Film « Hors Normes » : Photo Bryan Mialoundama, Reda Kateb
Film "Hors Normes" : Photo Bryan Mialoundama, Reda Kateb

Que font les services sociaux  ?

En 2015 déjà, Éric Toledano et Olivier Nakache annonçaient leur envie de parler des travailleurs sociaux, ce qu'ils ont remarquablement fait récemment dans le film Hors normes. L'occasion de s'interroger sur les réalités complexes de ce milieu où se posent des questions de moyens et d'éthique.


Au-delà de ses indéniables qualités cinématographiques, Hors normes, le film d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano, a le mérite de mettre en valeur le métier de travailleur social. Au sein de deux associations qui s’occupent, pour l’une, d’enfants et d’adolescents autistes, tandis que l’autre forme des jeunes des quartiers à encadrer ces derniers, les deux personnages principaux, Bruno et Malik, nous font pénétrer au sein de professions dont on ne parle jamais : éducateurs, formateurs, assistants sociaux et tant d’autres, ignorés de la population sauf quand il est nécessaire de faire appel à leurs services. Ou pire, lorsque se produit un drame dans une famille, invitant alors la question récurrente : «  Mais que font les services sociaux ?  », qualifiés systématiquement de défaillants.

Il est vrai que la notion de travail social est pour le moins hybride. Entre la conception de Hannah Arendt, qui pointe à son endroit une conceptualisation de l’ordre du domestique et de l’économique se substituant à celui de l’espace public et du politique, et celle de Robert Castel, qui considère que le social constitue l’ensemble des institutions collectives contribuant à consolider la vie des travailleurs salariés, le fossé est immense.

Des interventions multiformes

Les travailleurs sociaux sont plus de 800 000 dans notre pays, obéissant à la définition donnée par le Conseil économique, social et environnemental (Cese) en 2006 : ils ont pour vocation première «  d’aider à ce qu’une personne, une famille ou un groupe de personnes ait accès aux droits que la société lui confère, et crée ou recrée des liens sociaux  ». Constitué d’une foultitude de professions, géré tant par l’État que les collectivités ­territoriales et les associations, le secteur est régi par une vingtaine de conventions collectives, tant et si bien qu’il n’y a aucune homogénéisation possible. Il faut ajouter que bon nombre de ces intervenants considèrent leur statut d’éducateur, d’assistant social ou de psychologue supérieur à toute catégorie globale.

Dans cette nébuleuse, il convient d’intégrer les bénévoles qui, du Samu social aux militants d’Emmaüs ou du Secours populaire, complètent l’offre des professionnels. À cet égard, la diminution drastique des contrats aidés a non seulement fragilisé le secteur, mais aussi jeté à la rue nombre de travailleurs handicapés ou de jeunes en difficulté, qui trouvaient dans ces emplois des possibilités de réinsertion.

Les institutions du travail social sont multiples, des services en milieu ouvert à celui des équipes de rue, des maisons de quartier aux internats pour handicapés, en passant par les organismes en charge de l’intégration scolaire ou de la protection sociale : une myriade de champs d’intervention qui contribue à une parcellisation du travail social.

Crise des financements oblige, le grand mot d’ordre des pouvoirs publics est l’«  évaluation  ». Considérant que tout cela coûte cher et que nombre de politiques ou de fonctionnaires ne voient dans les travailleurs sociaux que des fauteurs de troubles, grands dépensiers de l’argent public, on multiplie les procédures de contrôle. Quand, dans le secteur médico-social, on engage la réforme SERAFIN-PH (services et établissements : réforme pour une adéquation des financements aux parcours des personnes handicapées), pour adapter la tarification au projet individuel de chacun, en imposant une facturation pour chaque prise en charge, on reproduit à l’identique la fameuse tarification à l’acte dont on mesure aujourd’hui, dans les hôpitaux, les limites. Le prix de journée ou la dotation globale présentent certainement des travers, mais il est possible de les compenser. En individualisant le parcours des gens par la tarification, on poursuit une logique insidieuse qui tend à réduire la place des institutions pour les remplacer par des services à la carte. À cela s’ajoute une logique d’appel d’offres pour les nouveaux services où les moins offrants, c’est-à-dire ceux qui ont les conventions collectives les moins attractives, l’emportent souvent.

On peut poursuivre en évoquant le financement des mesures éducatives, confiées aux départements. L’État diminue constamment les dotations aux départements, qui n’ont d’autre choix que d’augmenter le nombre de personnes suivies par chaque professionnel, contribuant ainsi à la fatigue de ces derniers, doublée du sentiment d’un travail bâclé. Dans certains départements, comme la Mayenne ou le Maine-et-Loire, les diminutions budgétaires sont telles que des services ferment et des centaines de salariés se retrouvent sur le carreau.

L’éthique en actes

Par essence, le travail social est en crise, depuis toujours, si l’on veut considérer qu’il est toujours en première ligne face aux mutations des sociétés. Mais l’on assiste aujourd’hui à un copier-coller des procédures managériales dans les institutions du travail social. Les directeurs sont occupés aux trois quarts par les tâches administratives et les équipes contraintes de justifier la moindre intervention. On gouverne par pôle ou projet sans avoir une vue globale de ce pour quoi on existe.

Tout cela s’opère au détriment de la clinique, c’est-à-dire de l’observation et du travail en équipe, dans une logique que vient renforcer le développement des techniques comportementales. La psychanalyse a trop souvent régné en discipline exclusive, et l’apport des neurosciences invite aujourd’hui à repenser ce magistère, mais l’usage systématique des méthodes behavioristes n’est pas plus satisfaisant. On ne peut se contenter de chercher des recettes sans s’interroger sur les origines et les causes d’un parcours individuel et social.

Un mouvement comme le Mais (Mouvement pour l’accompagnement et ­l’insertion sociale) tente d’apporter d’autres réponses. Son organisme de formation intervient auprès des usagers et sur différents sites, mais il porte surtout un regard critique sur la technostructure qui envahit le champ de la protection sociale, rappelant sans cesse que le mot «  éthique  » ne fait pas la chose, et qu’il faut l’incarner dans les modes de management et de financement.

Dans le film Hors normes, les représentants de l’État sont complètement désemparés par l’attitude de Malik, responsable de l’association de soins aux autistes. Devant les urgences auxquelles il doit répondre, avec des méthodes correspondant mal aux canons administratifs, les représentants de l’Ars (agence régionale de santé) sont enfin convaincus lorsque le médecin de l’unité d’hospitalisation leur explique qu’une fois l’association de Malik sortie des agréments, il n’y aura rien pour la remplacer, et que les jeunes seront livrés à eux-mêmes. Les Malik s’inscrivent dans la longue lignée des innovations portées par l’abbé Pierre, Fernand Deligny, Françoise Dolto, Maud Mannoni et tant d’autres. Ils sont à la limite de la légalité, mais ne pas les laisser se porter aux frontières revient à exclure les plus fragiles.

On assiste aujourd’hui à un copier-coller des procédures managériales dans les institutions du travail social.

D’aucuns réclament des états généraux du social. Mais ils ne serviront à rien tant que les gouvernants de tout poil ne changeront pas de paradigme : il faut partir de ce qui existe pour apporter les réponses financières qui s’imposent. Il ne s’agit pas tant d’augmenter les budgets que de faire confiance aux acteurs de terrain, ceux-ci ayant de multiples propositions à faire.

Une chose est certaine, les travailleurs sociaux n’exercent pas ces métiers par goût de l’argent, mais par conviction. Ils sont indispensables à la vie commune. En les soumettant à des contraintes excessives, on tue à petit feu l’enthousiasme. Par chance, bon nombre résistent au désespoir grâce au regard que posent sur eux les personnes accompagnées. En cela, ils sont acteurs de la seule éthique qui vaille, une relation où chacun est reconnu pour ce qu’il porte.