Poésie – Vénus Khoury-Ghata. Une fabuliste du fantastique quotidien


Poésie

Vénus Khoury-Ghata, Une fabuliste du fantastique quotidien

Il faut avoir entendu cette grande femme au port altier lire à haute voix l’un de ses poèmes en public. Rythmées, clairement articulées, ses phrases enveloppent l’auditoire dans un climat de rêverie. Intrigue plus que tout la relance de la voix qui monte à chaque fin de vers et ouvre l’espace au vers suivant, créant le sens d’une mélopée, d’un chant étranger à la diction française classique. Vénus Khoury-Ghata déporte persuasivement la langue, l’entraîne dans des espaces inusités. Assez vite, l’auditeur se figure voyager avec les mots sous un ciel moyen-oriental. S’il fallait entendre que la poésie implique toujours une adhésion corporelle du poète à ses mots, il suffirait d’écouter l’une de ses lectures.

Pour qui parcourt son récent recueil de poèmes1, il est vite évident que le climat d’étrangeté procède du texte même. L’auteur a choisi de placer en tête d’ouvrage un long poème dont le titre fouette au propre comme au figuré : Orties2. C’est un texte d’autobiographie, où l’on croit reconnaître le village d’enfance de l’auteur, haut perché dans la montagne libanaise. On l’y suit avec étonnement tant l’évocation des lieux et des personnages prend détours et chemins de traverse. Un raccourci, en poésie, s’appelle une métaphore. C’est un raccourci paradoxal qui, le plus souvent, allonge le chemin, arrête la lecture. Plus subtile, ou peut-être par superstition, Vénus Khoury-Ghata a pris l’habitude de contourner de tels raccourcis, c’est-à-dire de les indiquer, mais de ne pas les suivre. Comme d’une voie périlleuse dans la montagne. Par exemple :

Je dis hommes pour ne pas dire sauterelles
Je dis sauterelles pour ne pas dire fétus de paille fanes de maïs

L’un des éléments de l’étrangeté frappe d’emblée par sa non-gratuité. Pour le comprendre, il faut d’abord savoir que Vénus Khoury-Ghata est aussi bien romancière que poète. Son nombreux lectorat salue d’ailleurs plus souvent la première que l’autre. Dans Orties, le long poème mentionné ci-dessus, la prise de parole subit une forme d’incertitude, de focalisation progressive. Est-ce la romancière ou le poète qui s’apprête à s’adresser à nous ? Le choix n’est pas gratuit en effet. Vénus Khoury-Ghata commence par régler sa voix, comme elle doit le faire sans doute au moment de commencer une œuvre : poème ou bien roman ? L’incertitude dure l’espace de quelques vers, le temps que se dégagent les figures des personnages. Se tromperait-elle de route, de raccourci ?

Noircir les pages jusqu’à épuisement des mots et surgissement
de ce personnage que je vois pour la première fois
Je ne connais pas son nom
inutile de le lui demander
il ne sait pas écrire
il ne sait pas parler non plus
il sait seulement qu’il est né du contact de la plume et du papier
du voisinage de deux mots que le hasard a mis côte à côte
il se laisse faire lorsque je l’installe au milieu de la ligne entre un verbe
et un objet
mais l’écarte un rien lorsqu’il essaie d’occuper tout le terrain
et fais la sourde oreille lorsqu’il tente de m’entraîner dans l’action
j’ai décidé d’être seule maître du jeu

Soit une leçon de technique d’écriture en direct ou comment le poète résiste au romancier, résiste aux personnages qui voudraient l’entraîner dans l’action, la description de l’action. Car le poème de Vénus Khoury-Ghata, celui-ci en particulier, finit quand même par faire place aux figures humaines, sinon tout à fait aux personnages. Avec la figure majeure de la mère, double extraordinaire du poète autobiographe avec laquelle elle se confond, et qui devient un personnage aussi envahissant que les orties qui poussaient sous la fenêtre de leur maison. Au point de revenir d’outre-tombe pour continuer à régenter la vie du village, de la famille et jusqu’au poème même de sa fille.

Une vieille femme pliée jusqu’au sol arrache à mains nues
l’ortie qui a poussé sur la page puis la lance dans la marge
elle s’arrête pour me crier qu’elle était ma mère
je suis forcée de la croire à cause de l’ortie
C’était hier
il y a plus d’un demi-siècle
l’hiver venu
les orties montaient à l’assaut de nos fenêtres
interdisaient au jour de pénétrer dans les chambres
narguaient la lampe à pétrole
la femme qui était notre mère partageait avec nous la même odeur
d’herbe jamais coupée et mêmes pluies
elle remettait toujours au lendemain ce travail qu’elle disait au-dessus
de ses forces
C’est une fois morte qu’elle retroussa ses manches pour leur faire
un sort

Avec Vénus Khoury-Ghata, nous entrons de plain-pied au pays du fantastique quotidien, voire domestique. La vie est pareille à un buisson d’orties vivaces et indéracinables que les mortes, poursuivies par le remords bien au-delà de la tombe, viennent continuer d’arracher. Il existe très peu de poètes dans la tradition française ayant ce contact direct avec les ombres, avec les morts. Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz en fut un. Vénus Khoury-Ghata prend place dans le même registre. L’univers qu’elle habite transgresse les bornes de l’espace et du temps, mélangeant êtres, larmes, paroles, plaintes et plantes sans oublier deux ou trois animaux, dans une sorte de soupe magique qu’épaissit le liquide de la mémoire.

Quelle est la nuit parmi les nuits demandait-elle à la chouette
mais la chouette ne pense pas
la chouette sait

Nous voyons le poème se transformer en fable sous nos yeux. Une fable le plus souvent tragique tant les êtres masculins s’avèrent inconsistants, au contraire des femmes, tenaces jusqu’à l’insensibilité. Seul le poème a le don de transfigurer toutes ces figures, grâce à cette magique langue poétique qui tinte « telles billes de verre dans nos poches d’enfant ». Inconsolable d’une enfance visiblement tumultueuse, Vénus Khoury-Ghata a su y puiser les ressources de la métamorphose par le langage. C’est une fabuliste fantastique qui, certaines fois, parvient à de véritables petits miracles :

Les arbres qui savaient écrire sont partis
transformés en papier
ils lisent le journal du matin sans lunettes
mangent la soupe du soir dans des livres qu’ils penchent de côté
ils donnent leurs nouvelles une fois l’an à la forêt
le facteur distrait mélange les enveloppes
« je t’attends mon amour » répète l’amandier à fente de velours
« ma rédemption passe par le corps d’une fauvette » clame le cerisier
nain
le roseau qui manie la plume avec délicatesse
ajoute une cuillerée d’eau de rose à l’encrier et le boit d’un trait3

*

Jacques Darras

Danse

Une danse nomade

Danse de nuit, Boris Charmatz, Rennes, festival Mettre en scène, du 8 au 12 novembre 2016, puis en tournée. Carte blanche à Tino Sehgal, Palais de Tokyo, jusqu’au 18 décembre 2016

L’artiste Tino Sehgal, récompensé par le Lion d’or à la Biennale de Venise et finaliste du prix Turner en 2013, développe depuis le début des années 2000 un art immatériel, fait d’actions, de mouvements et de paroles, qui bouscule notre conception de l’œuvre. Ses « situations construites », selon l’expression de l’artiste, sont des expériences troublantes et intenses. Il se voit offrir une « carte blanche » : une sélection de ses pièces majeures investit les espaces d’expositions du Palais de Tokyo, avec des moments chorégraphiés, des chants, ou de simples déplacements et quelques paroles.

En permanente métamorphose, l’exposition fait écho au halka créé par l’artiste, en mai dernier, sur la place Jemaa el-Fna, à la manière des cercles de conteurs, chanteurs et autres charmeurs de serpents qui ont toujours peuplé la place historique de Marrakech. Pendant plusieurs semaines, de la fin de matinée à la tombée de la nuit, les interprètes de Tino Sehgal se sont ainsi mêlés aux passants avec des chorégraphies et des « situations », célébrant la culture marocaine traditionnelle et la danse contemporaine et urbaine. Avec cet artiste, il n’y a ni objet matériel, ni trace de son travail, mais des expériences à vivre.

Dès le début des années 1950 en Californie, la chorégraphe Anna Halprin faisait sortir la danse des studios et des scènes de théâtre pour improviser, en baskets ou talons hauts, dans la rue, dans des parkings, des hangars et des entrepôts. Réciproquement, elle faisait entrer les gestes du quotidien dans la danse en élaborant autour des tâches à accomplir : se nourrir, se vêtir, se dévêtir, marcher… Cette révolution conceptuelle a influencé la postmodern dance américaine et la danse contemporaine4. Alors qu’il existe aujourd’hui en France un important maillage de lieux consacrés à la danse, que le hip-hop a conquis sa place au cœur même de l’institution après avoir été inventé dans la rue et dans ces « non-lieux » décrits par l’anthropologue Marc Augé, la danse redevient nomade, créant des tensions artistiques et politiques.

À ciel ouvert, dans une ruine urbaine, une cour ou sur un bout de bitume délaissé, qu’il pleuve ou qu’il vente, les six interprètes de Danse de nuit, la nouvelle création du danseur et chorégraphe Boris Charmatz5 invite le public à une expérience fascinante, dont le titre évoque le mouvement citoyen Nuit debout. Boris Charmatz a créé un dispositif très simple, avec un « sound system maison » et des projecteurs lasers trafiqués. Le public se retrouve dans un espace en train de se redessiner : le contexte influence le mouvement du danseur et la rencontre des corps imprévus le détourne de sa trajectoire. Avec son commando de danseurs, Danse de nuit emprunte à l’intensité des danses urbaines tout en désarticulant leurs codes.

Une danse hallucinée en regard de corps qui se touchent sans frein, pendant que les bouches délivrent des improvisations verbales et des sortes de beatboxing sans beat, des méditations débitées à toute vitesse sur l’art politique de la caricature, l’humour et le danger, le temps du dessin de presse comparé au temps du dansé6.

Le groupe Ntm, condamné pour « outrage à personnes détentrices de l’autorité publique » après son album Paris sous les bombes (1995) est convoqué, ainsi que Charlie Hebdo et Tim Etchells, le fondateur de la compagnie anglaise Forced Entertainment (« divertissement forcé »).

Comme l’a confié le chorégraphe, en commentant un projet festif et participatif à Rennes, où 12 000 personnes sont venues danser entre midi et minuit, « la question de l’espace commun est devenue tout à coup plus urgente » :

En travaillant sur l’esplanade Charles-de-Gaulle pour Fous de danse, j’ai pris conscience de la complexité actuelle et future du mouvement propre à l’espace public. La rue soulève de nouveaux problèmes concernant le mouvement, qui sont propres à notre époque – il y a maintenant la peur de l’espace public, liée aux attentats terroristes, ou la peur de sa privatisation. Il y a trente ans, l’espace public était tranquille – alors qu’aujourd’hui, il soulève un véritable problème de confrontation entre ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent être vus, et ceux qui ne veulent ou ne peuvent être touchés7.

Pour Boris Charmatz comme pour Tino Sehgal, l’objectif est de faire une place à la danse, non plus seulement chez elle, mais dans l’espace public, en développant sa capacité citoyenne à habiter un territoire et à inventer des formats que tous peuvent partager. Comme le rappelle le philosophe Georges Didi-Huberman : « On danse, le plus souvent, pour être ensemble8. » La Danse de nuit apparaît alors comme une « communauté chorégraphique » : un collectif de partage et d’échange, le temps d’une soirée éphémère, comme l’est celui de la danse, où le travail des gestes est toujours à recommencer.

Isabelle Danto

Livres

Le mythe allemand

Préfiguration. Quand le mythe fait l’histoire, Hans Blumenberg, trad. Jean-Louis Schlegel, Seuil, 2016, 144 p., 20 €

Ce texte posthume de Hans Blumenberg s’inscrit dans la vaste réflexion sur le mythe menée dans Arbeit am Mythos9, dont il permet d’envisager après-coup la dimension politique.

Pour Blumenberg, l’invention d’un « mythe allemand » au xxe siècle comme « alternative à la forme positiviste du rationalisme », dont témoignent le livre d’Ernst Kantorowicz, l’Empereur Frédéric II (1927) et d’autres biographies issues du « cercle » de Stefan George10, procède du besoin anthropologique de créer des « dieux nouveaux ». Ces processus de mythisation ne procèdent pas d’une disjonction entre « positivisme » et « néo-mythicisme », comme l’ont affirmé certains historiens irrités par la parution de l’ouvrage de Kantorowicz11. En effet, il ne faudrait pas oublier que la « saisie de la figure mythique » se réclame explicitement d’une forme rationnelle, sinon rationaliste, de la philosophie, à savoir la phénoménologie husserlienne. Confronté à certaines mythisations germaniques des années 1920-1930, le geste de Blumenberg consiste à thématiser la raison du mythe, ce qui le rapprocherait du projet de Thomas Mann :

Il faut subtiliser le mythe au fascisme intellectuel et en modifier la fonction pour l’humaniser12.

Les historiens qui ont critiqué l’ouvrage du jeune Kantorowicz n’ont donc pas assez pris au sérieux les « besoins de forme » et l’imagination créatrice qui se manifestent dans cette mytho-histoire. Blumenberg montre qu’à l’origine des concepts mythiques, il y a des métaphores. Toute opération de mythisation prétend en effet se couper de l’Histoire en refoulant ces métaphores. Le refus d’ajouter des notes historico-critiques indiquant les sources est un geste anti-scientifique alors très en vogue à l’intérieur du « cercle », qu’on trouve aussi chez W. F. Otto ou Heidegger. Le geste contraire pourrait dès lors être lu comme un geste de démythisation13.

Blumenberg met en évidence l’aspect anthropologique de tout processus de (re)mythisation comme fiction de l’Histoire. En effet, la « mythologie philosophique » est articulée à une anthropologie phénoménologique14. Dans Préfiguration, Blumenberg note que « les privations vécues par la raison sont […] étroitement entrelacées avec les désirs de mythisation » (p. 19). Pour comprendre la persistance des formes mythiques de la pensée, il faut les envisager comme une « “forme générale” de la détermination de l’indéterminé », et non pas comme une « forme symbolique » (au sens de Cassirer) à dépasser selon le paradigme philosophique d’une relève du muthos par le logos15.

Plus radicalement, la forme mythique de la pensée est appréhendée comme une fonction rhétorique qui « substitue des performances verbales à des performances physiques16 ». Pour « un être à qui l’essentiel [la raison] fait défaut », la compensation rhétorique aspire à injecter de la signifiance [Bedeutsamkeit] dans cette vacuité première de sens [Sinn]. Le mythe est une compensation opérée par un être de manque, voire un être en manque17, face à un néant de sens angoissant. La pensée mythique détermine l’angoisse face à un réel au sens indéterminé et répond à la stupeur face au « chaos innommé » en donnant des noms. Ce geste rhétorique modifie l’angoisse sans objet en crainte maîtrisée en la fixant sur un objet. Le processus de mythisation consiste donc dans cette mise à distance de la « terreur » anthropologique.

C’est ce que permet de vérifier, sous une forme exacerbée, le mythe d’Hitler, qui occupe une place singulière dans Préfiguration18. Le schème de la préfiguration a pour fonction « normale » d’orienter face à la contingence d’une situation. Mais il possède une fonction « magique », voire « psychotique », lorsque se fait toujours plus pressante l’attente de produire un effet identique à partir de la répétition expresse d’un paradigme. La pertinence des souverains préfigurateurs dans le scénario hitlérien (Alexandre le Grand, Frédéric II, Napoléon, Frédéric de Prusse) change au gré des circonstances historiques : ainsi Napoléon, préfigurateur positif, devient négatif après la défaite de Stalingrad. L’action devient signifiante en imitant une action première, historique ou mythique, transposée par analogie dans un contexte nouveau ; mais il y a psychose, lorsqu’il n’y a aucun moyen de vérifier rationnellement le transfert analogique de l’action et que le sujet évolue sous la « contrainte archaïque de la répétition ». C’est pourquoi, chez Hitler, la fonction anthropologique de la préfiguration est singulièrement déformée, jusqu’au paroxysme du délire dans son bunker19.

Le mythe du national-socialisme appelle une théologie politique à sa démesure. Contra deum nisi deus ipse (« Contre un dieu, il n’y a que dieu lui-même ») : la sentence de Goethe qui coiffe le chapitre « Antéchrist » de l’Empereur Frédéric II en est le point d’articulation. De ce point de vue, Préfiguration est un précieux chaînon manquant dans l’œuvre de Blumenberg : il permet de relier les réflexions sur les processus de mythisation au xxe siècle à la critique de la théologie politique « métaphorique » d’un Carl Schmitt20, sur la base d’une phénoménologie de l’être de manque.

Christian Sommer

D’un monde à l’autre

Et Wolf fils de Hersh devint Willy, Israël Joshua Singer, Traduit du yiddish par Monique Charbonnel-Grinhaus, L’Antilope, 2016, 160 p., 17 €

Le titre de ce texte, paru en 1937 à Varsovie dans un recueil en yiddish et traduit en français pour la première fois, résume parfaitement l’intrigue : un jeune homme, fils de rabbin et petit-fils de métayer, ne supportant pas la vente de la ferme familiale et l’installation dans la petite bourgade voisine, quitte les siens pour New York, parcourt l’Amérique profonde comme colporteur et finit par épouser la fille d’un fermier dans un coin perdu du pays, sa condition de juif et d’étranger à l’anglais incertain important peu au regard de sa connaissance de la terre et des animaux. En quelques mots, à force d’images suggestives et de références implicites, Israël Singer réussit à feuilleter des pages d’histoire, à faire vivre des mondes éclatés, pour certains disparus, et à rendre sensibles les blessures de ces êtres simples, malmenés par des événements qui les dépassent. Les problématiques qui le taraudent – le sens des mixités, qu’elles soient d’ordre religieux, ethnique ou seulement affectif, la part de hasard dans la construction d’une vie, la frontière entre l’allégeance à un héritage aussi bien culturel que cultuel et l’affirmation d’une identité autre – sont dessinées avec force dans ce récit rude et délicat à la fois.

Israël Joshua Singer, né en 1893 à Bilgoraj en Pologne et mort à New York en 1944, frère des écrivains de langue yiddish Isaac Bashevis Singer et Esther Kreitman, a témoigné comme citoyen, journaliste et romancier des bouleversements qui ont secoué la première moitié du xxe siècle. Ses années de formation dans un milieu religieux traditionnel, ses pérégrinations entre Varsovie, Kiev et Moscou, puis son arrivée à New York, sa participation au lancement de revues littéraires, ses publications d’articles, de chroniques ou d’écrits romanesques dans le quotidien yiddish Forverts en font un observateur privilégié des mouvements migratoires, sociaux et politiques. Dans ses romans précédents – qu’il détaille dans De fer et d’acier21 (1927) la vie au quotidien à Varsovie pendant la Première Guerre mondiale en suivant les errements de Benyomin Lerner ; qu’il évoque dans Yoshe le fou (1932) le monde clos du milieu hassidique à travers les amours contrariés entre Nahum, son épouse Sourele et Malka, la très jeune femme de son beau-père et, des années plus tard, l’arrivée au village de Yoshe, un homme étrange qui pourrait bien être Nahum ; qu’il s’attache dans les Frères Ashkenazi22 (1936) aux industriels du textile de Lodz et au développement des idées révolutionnaires en suivant le destin contrarié de deux frères jumeaux, Simha et Yakov –, Israël Singer glisse dans la trame narrative des détails qui orientent la réflexion, des remarques qui induisent une prise de position, un engagement, parfois éphémère, envers l’un ou l’autre des héros.

Dans Et Wolf fils de Hersh devint Willy, Israël Singer s’en tient à une plus grande neutralité, se contentant de raconter les aventures d’un héros qui agit instinctivement, sans s’interroger sur le sens ou les conséquences de ses décisions, mû seulement par une irrésistible pulsion de vie. C’est précisément cette certitude que rien n’aurait pu se dérouler autrement pour Wolf, ce sentiment d’évidence, qui donne toute sa puissance à un roman construit sur la perception d’oppositions, entre étude confinée dans un lieu clos pour les érudits juifs et travail physique au grand air – le précepteur de Wolf est maigre et blafard alors que Wolf a les joues bien rondes et colorées –, ou encore entre évocation lointaine des événements mondiaux et quotidien des populations – misère accrue et persécutions dans le shtetl, étonnement indifférent des paysans américains à la lecture, dans la feuille de chou locale, des combats qui ravagent l’Europe. Les descriptions de paysages ou d’habitations – l’échoppe de Reb Hersh Roubine, la fabrique de cigares, l’atelier de confection à New York, l’exploitation agricole du beau-père de Willy –, la précision des soins apportés aux animaux – Wolf s’occupant des chevaux, jouant avec son chien –, les détails sur les pratiques religieuses – l’accueil réservé à Wolf dans le temple fréquenté par sa femme, les efforts de Reb Hersh pour reconstituer son univers dans la ferme américaine de son fils où il a trouvé refuge – ancrent la représentation de ces univers qui auraient pu s’ignorer.

Israël Singer joue sur ces images contrastées pour transformer le roman en vecteur souterrain des doutes qui habitent toute son œuvre et faire de Wolf le porte-parole silencieux des renoncements auxquels lui-même ne peut se résoudre, le symbole d’une réconciliation hasardeuse entre le respect de la tradition et l’inscription dans un présent incertain. Au-delà de la question de l’antisémitisme, centrale par des remarques insidieuses tel l’étonnement que suscite l’engagement de Wolf dans l’armée, par le rappel de faits objectifs comme l’impossibilité pour un juif conscrit d’obtenir plus de deux médailles et plus encore par l’évocation des pogroms, loin aussi du tableau des conditions de vie des émigrés, ouvriers, colporteurs, la plupart rêvant de réussir comme « hommes d’affaires » et contraints d’aménager leur pratique religieuse, en marge enfin de la placidité des habitants et de leur accueil indifférent, tout juste curieux, des étrangers qui, des années après l’arrivée de Wolf, rejoignent son père pour reformer une communauté juive à l’image du shtetl, Israël Singer réussit à transcender la dimension datée de son récit pour faire vivre avec pudeur les déchirements de tout déraciné et laisser résonner dans toute son actualité la différence entre assimilation et intégration.

Sylvie Bressler

Prise d’écriture

L’espoir et l’effroi. Luttes d’écritures et luttes de classes en France au xxe siècle, Xavier Vigna, La Découverte, 2016, 319 p., 24 €

Comment la figure de l’ouvrier s’est-elle construite en France ? Quels sont les énoncés caractéristiques qui ont eu cours au xxe siècle pour désigner la classe des travailleurs manuels ?

Les soucis propres à chaque époque vont déterminer les discours qui peuvent être mis en circulation. Les enquêtes administratives diligentées pendant la Première Guerre mondiale ont pour objectif d’estimer l’efficacité des travailleurs étrangers. Elles produisent des énoncés qui évaluent chaque ouvrier en fonction de sa contribution supposée à l’effort collectif. Les prolétaires se voient attribuer un certain nombre de prédicats qui les essentialisent. Ces « ontologies sommaires » s’élaborent souvent comme des hiérarchisations racistes et servent à repérer ceux qui pourraient faire vaciller l’ordre économique établi. Après la Seconde Guerre mondiale, les prolétaires deviennent une figure de la Résistance, pour ensuite incarner le péril (ou l’espoir) communiste.

L’ouvrage de Xavier Vigna est pensé comme une contribution à une « histoire de la légitimation symbolique de la domination sociale ». L’État, les entreprises et la presse fonctionnent en effet comme des banques symboliques qui décernent les titres de gloire et les marques d’infamie. Dans un très beau chapitre sur les emblèmes et les stigmates de la condition ouvrière, l’auteur souligne que la lutte des classes est avant tout une lutte des classements et des déclassements. Ainsi, les discours médiatiques contemporains contribuent à déprécier la classe ouvrière d’un point de vue économique tout en la rendant invisible d’un point de vue politique.

La lutte des classes en passe donc nécessairement par une lutte d’écriture. Il faut rappeler avec Pierre Bourdieu que le terme de « catégorie » signifie d’abord « accusation publique ». Les énoncés dominants qui circulent à propos d’une catégorie sociale conditionnent la manière dont les autres l’envisagent. Mais la classe dominée résiste et cherche à imposer sa propre définition, en particulier durant les années 1970, au travers d’ouvrages, de tracts, de manifestes et d’enquêtes. La main ouvrière couche ses propres revendications sur le papier. Elle s’extrait ainsi de l’emprise d’autres jugements par une « prise d’écriture ».

Il s’agit d’abord de s’emparer du support de l’écrit, comme on prendrait la parole, en son nom propre. La littérature prolétarienne constitue l’exemple type de cette expérience. L’ouvrier expose les difficultés réelles de sa condition au lieu de se laisser imposer des problématiques qui viennent de l’État, de l’Église, des intellectuels ou des médias. Xavier Vigna évoque la lutte intérieure que doivent mener ces écrivains pour frayer un passage entre un style académique et un style oral. Tiraillés entre ces deux exigences, ils redoutent l’hypercorrection qui polit la rudesse de leur langue, comme ils se méfient des termes techniques ou régionaux qui réduiraient la portée de leurs textes.

En bataille contre le corpus des énoncés préexistants, la « prise » d’écriture est donc une véritable technique de combat. Pour retourner la masse inerte des clichés, il faut renvoyer dos à dos les lieux communs sur la littérature légitime et ceux sur les ouvriers. Un certain nombre d’œuvres prolétariennes y parviennent et l’auteur en analyse des passages émouvants. Dans son travail, Xavier Vigna s’est en effet emparé d’une masse d’écrits littéraires et administratifs traditionnellement laissés pour compte. En ramassant synthétiquement la somme des énoncés qui continuent de peser sur l’histoire ouvrière, il met également au tapis un certain nombre de préjugés. Il réalise alors un vœu secret de l’écrivain : produire une littérature qui porte des coups.

Daniel Adjerad

Brèves

Poesía sin fin, Alejandro Jodorowski, Satori Films, 2016

Renommé pour ses films psychédéliques et expressionnistes (El topo, 1970 ; la Montagne sacrée, 1973) et ses scénarios de bande dessinée (l’Incal, dessiné par Mœbius, entre autres), Alejandro Jodorowsky revient au cinéma après deux décennies sans réalisations. Son inventivité, à l’âge expérimenté de 87 ans, ne manque pas de surprendre et d’émerveiller. Trois ans après La danza de la realidad (2013), Alejandro Jodorowsky poursuit son entreprise autobiographique avec Poesía sin fin. Après un premier volet centré sur l’enfance à Tocopilla, entre un père autoritaire et misanthrope et une mère trop aimante, l’action relate ici les années d’apprentissage à Santiago, jusqu’à la mise en place du régime dictatorial de Carlos Ibáñez. Mais comment reconstituer une époque et une ville paraissant sans limites, aux cadres et aux acteurs souvent disparus ? Jodorowsky trouve dans les premières scènes des moyens formels pour concilier son budget serré (le film a été produit grâce à la générosité de Michel Seydoux et un financement participatif) et ses grandes ambitions. Les rues du quartier ouvrier de Santiago sont recouvertes de photographies d’époque, un train noir et blanc en papier circule. Plus tard, des marionnettes, manipulées par l’actrice Camille Muzard et le poète Adonis, permettent de représenter la relation au long cours entre leurs personnages. Des portraits grandeur nature des amis et artistes croisés à Santiago apparaissent sur le ponton du bateau avec lequel Jodorowsky quitte le Chili, en écho aux mêmes portraits des figures de son enfance dans le port de Tocopilla. Et qu’importe la vérité historique : « Je pense que, au cinéma, le réalisme est aussi irréel que n’importe quelle image23. » Il ne se prive pas d’apostropher son propre personnage à plusieurs décennies de distance, pardonnant à son père et donnant des leçons de vie à l’acteur le jouant jeune homme… Et qui n’est autre qu’un de ses fils !

L. A.

Démocraties sous stress. Les défis du terrorisme global, Antoine Garapon et Michel Rosenfeld, Puf, 2016, 224 p., 17 €

Cet ouvrage important propose de considérer le terrorisme à partir d’une pluralité de perspectives. Au niveau politique et juridique d’abord, le terrorisme global représente un défi pour l’équilibre fragile des formes démocratiques de gestion de la cité. Ensuite, le terrorisme entretient le même rapport au territoire que la mondialisation, qui met à mal l’État-nation et sa souveraineté économique. Enfin, selon une perspective anthropologique et philosophique, notre spatialité et notre temporalité vécues sont affectées d’un désarroi et d’une angoisse liés aux attentats. Une violence aveugle remet en cause nos catégories de perceptions, et jusqu’à notre être-au-monde et nos relations aux autres. De ce point de vue, les auteurs enrichissent le formalisme kantien d’une matérialité anthropologique. L’ouvrage invite au principe de la proportion pour régler les difficultés de la justice face à ceux qui refusent de jouer le jeu démocratique et esquisse des solutions juridiques et politiques pour sauver un monde commun.

F. K.

L’Internationale situationniste. De l’histoire au mythe (1948-2013), Anna Trespeuch-Berthelot, Puf, 2015, 568 p., 29 €

L’intérêt de ce livre vient de ce qu’il raconte à la fois l’histoire et le mythe du mouvement situationniste, en effet fortement imbriqués. Guy Debord, le fondateur et animateur, y a contribué de son vivant, et dès le départ, en cultivant le mystère sur sa vie. La double perspective permet d’apporter quantité de précisions sur une mouvance née en 1948 et restée confidentielle jusqu’en 1965, enfin sur sur son « dévoilement » entre 1965 et 1972 (en lien avec l’actualité mouvementée autour de Mai 68, évidemment), enfin sur son autodissolution en 1972 et ses multiples interprétations par les « prosituationnistes », sans oublier les polémiques de la décennie 1970. Au-delà de son éclatement, cette « Internationale » se concentre de plus en plus, après 1972, sur le personnage de Debord et son œuvre, où la Société du spectacle (1967) joue un rôle majeur. Même – ou surtout – « autodissous », Debord veille en effet en gardien despotique du temple sur la cause situationnniste, en particulier sa cause éditoriale, aux éditions Champ libre, dirigées par Gérard Lebovici, lequel partage et soutient financièrement l’héritier et l’héritage. Après l’assassinat (non élucidé) de Lebovici en 1984, Debord continue avec Champ libre jusqu’en 1991. Déjà installés officiellement par une exposition à Beaubourg en 1989 (discutée dans son principe même : n’était-ce pas une trahison de ses idéaux révolutionnaires, de sa haine du spectacle bourgeois ?), Debord et le situationnisme sont accueillis – consacrés ? – dans la collection « Blanche » chez Gallimard en 1992. Après le suicide de Debord en 1994, l’héritage intellectuel situationniste passera chez Fayard. Un gros chapitre est consacré à sa réception contrastée jusqu’en 2013. On y voit encore Debord l’emporter de loin sur le mouvement qu’il a créé. Les multiples et contradictoires réceptions – politique, philosophique, activiste, esthétique… – qui se réclament de ses intuitions et de ses doctrines depuis 1972 attestent à la fois de son importance et de l’étrange halo de secret continué qui l’entoure.

J.-L. S.

Enfer. La divine comédie, Dante Alighieri, Éd. bilingue de Danièle Robert, Actes Sud, 2016, 527 p., 25 €

Une nouvelle traduction de la Divine Comédie vaut toujours d’être signalée, surtout quand elle est, comme celle-ci, en vers. Pour une raison essentielle, trop oubliée et bien expliquée par la traductrice : l’omniprésence du chiffre 3 dans la structure d’ensemble de l’œuvre, un symbolisme manifesté immédiatement dans la forme de la terzina, la courte strophe de trois vers avec des rimes fortes entrelacées, qui donne le rythme propre, unique, de la Comédie et de ses 14 233 vers. En l’occurrence, dans ce premier volet, le rythme de la descente au fond de l’Enfer par cercles concentriques (dans le Paradis, on remonte au contraire, dans l’ultime cercle, jusqu’à la source du voyage : la Trinité, « ce un et deux et trois qui toujours vit, / et toujours règne en trois et deux et un, / non circonscrit et qui tout circonscrit »). Au cours des sept siècles passés, les traductions en vers ont été plutôt rares. Celle-ci est incontestablement une réussite.

J.-L. S.

Communiquer c’est vivre, Dominique Wolton, Entretiens avec Arnaud Benedetti, Cherche Midi, 2016, 352 p., 18 €

Né à Douala en 1947, Dominique Wolton suit sa mère et ses deux frères dans la banlieue parisienne à l’âge de 9 ans, après la mort de son père (« On ne se remet jamais de ce genre de tragédie »). Dans un milieu modeste, il connaît une jeunesse très tôt marquée par l’engagement politique à gauche et la fréquentation de l’Église. Il a la chance d’avoir des enseignants (« Pas d’émancipation sans l’école… ») qui lui font découvrir Paris, la culture et les « classiques ». Il s’inscrit à Sciences Po et en droit, puis bifurque à l’Ehess où il obtient son doctorat en 1973. C’est là qu’il découvre les « mouvements sociaux » et s’évertue à les analyser, faisant preuve d’un sens critique de tout académisme. Ce chercheur prolixe est aussi un organisateur. En effet, depuis son entrée au Cnrs, il a mené à terme différents projets, l’Institut des sciences de la communication et la revue Hermès. Ses travaux sur la communication contribuent à bâtir cette nouvelle « indiscipline », et osent affirmer, contre la doxa, l’éloge du grand public, l’Europe comme utopie, la bonne santé de la francophonie, la possibilité d’une autre mondialisation, l’intérêt de la publicité. Ses propos sur l’incommunication, la langue de bois, la négociation, la différence culturelle, sont éclairants, davantage que son analyse du candidat Hollande… Après cette conversation, le lecteur est prêt à inverser le titre : vivre, c’est communiquer.

Th. P.

Heidegger et la langue allemande, Georges-Arthur Goldschmidt, Cnrs Éditions, 2016, 240 p., 20 €

Germaniste et remarquable traducteur, Georges-Arthur Goldschmidt s’attaque avec cet ouvrage au philosophe certainement le plus controversé du xxe siècle, Martin Heidegger. Pour l’auteur d’Être et Temps, la langue allemande, plus que la langue française, est philosophique. Luther et Fichte s’enthousiasmaient déjà que le mot Deutschland signifie « le pays du peuple », assurant à la germanité une unité ethnico-linguistique. Georges-Arthur Goldschmidt analyse les « repères spatiaux » et les innombrables néologismes de la langue de Heidegger. Il en conclut que ce dernier a été le collaborateur zélé de l’élaboration d’une langue nazie. Il manque toutefois de convaincre le lecteur non germaniste, qui ne trouve pas de pensée nazie, mais une pensée pensante, dans les traductions disponibles, sans pour autant exonérer Heidegger de toute proximité avec le régime national-socialiste. Georges-Arthur Goldschmidt commente les propos de Hans-Georg Gadamer, Hugo Ott, Annemarie Gethmann-Siefert sur la langue de Heidegger et cite Thomas Mann, qui dénonce son « jargon philosophique ». « Il est certain que son immense retentissement qui correspond à l’immensité de sa pensée vient aussi des questions que pose son adhésion au crime absolu, comme si sa pensée en était l’ombre. Que peut désormais signifier le philosophique après un tel engagement, ne fût-ce que sur le plan de la langue employée ? » C’est à cette question qu’il convient désormais de répondre.

Th. P.

État de vigilance. Critique de la banalité sécuritaire, Michaël Fœssel, Points, coll. « Essais », 2016, 200 p., 7, 80 €

Pour ceux à qui cet ouvrage aurait échappé (Le Bord de l’eau, 2010), il est possible de se rattraper avec ce format de poche, d’autant que la postface inédite souligne qu’au cours de ces dernières années, les politiques sécuritaires continuent de restreindre les libertés publiques (l’état d’urgence en France, par exemple) et les désirs de murs restent vivaces (notamment face aux vagues migratoires en Europe). Le diagnostic est adossé à une étiologie précise : « La banalité sécuritaire s’installe dès lors qu’une éthique de la préservation du monde s’est substituée aux politiques de la transformation sociale, ce qui ne devient à son tour possible qu’à une époque où le sentiment de vivre au bord d’un abîme s’est largement diffusé dans les sociétés occidentales. » Dans ce contexte, « les subjectivités vigilantes » mettent la raison au service de la conservation de soi et ne perçoivent plus du monde que ce qui les menace.

J. C.

La ségrégation urbaine, Marco Oberti et Edmond Préteceille, La Découverte, 2016, 128 p., 10 €

Manuel de géographie et de sociologie à l’usage de ceux que la ville intéresse, cet ouvrage s’implique dans les débats sur la « crise urbaine ». Il dément la vision répandue d’une ségrégation seulement négative des populations défavorisées. Il existe bien sûr des espaces marginalisés et stigmatisés, mais qui assurent aussi protection, intégration sociale et sociabilité de l’entre-soi, qui concerne aussi bien les classes aisées que les milieux populaires. Sans verser dans le bord inverse du tout positif, les auteurs s’attachent à explorer les complexités de ce tissu urbain, et à en spécifier les dynamiques. Marco Oberti et Edmond Préteceille ont écrit ce manuel contre l’univocité du concept de « banlieues », espace fantasmé car méconnu, qui fait le jeu de tous les discours populistes et xénophobes, dès lors qu’il est relégué dans les marges sombres de l’imaginaire collectif. Face à une réalité sociale souvent déformée par sa médiatisation et par les politiques, ce petit livre a le mérite d’offrir des outils pour une pensée critique de la ville.

M. L.

Les migrants et nous. Comprendre Babel, Michel Agier, Cnrs Éditions, coll. « Débats », 2016, 64 p., 5 €

La multiplication des morts aux frontières de l’Europe ne semble rien changer aux politiques sécuritaires – ou humanitaires dans le cas de l’Allemagne, même si les murs et les barbelés ont vite fait retour – de nos gouvernements. Anthropologue des frontières, des mobilités et des migrations, Michel Agier propose dans ce petit ouvrage de considérer la question européenne des migrants comme l’épreuve d’un monde commun. Les migrants ne constituent en effet ni une cause politique homogène, ni une cause humanitaire – humiliante pour l’autre réduit à sa souffrance –, ni une cause identitaire ou exotique – qui accuse l’éloignement des migrants. Il faudrait, à rebours de ces motivations, considérer l’accueil dans le contexte d’un échange en prenant acte de la réalité rugueuse et conflictuelle de ce nouveau monde des frontières. Les nouveaux errants, métèques et parias, qui vivent reclus dans les camps ou dans les « interstices de la ville », sont les sujets d’une transformation culturelle majeure, « la condition cosmopolite », irréductible à celles de l’élite mondialisée, des mobilisations altermondialistes ou de la conscience des risques globaux : « l’expérience du partage du monde, aussi inégalitaire et violente soit-elle ». Sensible aux classiques de la philosophie politique comme aux travaux de terrain les plus récents, aux drames ordinaires comme aux difficultés épistémologiques, ce livre nous enjoint à une véritable politique du monde.

J. C.

Monnaies locales et économie populaire en Argentine, Hadrien Saiag, Karthala, coll. « Recherches internationales », 2015, 300 p., 25 €

Cet ouvrage nous fait découvrir le trueque, une expérience originale de monnaies sociales dans l’Argentine touchée par la crise financière du début des années 2000. Il récuse la fable économiste selon laquelle la monnaie serait née du troc pour faciliter les échanges, fable qui entretient l’illusion d’une autonomie de l’économie à l’égard du social et du politique. Au contraire, la description des pratiques monétaires en milieu populaire argentin, dans les marchés et dans les réseaux associatifs, montre que le trueque est né du besoin d’assurance des travailleurs précaires et qu’il fonctionne plus comme un système de règlement des dettes que comme un moyen des échanges. La comparaison de deux initiatives locales suggère que les expériences de monnaies sociales s’inscrivent dans un projet politique de transformation des rapports sociaux.

J. C.

En écho

MUTILATIONS – Population, Ined, vol. 71, no 2, 2016. Dans cette synthèse sur les mutilations génitales féminines, Armelle Andro et Marie Lesclingand rappellent leur origine incertaine, antérieure aux monothéismes et liée à la volonté de contrôle sur la sexualité des femmes esclaves. Malgré un certain recul, ces pratiques concernent toujours 200 millions de femmes dans le monde, principalement en Afrique (mais aussi dans les pays d’immigration) avec des prévalences contrastées selon les régions. Considérées d’abord par les anthropologues comme un rite de passage, sur le modèle de la circoncision masculine, elles ont été dénoncées par les féministes comme imposition d’une norme patriarcale et condamnées par une série de résolutions de l’Onu en 2012 au nom du droit à la santé. Les recherches médicales ont en effet souligné les conséquences sanitaires de la mutilation (douleurs, infections, dysfonctions sexuelles, complications obstétricales et séquelles psychologiques). La prise en charge médicale de la pratique et les chirurgies de réhabilitation permettent des progrès, mais ne doivent pas occulter la perspective des femmes concernées. La revue fondée par Alfred Sauvy fête ses 70 ans (www.revue-population.fr).

MIGRATIONS CHINOISES ET GÉNÉRATIONS – Hommes et migrations, no 1314, avril-mai-juin 2016. La revue propose un dossier, coordonné par Hélène Le Bail et Simeng Wang, sur les 9, 34 millions d’émigrés chinois à travers le monde, qui remet en cause l’idée selon laquelle ils « réussissent » systématiquement. Réalisé sous l’angle des dynamiques familiales, le dossier cherche à savoir si ces migrations constituent une ascension sociale. Il interroge leur intégration socio-économique, la reconfiguration des solidarités intergénérationnelles ainsi que la trajectoire des femmes, que ce soit dans leur rôle d’épouse ou de femme divorcée. On apprend ainsi que l’ascension sociale se fait surtout par l’école, l’engagement associatif ou l’entreprenariat transnational et que bien souvent, mobilité et souffrances psychiques vont de pair (www.hommes-et-migrations.fr).

EXTRÊME DROITE – Projet, no 354, octobre 2016. La revue consacre un gros dossier à l’extrême droite. Avec une invite à « écouter » ce qui séduit dans le Front national, à « comprendre » sa vraie nature et à « agir » en conséquence pour le combattre (une partie qui en montre surtout la difficulté…). Grâce à un financement participatif, le numéro a été envoyé aux 80 000 abonnés de La Croix, suscitant l’ire et une vive réaction du Front national contre ce journal.

XXIe SIÈCLE – La Pensée, « Quel xxie siècle ? », no 387, juillet-septembre 2016, 19 €. Dans un contexte post-libéral de mutations profondes de nos sociétés, de leurs rapports au temps et à l’espace, ce numéro de La Pensée s’interroge sur la révolution numérique, l’émergence de nouvelles formes d’obscurantisme et la question de la sécurité alimentaire mondiale. Un article de Bertrand Badie invite à penser le « monde par le fil du social », plutôt que par celui des États. Un article souligne aussi la « transnationalisation » des acteurs et la nécessité de démocratiser la mondialisation (www.gabrielperi.fr).

  • 1.

    Vénus Khoury-Ghata, Les mots étaient des loups, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2016.

  • 2.

    V. Khoury-Ghata, Quelle est la nuit parmi les nuits, Paris, Mercure de France, 2004.

  • 3.

    V. Khoury-Ghata, « Poèmes suspendus », dans Les mots étaient des loups, op. cit.

  • 4.

    Dans une des pièces les plus spectaculaires de Trisha Brown, Man Walking Down the Side of a Building (1970), un interprète suspendu à un harnais descend le long de la façade d’un immeuble pour défier la pesanteur. Recréée lors des dernières Journées du patrimoine à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, la pièce bouleverse l’acception convenue du patrimoine.

  • 5.

    Artiste associé du Festival d’Avignon (2011), invité au Moma (2013), à la Tate Modern (2012 et 2015) et à l’Opéra de Paris (2015), où il crée 20 danseurs pour le xxe siècle, une célébration de la danse du xxe siècle qui invite les spectateurs à une promenade dans les espaces publics du palais Garnier. Il dirige depuis 2009 le Centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne, qu’il a rebaptisé « Musée de la danse » et où l’on pratique sans conserver.

  • 6.

    Boris Charmatz, « Note d’intention » pour Danse de nuit.

  • 7.

    Sabine Mirlesse, « Danser les yeux fermés. Entretien avec Boris Charmatz », Les Cahiers du Musée national d’art moderne, no 136, été 2016.

  • 8.

    Georges Didi-Huberman, le Danseur des solitudes, Paris, Minuit, 2006.

  • 9.

    Hans Blumenberg, Arbeit am Mythos, Francfort, Suhrkamp, 1979.

  • 10.

    Frédéric II, mais aussi le César de Gundolf, le Napoléon de Vallentin, le Nietzsche de Bertram, le Hölderlin de Kommerell, le Platon de Friedemann ou de Hildebrandt. En 1919, George, dans son poème Hölderlin, avait lui-même invoqué le poète comme « la pierre angulaire de l’avenir allemand le plus proche » et l’« annonciateur du Dieu Nouveau ».

  • 11.

    Voir le dossier de cette controverse sur la Mythensschau dans Gunther Wolf (sous la dir. de.), Stupor mundi. Zur Geschichte Friedrichs II. von Hohenstaufen, Darmstadt, WB, 1966.

  • 12.

    Lettre de Thomas Mann à Kerenyi de 1941, citée dans H. Blumenberg, Arbeit am Mythos, op. cit., p. 255.

  • 13.

    Kantorowicz, au-delà de l’appareil critique publié en 1931, effectuera, trente ans après, la démythisation du mythologème central de l’Empereur Frédéric II, en indiquant les sources de la légende du retour mythique de l’empereur, selon la formule vivit et non vivit. Alors que la réception fait de cet apophtegme le mythe de l’empereur qui non moritur, le vieux Kantorowicz montre que cette interprétation repose sur plusieurs « malentendus » qui, s’ils effacent le contexte initial, n’en sont pas moins des « faits historiques » susceptibles de « faire Histoire » (« Zu den Rechtsgrundlagen der Kaisersage » [1957]). « Malentendus » d’où provient aussi le mythologème de l’« Allemagne secrète », dont l’inscription ornait la couronne déposée en 1924 par certains membres du cercle sur le sarcophage de l’empereur dans la cathédrale de Palerme : « À ses empereurs et ses héros – l’Allemagne secrète. » Le syntagme das Geheime Deutschland, en exergue de l’Empereur Frédéric II, donnera aussi son titre à la dernière allocution de Kantorowicz à Francfort, avant sa démission en 1933 : il y explique que les élus de l’« aristocratie de l’Allemagne secrète », les héros et les poètes, sont seuls à même de dévoiler l’« être allemand » (E. Kantorowicz, ”Das Geheime Deutschland‘‘ [1933]). Une « Allemagne secrète » dont Walter Benjamin avait parfaitement vu qu’elle n’était que l’arsenal ésotérique de l’Allemagne officielle, « cape d’invisibilité » et « casque d’acier » se retrouvant dans leur complémentarité inavouée. N’entrons pas ici dans le débat sur l’attitude ambiguë de Kantorowicz après 1933, réticent à condamner le régime en dépit de son statut imposé par les nouveaux maîtres (imperium transcendat hominem…). Il finira par s’exiler aux États-Unis en 1938, jugeant que le « IIIe Reich » ne sera jamais le « Nouveau Reich » voulu par Stefan George et amorçant la démythisation de son propre ouvrage de jeunesse, qui trouvera son point d’aboutissement dans les Deux Corps du roi (1957).

  • 14.

    Voir surtout H. Blumenberg, Description de l’homme (trad. D. Trierweiler, Paris, Le Cerf, 2011), mais aussi Lebenszeit und Weltzeit et Zu den Sachen un zurück (Francfort, Suhrkamp, 1986 et 2002).

  • 15.

    Voir H. Blumenberg, ”Wirklichkeitsbegriff und Wirkungspotential des Mythos“ [1971], dans Ästhetische und metaphorologische Schriften, Frankfurt, Suhrkamp, 2001, p. 402 ; la Raison du mythe, trad. S. Dirschauer, Paris, Gallimard, 2005, p. 150.

  • 16.

    H. Blumenberg, « Approche anthropologique de l’actualité de la rhétorique » [1971], dans l’Imitation de la nature et autres essais, trad. I. Kalinowski et M. de Launay, Paris, Hermann, 2010, p. 106.

  • 17.

    On songe ici évidemment à l’« être de manque » d’Arnold Gehlen, à ce Mängelwesen en rupture pulsionnelle avec son milieu d’origine, contraint de se réinventer en compensant cette inadaptation biologique par l’action : il est décrit dans Der Mensch (1940), l’une des sources majeures de l’anthropologie phénoménologique de Blumenberg.

  • 18.

    Blumenberg ne rappelle pas que Hitler aurait lu deux fois Frédéric II (sans l’appareil de notes…), ni que les Goering, Goebbels ou Himmler en firent l’un de leurs fétiches.

  • 19.

    Blumenberg reparlera du bunker dans Höhlenausgänge (Francfort, Suhrkamp, 1989, p. 802) comme d’un espace crépusculaire du déclin, où le criminel Hitler adresse ses derniers ordres militaires à des divisions invisibles et implore le portrait de Frédéric le Grand (et non pas Frédéric II de Hohenstaufen) de le secourir, dans l’espoir insensé d’un effet magique qui émanerait de ce préfigurateur. On se souviendra que dans Lebenszeit und Weltzeit (op. cit., p. 80-85), Blumenberg avait décrit la scénarisation, opérée par Hitler dans son bunker, de son déclin individuel par analogie avec le déclin du Reich. Cette mise en scène atteste du délire paranoïaque et du « narcissisme absolu » d’Hitler, qui se traduit par la volonté de « forcer » la convergence entre le temps de sa vie et le temps historique du monde, de réduire le temps (infini) du monde au temps (fini) de sa vie – forçage dont le seul moyen sera, en toute logique psychotique, la bouche de son Walther 7, 65 mm.

  • 20.

    H. Blumenberg, la Légitimité des Temps modernes, Paris, Gallimard, 1999.

  • 21.

    Israël Singer, De fer et d’acier, trad. du yiddish par Monique Charbonnel-Grinhaus, Paris, Denoël, 2015.

  • 22.

    I. Singer, les Frères Ashkenazi suivi de Yoshe le fou, trad. de l’anglais par Anne Rabinovitch et Marie-Brunette Spire, Paris, Denoël, 2005.

  • 23.

    « Entretien avec Alejandro Jodorowsky », Positif, no 668, octobre 2016.