Le poème reprend terre. Poèmes de Liliane Wouters présentés par Jacques Darras


Le poème reprend terre

Au moment même où nous nous apprêtions à faire son portrait, nous apprenions – heureuse coïncidence – que Liliane Wouters allait recevoir le prix Apollinaire. Pas de récompense plus justifiée dans son cas ! Non pas que le poète ait dû attendre quatre-vingt-six années pour obtenir une récompense officielle, bien au contraire. Ce poète flamand écrivant en français avait très vite été reconnu comme une personnalité originale des lettres françaises de Belgique. Poète mais encore auteur de théâtre, grande traductrice et éditrice d’anthologies flamandes, Liliane Wouters collectionnait les prix et les hommages officiels tant dans son pays qu’en France. Ainsi avait-elle été élue, dès 1985, membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises à Bruxelles, succédant à Robert Goffin. Comment expliquer une réussite aussi éclatante que rare dans une vie de poète ? On se prendrait presque à trouver suspects les signes d’un pareil unanimisme. Or, nous le disons sans contrainte, le poète Liliane Wouters est tout sauf un poète conformiste.

Elle bénéficie tout d’abord d’une position exceptionnelle, qui s’inscrit dans la tradition aujourd’hui presque défunte des poètes d’origine flamande ayant composé en langue française. Les deux plus prestigieux, on s’en souvient, avaient été Émile Verhaeren et Maurice Maeterlinck, au début du xxe siècle. Dès 1930, cependant, l’université de Gand avait amorcé un retour à l’enseignement de la langue flamande préparant les mouvements politiques nationalistes futurs. Comme Michel de Ghelderode alias Louis Martens, composant lui aussi son théâtre en français, Liliane Wouters est une Flamande née à Ixelles. Son enfance et son adolescence, soit onze années passées à l’école normale de Gijzegem, près d’Aalst (Alost), font la substance du récit Paysage flamand avec nonnes1. Dans une prose fluide et claire, l’auteur décrit ce qui fut son éducation religieuse bilingue dans le cadre d’un pensionnat des plus stricts, où les passions amoureuses éclataient comme des flammes entre jeunes étudiantes. Il en resterait des traces vives dans la vie intime du poète, jusque dans le tout dernier recueil Derniers feux sur Terre2.

Liliane Wouters fut et demeure une exploratrice de l’amour. C’est peu de dire qu’elle est non conformiste sur le sujet. La poésie est pour elle un érotisme total, qui s’étend au fait de vivre dans son ensemble. De célèbres mystiques flamandes sont ses sources immédiates, la plus célèbre de toutes ayant été au xiiie siècle Hadewijch, dont elle traduit plusieurs poèmes, chants et lettres dans l’anthologie Belles Heures de Flandre3.

Le plus doux de l’amour est sa fureur,
Son plus profond abîme, sa plus belle forme.
Se perdre en lui c’est atteindre le but.
(Hadewijch, Chant XIII)

C’est cet héritage flamand où se croisent et se renforcent religion et érotique amoureuse qui la fait s’intéresser à cette figure fondatrice du renouveau flamand, le poète Guido Gezelle (1830-1899), dont elle donne la première traduction sensible en langue française, accompagnée d’une étude biographique et prosodique4. Les premières phrases de l’introduction sonnent comme un réveil « national » absolument sans équivoque.

Haut et clair sonne, du xie au xvie siècle, le langage de la Flandre.Entendu à travers toute l’Europe. Forte prière des cathédrales. Gravité des tombeaux sur quoi reposent, mains jointes, lèvres serrées, des gisants. Affirmation des beffrois traçant dans le ciel le mot liberté. Concert des peintres : songe de Memlinc, méditation des Van Eyck, stridence de Brueghel, délire de Van der Goes. Polyphonie des théologiens poètes : Ruusbroeck, Hadewych, Bloemardine. Et, traversant cela, le rire acide, acéré du Roman de Renart.

Quant à la poésie de Gezelle, Liliane Wouters lui donne son rythme et sa musique de ballade en français :

Le ciel est bleu en Flandre autant
qu’ailleurs près de la mer.
La rosée perle en Flandre autant
qu’ailleurs, par matin clair.

Il faut commencer par l’évocation de tout cet arrière-plan historique, religieux et esthétique avant d’entrer dans la poésie de Liliane Wouters elle-même. Traductrice elle fut pour renouer avec les fils de la grande tapisserie flamande et la poursuivre en langue française avec plus de cohérence, somme toute, qu’un Verhaeren en rupture avec sa langue et son peuple. Nous n’irons pas par quatre chemins : le chef-d’œuvre de Liliane Wouters est un petit livret de cent pages, guère disponible aujourd’hui par épuisement des tirages mais dont on espère une rapide réédition : le Billet de Pascal5. Soit un récit autobiographique en vers, alternant les strophes à rimes croisées regroupant des vers de longueur diverse, séparées par des blancs où se relance le récit. Peu de poètes en langue française aujourd’hui possèdent à ce point le sens de l’incarnation. De la vulgarité du corps à l’extase sidérante communiquée par les étoiles, l’être Wouters est traversée d’une moelle d’images et de réflexions en vibration constante. Le poème, avec elle, est un individu qui marche, piéton des plaines, rempli de souffrances et de joies. Le lire, c’est l’accompagner à son rythme, trébucher avec lui comme sauter d’exclamations.

Ah ! ce printemps ! Le tendre vert des aulnes,
les pétales de chair du magnolia,
les violettes, les pervenches, le gala
des forsythias aux raides rameaux jaunes
et les cascades mauves des lilas,
les marronniers qui dressent leurs bougies…
Dans les parfums du jardin en folie,
les demoiselles aux bas noirs marchent par trois
– deux, nombre défendu, deux, le démon jubile,
trois, les anges gardiens sauvent du péril –
Et la triple colonne donc serpente
des normaliennes sous le ciel d’avril
parmi les sèves impatientes.
Champs de houblon près de la Dendre,
peupliers des chemins de Flandre,
les petits jardins de légumes, les
groseilliers qui servent de haies,
les champs dont chaque arpent a dû coûter
son prix de sueur, de procès,
la morne terre en route vers le sale
horizon, le grand ciel bouché,
l’herbe à vaches, les prés à bouses,
le pont qui arrondit le dos, les douces
eaux lentes des canaux et leurs relents
de moisissure sous la pluie

Une vocation la poésie ? C’est à voir ! Chez Liliane Wouters l’humour rétrospectif est toujours là, qui sans cesse mesure la portée véritable du poème.

J’étais poète et nul ne le savait,
même pas moi. Assise au bord des chaises,
rien qui disait le permanent malaise,
l’être en sommeil où la pâte levait.
Aucune trace sur le front, aucun indice.
Nul pour me dire : mon enfant, ma sœur,
pour mettre en garde : traitez-la avec douceur,
détournez d’elle ce calice.
En plus, c’est une fille. On en fera
peut-être quelque chose. Institutrice ?

Reste la farouche leçon paysanne d’humilité comme d’égalité devant le destin, à ras de terre, la foi du laboureur à suivre son sillon.

« Les Flamands, ces charrues qui croient en Dieu »
disait, pour s’en moquer, un pamphlétaire.
Charrue je suis et resterai, Monsieur,
les pieds solidement plantés en terre,
de la tristesse au fond des yeux
mais le rire éclatant, l’appétit, gargantuesque,
priant aussi souvent que je travaille, ou presque,
– ora et labora, joie, joie, joie –
les étés, les hivers se suivent, moi
j’avance, les brouillards arrivent, moi,
j’avance, Icare tombe, je vais mon
chemin, non pas cheval mais simplement
charrue, un instrument docile…

La légèreté puissante de Liliane Wouters ré-arrime la dérive poétique au sol, avec l’expressionnisme simple et direct d’un Permeke. Nanti d’une pareille sagesse, le poème peut, en effet, recommencer d’affronter toutes les officialités.

  • 1.

    Liliane Wouters, Paysages flamands avec nonnes, Paris, Gallimard, 2007, rééd. Bruxelles, Éditions Labor, 2013.

  • 2.

    Id., Derniers feux sur Terre, Châtelineau, Le Taillis Pré, 2014.

  • 3.

    Id., Belles Heures de Flandre, Paris, Pierre Seghers, 1961, rééd. Bruxelles, Les Éperonniers, coll. « Passé présent », 1997.

  • 4.

    Id., Guido Gezelle, Paris, Pierre Seghers, coll. « Poètes d’aujourd’hui », 1965.

  • 5.

    L. Wouters, le Billet de Pascal, Luxembourg, Éditions Phi, 2000.