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Dans le même numéro

La « transfiguration » de Michael Jackson

août/sept. 2009

#Divers

L’émotion qu’a suscitée la mort du chanteur Michael Jackson a été à la hauteur de son succès artistique : planétaire. D’une certaine façon, il n’y a pas de quoi s’étonner du fait que les médias se soient saisis de l’événement avec la célérité, le zèle et les excès qui les caractérisent : un homme qui avait battu tous les records de vente de disques justifiait une pareille mobilisation, même si depuis plusieurs années, Michael Jackson n’était plus sous les spots lights. L’une des surprises de sa mort a été de révéler un attachement du public à sa personne d’une ampleur qu’on ne soupçonnait pas. Cependant, on a assisté à quelque chose qui dépasse largement le phénomène d’accompagnement bienveillant qui se manifeste autour des funérailles d’un proche. Ce que nous avons eu sous les yeux, à l’échelle du globe, world wide, porté par tout le réseau de communication mondiale qui tisse aujourd’hui notre quotidien – l’internet et les grands médias internationaux réunis – n’est pas simplement l’embellissement ordinaire de la figure d’un défunt, mais un véritable phénomène de transfiguration qu’on ne peut manquer de rapprocher de ce que René Girard décrit comme le mécanisme de résolution de la crise mimétique qui produit le sacré.

Le bouc émissaire devient sauveur

Non seulement un quasi-unanimisme s’est dégagé aussitôt la disparition du chanteur pour le célébrer comme le plus grand artiste de tous les temps, sans que nul discours consistant ne vienne tempérer ou recadrer cette affirmation, mais Michael Jackson a tout d’un coup atteint une stature que personne n’aurait songé à lui reconnaître de son vivant. L’homme a été paré d’attributs divins. Les médias ne se sont pas contentés de rendre compte de l’événement avec le minimum de distance requis par ce qui aurait été une position journalistique, ils sont devenus les médiateurs d’un happening religieux. Dans un pays comme la France où la tradition de la laïcité républicaine tient en principe à distance respectueuse les religions traditionnelles, les médias (TF1 et France 2 notamment, lors de la retransmission de la célébration du Staples Center de Los Angeles) sont sortis de la position qui consiste à rendre compte pour se faire les vecteurs d’une communion planétaire, comme s’ils ne pouvaient y échapper. On a entendu des commentateurs, dont on imagine qu’en d’autres circonstances ils auraient tenu des propos beaucoup plus distants, adopter un vocabulaire et un discours de sacralité proprement stupéfiants, faisant leurs, sans la moindre réserve, les propos qui étaient exprimés par les participants à la « liturgie » de Los Angeles. Sur France 2, David Pujadas ressemblait à un funambule qui n’osait pas contredire ses interlocuteurs, alors qu’il percevait manifestement que l’on franchissait allègrement le fossé séparant le commentaire sobre de l’adulation. Michael Jackson devenait au fil des minutes un saint, un sauveur, un dieu…

Ce n’était pas simplement qu’on oubliait les reproches qui avaient pu lui être adressés quelques années plus tôt, ni les accusations qui l’avaient accablé jusque devant un tribunal. Il se passait bien autre chose sous nos yeux : la transmutation du bouc émissaire en icône sacrée. Tout fonctionnait, dans une lecture anthropologique, comme si Michael Jackson avait bénéficié d’une élection planétaire qui avait, dans un premier temps, manifesté sa « royauté » à travers le succès phénoménal de sa production artistique – musique et show. Dans un second temps, s’était cristallisée sur sa personne la figure d’une angoisse sociétale, à la mesure même de sa réussite précédente. Jackson avait d’abord essuyé les reproches d’être commercial et gentil (à la différence de son presque double Prince), c’est-à-dire porteur d’une manipulation de l’innocence au service de l’industrie de l’entertainment. C’était une manière de dire que son talent était dévoyé. Cette dénonciation du dévoiement de l’innocence a ensuite culminé dans les accusations de pédophilie. De même que les transformations de son apparence ont été lues sur le moment comme une trahison, un reniement de ses origines. On pouvait comprendre, évidemment, que Jackson servait ainsi de miroir à une société en crise qui doutait et souffrait d’elle-même, de ses ambiguïtés et de ses compromissions. Or tout cela s’est retourné comme un gant avec son décès. Plus encore, ce discours est apparu comme porteur d’une mise à mort de l’élu – on a dit que Michael Jackson semblait ne s’être pas remis du choc des accusations lancées contre lui, même si la justice américaine a conclu que celles-ci ne pouvaient pas être sérieusement démontrées –, si bien que, post mortem, l’icône de l’artiste le « ressuscite » sous la figure de la victime innocente : il apparaît maintenant comme un être qui a pris sur lui bien plus que les accusations dont il était l’objet : toute la perversité d’une société déchirée par l’injustice, la violence, la cupidité… C’est le péché même de la communauté qui l’a élu avant de le mettre symboliquement à mort qu’il a endossé. S’étant ainsi trouvé dans la position de la victime émissaire, il peut finalement être transfiguré en « sauveur » infiniment bon et généreux, comme l’ont décrit ceux qui lui ont rendu témoignage dans l’enceinte du Staples Center.

Quelle attente de sacré ?

Michael Jackson s’y prête d’autant mieux qu’il a lui-même martyrisé son propre corps, comme pour échapper à sa condition non seulement de Noir, mais d’être humain assigné à des limites signifiées par un visage, une couleur de peau, un sexe… Il semble avoir voulu échapper à toute détermination de cet ordre, jusqu’à en mourir. L’assomption du chanteur passait par sa déshumanisation. Parmi les images de la célébration de Los Angeles, comment ne pas être frappé par au moins deux : d’une part, celle de l’intense communion de l’assistance, sous la forme d’un concert entrecoupé de témoignages vibrants, en présence même de la dépouille mortelle du chanteur ; d’autre part et surtout, celle de la projection de plusieurs portraits en pied de Michael Jackson dans une pose quasiment « christique » qui rappelait étrangement les accents les plus puissants et les plus kitsch des représentations sulpiciennes.

Curieusement, nos sociétés sécularisées, fortement critiques à l’égard des grandes institutions religieuses, loin d’être horrifiées par une telle mise en scène, par un déploiement si extravagant du sacré, par l’unanimité qui s’y attachait, ont parfaitement « marché ». Elles se sont repues de cette liturgie étonnante, sans jamais mettre en doute la croyance qui s’étalait sur les écrans, qui s’exprimait dans les micros, qui couvrait les pages des journaux et des magazines. Rarement la société mondialisée avait aussi directement manifesté l’immense soif de sacré qui l’habite en profondeur, sinon peut-être au moment de la mort de Jean-Paul II ou de mère Teresa – mais l’un et l’autre appartenaient totalement à la sphère religieuse, qui plus est catholique. Si on peut aussi évoquer l’émotion intense suscitée par l’accident mortel de Lady Diana, elle n’a cependant pas donné lieu à une telle « transfiguration ». Certes, la figure de la princesse bafouée a été célébrée et embellie, mais sans être pour autant « canonisée ».

Si la sacralité qui a ainsi été mise en scène a utilisé une iconographie « christique », et même si Michael Jackson a été élevé dans la tradition des Témoins de Jéhovah, le processus auquel nous avons assisté n’avait évidemment rien de judéo-chrétien. Il constituait, au contraire, une régression vers une religion antérieure à la renonciation à l’idole et au bouc émissaire qui caractérise le monothéisme. Cela rappelle que dans le temps de crise qui est le nôtre, le spirituel est disponible pour rejaillir à toutes les occasions, sous toutes les formes et tous les prétextes possibles.

Ce n’est pas très rassurant, car on a vu où pouvait conduire l’instrumentalisation politique d’attentes spirituelles sur fond de désarroi. Le fascisme et le communisme ont largement fonctionné comme des religions « séculières », et les processus d’aveuglement qui en découlaient ont eu des conséquences dramatiques. Une si forte attente doit nous aider à comprendre le succès que remportent les divers intégrismes religieux, qui font passer pour salutaires diverses modalités de retour à des formes prétendues sacrées, au mépris des médiations humaines, notamment sociales et politiques, et quitte à justifier diverses formes de recours à la violence – verbale ou physique. Cela nous laisse avec la question suivante : comment ne pas laisser cette attente simplement en déshérence, mais l’orienter vers des formes propres à nourrir le vivre ensemble sur un mode démocratique ? Cela suppose de se donner les moyens d’en comprendre la nature et les ressorts. Or ce qui vient de se passer avec Michael Jackson montre dans la société française une étrange aptitude à passer du rejet laïc radical à une forme païenne de sacré, sans se donner la peine d’une véritable intelligence du fait religieux.