Crédits : Pexels via Canva
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L’impensé de la jeunesse

Éditorial

La santé mentale des jeunes s’impose comme un enjeu de santé publique alarmant. En France plus qu’ailleurs, les politiques publiques peinent à reconnaitre la jeunesse comme un interlocuteur légitime. Il est urgent que la société française entende cette classe d’âge, dépositaire de son avenir.


Le temps des grandes vacances s’est ouvert pour plusieurs millions d’élèves et d’étudiants français. Un temps souvent contrasté, entre liberté retrouvée hors de la pression scolaire et désœuvrement parfois mélancolique, une fois mis en suspens le cadre de l’école ou des études, et toutes les formes de socialisation qui l’accompagnent. Au seuil de l’été, les mêmes questions reviennent pour les jeunes et leurs parents : à quoi ressembleront les deux mois à venir et, surtout, l’année prochaine ? Or cela fait quelque temps déjà que ce moment si particulier de l’été n’est plus celui de l’insouciance pour de nombreuses familles. Il suffit de regarder autour de soi pour s’en convaincre : de très nombreux enfants et adolescents ne vont pas bien.

Le constat d’une dégradation de la santé mentale des jeunes est apparu sur les radars du débat public pendant la pandémie. Depuis, rapports et missions d’experts convergent vers un diagnostic alarmant. Selon un baromètre publié en février dernier par Santé publique France, un jeune sur cinq présente des troubles dépressifs. À quoi s’ajoute la hausse vertigineuse du nombre de passages aux urgences pour tentative de suicide, scarification ou empoisonnement volontaire, notamment chez les jeunes filles. On sait le rôle qu’a joué le confinement dans cette décompensation massive, mais on sait aussi que le phénomène lui préexistait. Un chiffre en témoigne parmi d’autres : les prescriptions d’antidépresseurs aux enfants et adolescents ont augmenté de 62 % entre 2014 et 2021, et celles d’antipsychotiques de 48 % sur la même période1. À ce mal-être qui s’aggrave, la pédopsychiatrie, dont la crise est chronique et profonde, ne parvient plus à répondre2. Au point que la Cour des comptes estime que « la crise de la pédopsychiatrie comme réponse spécialisée à la complexe problématique de la souffrance psychique des enfants et des adolescents remet en cause notre capacité même à porter assistance et à rendre effectif le droit à la santé des enfants3 ». La prise de conscience est là, mais il faut maintenant aller au-delà de la déploration.

La santé mentale des jeunes n’est pas isolable de celle de la société dans laquelle ils s’inscrivent. L’éco-anxiété dont souffrent nombre d’entre eux en témoigne. Leur souffrance a toutefois des traits spécifiques, qui méritent attention. Parmi eux, les pressions directement ou indirectement liées au système scolaire, mais aussi le rôle des réseaux sociaux, qui font aujourd’hui figure de détonateur dans de nombreuses trajectoires douloureuses, et parfois dramatiques. Mais plus fondamentalement encore, le mal-être des jeunes met en lumière la difficulté croissante que nous avons à concevoir la place singulière de la jeunesse parmi les âges de la vie. Entre le temps de l’enfance et celui des jeunes adultes, s’étend désormais un temps de l’adolescence qui paraît commencer de plus en plus tôt – plongeant de nombreux parents dans le désarroi – et dont on ne sait plus quand il finit. L’indétermination, qui est le propre de cet âge, devient source de souffrance en ne trouvant pas les voies de sa résorption. Or en France, plus que chez certains de nos voisins, la voie vers l’autonomie est particulièrement encombrée.

L’indétermination, qui est le propre de cet âge, devient source de souffrance en ne trouvant pas les voies de sa résorption.

Dans tous les pays industrialisés, des politiques publiques ont été spécifiquement conçues à destination de la jeunesse pour accompagner ce temps de la transition, à la fois fragile et essentiel, vers l’âge adulte. Mais ces dispositifs diffèrent sensiblement d’un pays à l’autre, et la France reste marquée par un modèle familialiste qui conçoit la jeunesse comme un prolongement de l’enfance et aide les jeunes jusque très tard au titre d’enfants à charge, à travers leurs familles : les allocations familiales et la demi-part fiscale au titre de l’impôt sur le revenu, mais également les bourses, calculées sur le revenu des parents. À l’opposé de la conception qui prévaut au nord de l’Europe, où les dispositifs sont conçus pour aider directement les jeunes et les faire accéder à l’autonomie, les politiques publiques françaises ne les reconnaissent pas comme des interlocuteurs aux besoins spécifiques4. Ainsi, pendant la pandémie, les files d’étudiants faisant la queue devant les banques alimentaires ont choqué, suscitant parfois l’expression de « génération sacrifiée », au risque d’alimenter un débat parfois stérile sur le conflit intergénérationnel. Mais elles témoignaient moins d’une jeunesse sacrifiée que d’une jeunesse impensée : traités comme des enfants par les pouvoirs publics, les étudiants français précaires ne bénéficient pas de filets de sécurité, à la différence de leurs parents5. Autre exemple patent de la difficulté française à considérer les jeunes comme des interlocuteurs légitimes, la façon dont le dispositif Parcoursup, sommet de bureaucratie numérique, fait passer par sa moulinette désincarnée toute une classe d’âge, qui en ressort inquiète et souvent désabusée.

La souffrance des enfants appelle des réponses, et la jeunesse doit pouvoir se projeter dans l’âge adulte, avec la confiance que donne le sentiment d’avoir sa place dans la société. À les négliger, la société prend le risque de fragiliser durablement son avenir. Car l’indétermination qui caractérise le temps de la jeunesse est aussi l’espace d’une auto-institution, où l’individu devient un citoyen à part entière. Parce que la jeunesse est le temps de l’avènement démocratique par excellence, il ne suffit pas de reconnaître que certains jeunes vont mal. Elle mérite d’être pensée pour elle-même, dans sa diversité et ses besoins spécifiques.

Esprit

  • 1. Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge, Quand les enfants vont mal : comment les aider ? [en ligne], 7 mars 2023.
  • 2. Esprit a publié en décembre 2022 le témoignage d’un collectif de soignants du Groupement des hôpitaux de l’Institut catholique de Lille (GHICL) : « Voulons-nous vraiment soigner les enfants ? », Esprit, décembre 2022.
  • 3. Cour des comptes, La Pédopsychiatrie. Un accès et une offre de soins à réorganiser [en ligne], mars 2023.
  • 4. Le travail de typologisation des modèles d’État-providence et de protection sociale en Europe est un objet ancien de la science politique. Voir par exemple Tom Chevalier, « L’État et l’accès à l’autonomie des jeunes en Europe », Regards, vol. 48, no 2, 2015, p. 69-80.
  • 5. Voir à ce sujet le dernier livre du sociologue Camille Peugny, Pour une politique de la jeunesse, Paris, Seuil, 2022.