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Couverture Esprit, novembre 2018
Couverture Esprit, novembre 2018
Dans le même numéro

Une europe sans christianisme ? En guise de conclusion

Quel bilan tirer des réflexions qui précèdent sur le christianisme en Europe aujourd’hui ? Son affaiblissement et ses manques sont largement évoqués, certes de l’extérieur, sous un angle sociologique et politique, culturel et même théologique, que souvent les Églises établies n’apprécient guère voire récusent (et qu’en général, les communautés nouvelles, évangéliques, pentecôtistes, charismatiques ignorent par principe, car elles n’ont que faire de l’intelligence des événements et des affaires de ce monde). Soit : on peut admettre que la vitalité religieuse du christianisme dépendra à l’avenir avant tout des croyants actifs, de ceux qui continuent de maintenir la flamme, de se réunir pour prier et transmettre. L’acte de foi est aussi, comme le dit l’expression, un «  vouloir croire  ». Lex orandi lex credendi, disait un vieil adage, « la loi de la prière est la loi de la foi », ce qu’on pourrait traduire : on croit comme on prie. Et donc pour croire, il faut prier. L’état des lieux des Églises historiques laisse peu d’espoir de reviviscence à court terme, tandis que les mouvances évangéliques et pentecôtistes sont incapables de prononcer une parole politique face à la montée des périls.

Nous ne récusons pas, bien sûr, ni la foi ni la prière, mais posons la question : l’affaiblissement visible de la foi chrétienne et des communautés de foi en Europe (peu importent les raisons, peut-être parce qu’elles sont peu inspirantes et peu désirables, voire incroyables) a-t-il des conséquences pour l’Europe ? Cette question est posée à tous, croyants et non-croyants, agnostiques ou athées. À lire les réflexions qui précèdent, il est difficile ou trop tôt pour trancher, pour une raison simple : la montée des périls qui semble s’affirmer n’a pas encore mis vraiment à l’épreuve la « foi qui reste », et pas davantage l’humanisme séculier qui s’est désormais imposé pratiquement dans toute l’Europe. Constatons seulement un fléchissement de la solidarité et de l’accueil qui semblaient partie intégrante de la tradition chrétienne quant à «  l’éminente dignité des pauvres  ». Mais l’avenir n’est pas écrit, ni quant au caractère durable ou éphémère de la crise politique et sociale née de l’afflux migratoire ni quant au caractère définitif ou provisoire de la loi éthique telle que la martèlent les Églises – l’Église catholique en particulier.

On pourrait dire, s’il faut absolument faire un bilan, que, sur fond ­d’absence de plus en plus marquée et d’invisibilité croissante du christianisme en Europe, demeure, malgré ses ambiguïtés, pour ne pas dire ses facettes «  déjantées  », la présence continuée, comme une rumeur ou une trace, ou comme un fleuve souterrain, d’une culture d’origine chrétienne. Elle irrigue l’inventivité artistique, l’imaginaire littéraire et aussi, tout de même, chez beaucoup d’Européennes et d’Européens, une éthique de l’autre, de l’accueil multiple des altérités, de l’ouverture à l’inconnu proche ou éloigné, de la protestation contre l’injustice. Un maintien de la tradition de vérité, également, à l’heure de la post-vérité, une affirmation de la raison au temps de bien des déraisons, un imaginaire de la solidarité dans un environnement égoïste, des combats pour des causes justes dans un océan d’injustice. Ce n’est pas rien, même si la sensibilité de notre époque se précipite volontiers sur les pages noires du passé chrétien en Europe et hors de l’Europe. Le christianisme a été trop associé à la puissance conquérante de l’Europe, sa mémoire est liée, pour les autres, à celle des fautes de l’Occident. Mais on oublie trop que le passé occidental et chrétien est aussi le seul scruté, passé au crible et jugé, et parfois réparé, ou du moins objet de tentatives de réparation. Au-delà de la culpabilité, cet héritage de la mémoire du mal et de sa réparation vient aussi pour part du christianisme. Il importe de ne pas le perdre ou de le mépriser.

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…

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Une Europe sans christianisme ?

Si l’affaiblissement de la base sociale du christianisme en Europe est indéniable, selon le dossier coordonné par Jean-Louis Schlegel, la sécularisation transforme la foi et l’appartenance religieuse en choix personnels et maintient une culture d’origine chrétienne et une quête de sens, particulièrement sensibles dans la création littéraire. A lire aussi dans ce numéro : une défense d’Avital Ronell, un récit de voyage en Iran et des commentaires de l’actualité politique et culturelle.