Éric Ruf, l'hirondelle qui annonce un printemps au Français
On attendait la « rentrée » d’Éric Ruf au Français. Nommé en août 2014, en remplacement de Murielle Mayette, le nouvel administrateur avait jusqu’à présent mis en œuvre la programmation de celle qui l’avait précédé1. Continuité oblige. Entré dans la Maison de Molière en 1993, Ruf connaît les usages. Une certaine discrétion dans la prise de fonction était la condition pour pouvoir préparer sa première saison, celle qui aurait valeur de programme pour un mandat. À la différence de la scène politique, ici, le projet ne se dévoile que lorsqu’on s’est vraiment installé dans la place. Les promesses ont dès lors plus de chances d’être tenues.
En juillet dernier, Ruf annonçait le retour de la Comédie-Française à Avignon, après vingt-trois ans d’une trop longue absence2, avec une adaptation des Damnés de Visconti, confié au flamand Ivo van Hove. Ni Shakespeare – trop évident dans la cour du palais des Papes – ni Molière – trop attendu avec la troupe du Français –, mais une œuvre contemporaine, où l’argent et la haine mènent le bal. En conviant pour cela un grand metteur en scène étranger, le nouveau patron du Français affichait urbi et orbi son intention d’ouvrir la maison aux fortes ambitions artistiques et la faire sortir de la capitale. Cet homme ne se voit pas en producteur de spectacles, mais en catalyseur d’œuvres en prise avec notre temps. Il veut un répertoire vivant et pas étroitement patrimonial. Par ailleurs, il confirmait que la Comédie-Française ouvrira dans les années à venir un quatrième espace à Paris, à Berthier – dans le voisinage de la seconde scène de l’Odéon. Une salle modulable qui manque aujourd’hui à la troupe. Ces premières « intentions » affichées apparaissaient alors comme une manière de s’inscrire dans l’énergique mouvement lancé en son temps par Marcel Bozonnet3.
On avait eu un avant-goût de la trempe d’Éric Ruf lorsqu’il avait proposé une mise en scène fort roborative de Peer Gynt, d’Ibsen, au Grand Palais, en juin 2012. Mais on attendait de voir comment cette énergie allait se traduire dans son nouveau rôle. Les trois créations que le Français vient de présenter dans ses trois lieux parisiens – le Studio, dans le Carrousel du Louvre, le théâtre du Vieux-Colombier et la salle Richelieu – montrent que le nouvel administrateur n’a pas l’intention de lambiner en chemin. Scénographe talentueux, il a dessiné sa rentrée comme il conçoit ses décors, avec finesse et inventivité, comme un espace qui ne se contente pas de mettre en valeur l’œuvre jouée et de pousser le metteur en scène et les acteurs à déployer leur talent, mais intervient à la manière d’une puissance dialoguante dans ce qui se livre sur la scène.
C’est au Studio que fut donné le premier des trois coups de la rentrée. Ruf a fait fort, avec Marie Rémond (invitée) et Sébastien Pouderoux (pensionnaire). La jeunesse monte à la charge en tandem, pour mettre en scène l’enregistrement de Like a Rolling Stone, chanson culte de Bob Dylan, à partir du récit qu’en a fait Greil Marcus, en 2005. Mise en abyme sur le thème de la création, où les comédiens-musiciens jouent en jouant, interprètent l’interprétation qui se cherche – la pièce tient sur ce fil aussi subtil que tendu. Un pari franchement casse-gueule mais totalement tenu. Une réussite magistrale, d’où émerge la figure de Dylan, formidable poète presque autiste, toujours sur la limite, au bord de la panique, remarquablement interprétée par Pouderoux, criant de vérité. Comme une pierre qui… annonce d’entrée de jeu que le Français ne s’interdira rien du plaisir d’inventer au-delà du répertoire et qu’il sera gourmand d’aventures théâtrales inattendues, mais menées avec exigence et précision.
Vint ensuite la salle Richelieu. Entrée en scène du vaisseau amiral. Avec à la barre un invité : Arnaud Desplechin. Ruf martelait ainsi son intention d’ouvrir les portes et les fenêtres de la maison, pour y faire entrer de l’air. Le cinéaste – dont l’œuvre filmique dit assez la passion du théâtre – était convié au Français pour sa première mise en scène ! Son choix s’était porté sur Père, d’August Strindberg, œuvre qu’il avait vue dans sa dernière présentation au Français, vingt-quatre ans plus tôt, sous la houlette de Patrice Kerbrat, qui l’avait marqué. Un texte implacable, qui avance comme une machine fatale, acculant mathématiquement son personnage central, pris dans une partie d’échecs dont il ne maîtrise pas les règles. Cette marche inexorable vers l’abîme est à la fois le génie et le défaut de la pièce, qui traite d’un sujet on ne peut plus contemporain : les enjeux de pouvoir entre homme et femme autour de la filiation, jusqu’à la ruine de la paternité. Le sujet va comme un gant à Desplechin qui a monté la pièce au millimètre, avec des acteurs parfaits (Michel Vuillermoz, Anne Kessler, Thierry Hancisse, Martine Chevallier…). Mais cette manière de rester dans l’irrespirable, au milieu d’un décor aussi figé que superbe, ne convainc pas tout à fait. On est sur l’arête, il manque de la chair, de la sensualité, une autre folie que celle dans laquelle se trouve finalement enfermé le Capitaine. On ressort de la pièce admiratif de cette mécanique de précision mais avec le sentiment que Desplechin, tétanisé par l’enjeu, ne s’est pas totalement lâché, qu’il s’est bordé en serrant au plus près la joute conçue par Strindberg, au point d’en devenir prisonnier. Un peu d’infidélité n’aurait pas nui. Elle aurait fait d’un spectacle réussi un feu d’artifice. Frustration donc, mais non pas échec. Cette première de Desplechin au théâtre annonce un vrai potentiel dont on espère qu’il aura bientôt l’occasion de se déployer pleinement. Le pari valait d’être pris et si c’était à refaire, il serait raisonnable d’y aller de nouveau.
Pour le troisième et dernier coup, au Vieux-Colombier, Éric Ruf a eu l’idée de parier sur le talent atypique de Christian Hecq, riche d’un passé de marionnettiste peu exploité et d’une passion pour les animaux marins des grandes profondeurs. D’où le choix d’adapter 20 000 lieues sous les mers. Coup de chapeau au génie visionnaire de Jules Verne dont le misanthrope capitaine Nemo relie – à la manière de l’encyclique Laudato si du pape François – le souci de la protection des espèces avec la question des rapports Nord-Sud et de l’exploitation sociale. Pour ce qui apparaît comme un clin d’œil à la Cop21, Heck s’est associé à la plasticienne Valérie Lesort avec laquelle il avait déjà travaillé pour mettre au point – en compagnie de Ruf comme scénographe – un véritable bijou d’humour, de poésie, de liberté. Un régal comme on en goûte rarement, où tout sonne juste, où les effets sont délicatement dosés au trébuchet. L’œil et l’esprit sont comblés, par la grâce d’un administrateur qui a su ouvrir un espace de création à une personnalité singulière, avec des comédiens qui se sont pleinement livrés à l’aventure.
En trois spectacles ont été posés des principes d’ouverture, de confiance, de curiosité, d’inventivité, de générosité qui sont de nature à éviter au Français de rester engoncé dans une réputation amidonnée. Avec Ruf, l’automne prend des couleurs de printemps. Il nous dit que les ressources d’un sursaut sont là, à condition d’avoir l’œil pour les voir et l’envie de les mettre en valeur. Voilà la Maison de Molière habillée comme une caravelle pour courir les océans de la création. C’est réjouissant, et l’on souhaiterait que d’autres institutions françaises trouvent elles aussi les personnalités qui libèrent leurs talents et les dispose à aller de l’avant. Après tout, ce pays n’est peut-être pas aussi rassis que l’image qu’il donne trop souvent de lui-même.
- 1.
Voir Olivier Mongin, « La Maison de Molière : une troupe et des scènes », Esprit, mars-avril 2015.
- 2.
En 1993, Jacques Lassalle montait Dom Juan de Molière dans la Cour d’honneur du palais des Papes. Éric Ruf, petit nouveau de la troupe, tenait un petit rôle…
- 3.
Mouvement que ce dernier n’avait pu mener à son terme. En 2006, en effet, le ministre de la Culture de l’époque, Renaud Donnedieu de Vabres, avait brutalement mis fin au mandat de Marcel Bozonnet parce qu’il avait déprogrammé un spectacle de Peter Handke en apprenant que ce dernier avait pris la parole aux obsèques de Slobodan Milosevic, pour défendre la mémoire du leader nationaliste serbe.