, à lui-même formulée dans le cours de son poème par le poète, à laquelle il allait consacrer ses méditations dans de nombreux ouvrages successifs :
Pour nous qui allions également traverser ces décennies arides où, toutes fleurs fanées, il semblait désormais que seules triomphassent les épines, le repli du poète sur la simple grammaire pongienne, au mieux, nous apparut comme une volonté d’ascèse. Aux États-Unis dans les universités, c’était l’heure des language poets et leurs questions sur l’énonciation trouvaient consonance dès 1988 dans Xbo3 :
Ce qui heureusement demeurait intact à travers tous ces exercices de déplacement du sujet de l’écriture4 c’était l’humour, sensible dans le titre Est-ce que j’peux placer un mot ?5. Dans ce texte, le poète y faisait des confidences, y parlait de lui-même et de son art de la plus émouvante des manières : « J’ai peur, j’ai eu peur toute ma vie, c’est la trame de mon existence, fondamentalement je suis né pour la peur. » Le moment Mallarmé était fini : « Je parle ainsi de Mallarmé, profitant de ce qu’il a le dos tourné. » Réapparaissait l’ambition première du « rafraîchissement de l’image, j’y reviens, on peut dès lors prendre les risques, rafraîchir l’image tous les vingt ou trente ans ». Ouf ! il était enfin temps ! Mais les incongruités du surréalisme originel rencontraient un obstacle non négligeable, à savoir l’importance des écrans médiateurs, voire médiatiques, affectant jusqu’à l’écriture :
Je dois préciser que depuis longtemps je vis non plus la chose mais son retour vidéo-mot, retour très honnête et absolument simultané. Ça ne me laisse le temps de rien. Je ne vois maintenant qu’à travers cet écran portable dont je ne peux plus me défaire… Je filme tout ce qui m’arrive… Ce n’est pas une question d’âge, c’est plutôt la pratique de l’écriture qui fait que j’en suis là.
Certes, la lucidité du poète lui faisait assurément reconnaître là l’effet d’une longue pratique d’écriture, mais on pouvait aussi se demander si l’intérêt manifesté par lui pour la peinture n’avait pas, à la longue, glissé un imperceptible cadre entre l’écriture et lui. Dans son travail professionnel, tant à New York qu’à Paris, Dominique Fourcade était au contact des galeries et de l’art pictural contemporains. Sans cesser de réfléchir aux œuvres de Cézanne et de Matisse, il prendrait une grande part au catalogue consacré à Simon Hantaï6. Le peintre hongrois, après avoir débuté sous l’influence du surréalisme à Paris dans les années 1950, avait rapidement évolué vers des techniques originales, telle celle du pliage ou froissage (Mariales, 1960-1962). On pourrait avancer que Dominique Fourcade lui aussi, en poésie, travaille le vers ou la phrase-vers dans le sens du pliage, obtenant de soudaines surprises angulaires dans la couleur. On aimerait presque parler à son sujet d’une volonté d’effraction au surréalisme même. « Couleur – traité de la nomination des choses7. » Ou encore un peu plus loin : « Image j’ai beau éteindre elle demeure. » Jusqu’à lui appliquer à lui-même l’une des conclusions par laquelle il termine son étude sur Hantaï : « Sentiment de quelque chose de très solide et en même temps très vulnérable, qui était à aimer. »
- 1.
Dominique Fourcade, le Ciel pas d’angle, Paris, P.O.L, 1983.
- 2.
Id., Rose-déclic, Paris, P.O.L, 1984.
- 3.
D. Fourcade, Xbo, Paris, P.O.L, 1988.
- 4.
D. Fourcade, Outrance utterance, Paris, P.O.L, 1990 ; id., IL, Paris, P.O.L, 1994.
- 5.
Id., Est-ce que j’peux placer un mot ?, Paris, P.O.L, 2001.
- 6.
Catalogue de l’exposition présentée au Centre Pompidou en 2013. Voir l’article qu’a consacré Paul Thibaud à ce peintre, « Peinture et salut selon Simon Hantaï », Esprit, juillet 2013.
- 7.
D. Fourcade, le Ciel pas d’angle, op. cit.