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Lointains héritiers de la Charte 77, des intellectuels chinois lancent la Charte 08

février 2009

#Divers

Après une année d’unanimisme patriotique obligé en raison des jeux Olympiques, la dissidence chinoise s’est réveillée fin 2008 en appelant le régime à respecter les droits fondamentaux, civils et politiques, auxquels il a souscrit par l’intermédiaire de traités internationaux. Que demande cette Charte 08 et que doit-elle à la Charte 77 ? Lecture comparée.

Le 8 décembre 2008, deux jours avant que la Charte 08 ait été rendue publique1, deux de ses signataires ont été emmenés par la police. L’un d’eux, Zhang Zuhua, a été relâché, tandis que le second, Liu Xiaobo, est « détenu pour surveillance » dans un hôtel de la banlieue de Pékin. Les jours suivants, dans de nombreuses villes de Chine, la police a convoqué plus de cent signataires du texte. Comment expliquer cette recrudescence de la répression policière ? Pourquoi cette charte conduit-elle le pouvoir chinois à intervenir de manière si visible ?

La Charte 08, rédigée par plusieurs dissidents à l’occasion du 60e anniversaire de l’adoption par l’assemblée générale des Nations unies (et donc par la Chine) de la déclaration universelle des droits de l’homme, du 10e anniversaire de la signature par la Chine des pactes des Nations unies sur les droits civils et politiques2 et du 100e anniversaire de la première constitution chinoise, a recueilli 303 signatures d’intellectuels, mais aussi de petits cadres du Parti, d’employés, de députés, avant d’être mise en ligne. Depuis, elle a été signée par plus de 5 000 personnes en Chine.

Pour prendre la mesure de l’importance de cet événement, rappelons que le 7 août 2007, un an avant l’ouverture des jeux Olympiques à Pékin, des dissidents chinois, parmi lesquels Liu Xiaobo, avaient lancé une pétition demandant au régime de respecter les droits de l’homme. Elle avait été signée par 37 intellectuels.

Un mécontentement qui ne se cache plus

La Charte 08, qui s’inspire évidemment de la Charte 77 tchécoslovaque, même si cela n’est pas formellement affirmé dans le texte, constitue donc une première dans le mouvement d’opposition en Chine. Elle est rendue publique à un moment où le pouvoir est particulièrement inquiet. En effet, après l’union sacrée réalisée pendant l’année olympique, de nombreux scandales ont agité le pays, de l’affaire du lait contaminé qui a affecté près de 300 000 nouveau-nés dans tout le pays3, aux émeutes de Longnan au Gansu qui ont vu près de 10 000 personnes s’affronter à la police4, en passant par les protestations qui ont accompagné la condamnation à mort de Yang Jia, — reconnu coupable d’avoir tué six policiers à Shanghai parce qu’il avait été tabassé sans raison quelques mois plus tôt5, il est devenu une sorte de symbole de la révolte des simples citoyens contre l’arbitraire policier, montrant l’état de tension qui règne entre la population et les forces de l’ordre. De plus, la crise financière mondiale et son cortège de mises au chômage et de faillites plus ou moins frauduleuses, l’envolée de la corruption des cadres ont encore entamé la popularité du Parti. Ajoutons à cela que l’année qui vient sera riche en anniversaires qui, traditionnellement, fournissent des occasions aux mécontents de s’exprimer : 50e anniversaire de la révolte de Lhassa conclue par l’exil du dalaï-lama, 90e anniversaire du mouvement du 4 mai 1919 dont les mots d’ordre étaient « Vive la science et la démocratie », 20e anniversaire de la répression du mouvement pour la démocratie de 1989, et 60e anniversaire de la fondation de la République populaire ; autant d’occasions de manifestations.

Tous ces éléments expliquent sans doute la nervosité des dirigeants du Parti : pour eux, la décision des dissidents de lancer la Charte 08 précisément à ce moment apparaît comme une provocation. En effet, le Parti ne craint rien plus que la politisation des mouvements de mécontentement car, dans le contexte actuel, « une étincelle peut mettre le feu à la plaine », pour reprendre l’expression de Mao Zedong. C’est sans doute ce qui explique que le Bureau politique ait décidé d’arrêter le plus célèbre des dissidents chinois encore présent sur le sol de la République populaire. Renversant le proverbe chinois selon lequel « on tue le poulet pour effrayer les singes », il a décidé de « tuer (métaphoriquement) le singe pour effrayer les poulets ». S’il ose en effet s’attaquer à Liu Xiaobo, cela prouve que personne n’est à l’abri de sa colère. Du reste, depuis le lancement de la Charte 08, tous ceux qui sont soupçonnés d’avoir participé à sa rédaction ou à sa diffusion sont harcelés par la police dans l’ensemble du pays. Cela ne les décourage pas : dans un mouvement tout à fait havelien, quarante et un intellectuels signataires de la Charte ont affirmé leur solidarité avec Liu dans une déclaration publique :

Nous avons une relation indestructible avec Liu Xiaobo. Chacun de nous est un signataire, et aussi un initiateur de la Charte… Il est inutile de faire une quelconque enquête sur cette affaire : chacun de nous assume la responsabilité de ses actes. C’est pourquoi il est inutile que Liu Xiaobo assume cette responsabilité à notre place… La situation actuelle de Liu Xiaobo ne saurait avoir aucune influence sur nous ; notre foi est indestructible, de même que l’esprit de la charte.

Liu est toujours détenu dans un hôtel au mépris de la légalité chinoise puisque la loi prévoit que, étant domicilié à Pékin, il devrait être détenu chez lui.

1977-2008 : lecture parallèle

Or, c’est précisément pour encourager le pouvoir à respecter ses propres lois que la Charte 08 a été rédigée. Même si cela n’est pas dit explicitement, ce texte est inspiré par la Charte 77 qui a eu beaucoup d’influence sur certains de ses rédacteurs. Les œuvres choisies de Václav Havel ont été publiées en samizdat en Chine, et sont connues dans les milieux dissidents. Depuis sa deuxième sortie de prison en 1999, Liu Xiaobo s’est obstiné à « vivre dans la vérité », se refusant à tout compromis avec le pouvoir, mais insistant sur la non-violence. Toutefois, il faut bien voir que la Charte ne regroupe pas seulement des dissidents ; on y trouve aussi des professeurs d’université, comme Ai Xiaoming, de l’université Sun Yat-sen à Canton, He Weifang, professeur de droit à l’université de Pékin, ou Teng Biao, professeur de droit à l’université de droit et de science politique de Pékin, des chercheurs de l’Académie des sciences sociales comme Xu Youyu, des activistes ruraux comme Yao Lifa, des avocats connus comme Zhang Sizhi et Mo Shaoping, des commerçants et des activistes de tout le pays. En Tchécoslovaquie aussi, des personnes originaires de tous les milieux avaient signé le texte, y compris des anciens membres éminents de l’establishment, protagonistes du printemps de Prague mais victimes des purges au début des années 1970.

Le texte chinois est beaucoup plus long que le tchèque. À la différence de celui-ci, qui se situait directement dans une perspective juridique en rappelant la signature par le gouvernement tchécoslovaque des pactes internationaux sur les droits de l’homme, il commence par un rappel des occasions manquées d’instaurer la démocratie au cours de l’histoire moderne de la Chine.

Quelle direction va prendre la Chine au xxie siècle ? Va-t-elle poursuivre sa modernisation autoritaire ou va-t-elle reconnaître les valeurs universelles, rejoindre le courant majoritaire et instaurer un régime démocratique ?

Le débat sur les valeurs universelles opposées aux valeurs traditionnelles chinoises est très ardent dans l’intelligentsia chinoise aujourd’hui. Les chartistes, comme leurs illustres prédécesseurs, se rangent clairement derrière les premières et, se situant dans la tradition du « 4 mai », réaffirment l’« obsolescence du système chinois (traditionnel) ». Les Tchécoslovaques affirmaient :

Les droits de l’homme et les libertés garantis par ces pactes constituent des atouts importants de la vie civilisée en faveur de laquelle de nombreux mouvements progressistes ont œuvré à travers l’histoire et dont la codification pourrait contribuer grandement au développement d’une société plus humaine.

Les chartistes chinois rappellent aussi leur gouvernement à ses engagements en matière de droits de l’homme, lui rappelant qu’il a signé les pactes des Nations unies.

La Chine possède bel et bien un cadre juridique, mais pas d’état de droit ; la Chine a bien sa constitution, mais pas de régime constitutionnel.

Les chartistes de 77 déclaraient :

Cependant, leur publication [des pactes] nous rappelle à quel point les droits de l’homme n’existent dans notre pays que sur le papier.

La seconde partie de la Charte 08, intitulée « Nos principes fondamentaux », n’a pas son équivalent dans le texte de 77. Les signataires y rappellent qu’ils veulent mettre en œuvre la liberté, les droits de l’homme, l’égalité, le républicanisme et la démocratie. Cette partie sur les principes s’achève sur une critique de la tradition chinoise qui valorise le despotisme éclairé, les « fonctionnaires intègres » :

La Chine doit pratiquer la liberté et la démocratie et promouvoir l’état de droit.

Les chartistes, de 2008 comme ceux de 1977, affirment que c’est parce que le Parti s’est éloigné de ces principes que le pays a connu les tragédies passées.

Enfin, dans la dernière partie qui détaille les mesures proposées par les chartistes chinois, on trouve de nombreuses similitudes avec le texte tchécoslovaque, notamment sur la nécessité de mettre un terme à la supériorité du Parti sur les autres organisations.

L’un des instruments de la réduction, ou, dans bien des cas, de l’élimination complète de bien des droits civils est le système par lequel toutes les institutions et organisations nationales sont de fait soumises aux directives politiques de l’appareil du parti dirigeant et aux décisions prises par des individus puissants

disaient les Tchèques.

Pierre d’assise juridique de la démocratisation de la Chine, la constitution doit être la loi suprême du pays que nul individu, groupe ou parti politique ne saurait enfreindre

répondent les Chinois.

Les chartistes chinois décrivent un programme en dix-neuf points ouvrant la voie vers l’instauration d’un régime de démocratie parlementaire où l’égalité de tous, les libertés fondamentales (y compris celle de circulation), la protection de l’environnement, la protection sociale, la propriété privée seront garanties par la constitution. La Charte 08 va, en ce sens, plus loin que la Charte 77. Mais, elle aussi dénonce infatigablement l’autoritarisme qui règne en Chine.

Toutefois, à la différence de leurs homologues tchécoslovaques, les Chinois restent beaucoup plus flous sur les moyens d’atteindre leurs objectifs. Les Tchécoslovaques annoncent en fait la formation d’un groupe :

La Charte 77 est une communauté ouverte, informelle, de personnes ayant des convictions, des fois et des professions différentes, unies par leur volonté d’œuvrer, individuellement ou collectivement, au respect des droits civils et humains dans notre pays et dans le monde entier.

S’ils formulent les mêmes espoirs que les Tchèques, ils ne vont pas aussi loin qu’eux, conscients qu’ils sont des risques qu’implique la moindre référence à une « communauté » organisée :

Nous espérons que tous les citoyens chinois qui partagent notre sentiment de crise, notre sens des responsabilités et de notre mission – qu’ils soient ou non dans le système, quel que soit leur statut – mettront de côté leurs divergences et participeront activement à ce mouvement citoyen, pour faire avancer l’évolution de la société chinoise afin d’établir le plus tôt possible un État constitutionnel, démocratique et libre et réalisant ainsi le rêve plus que centenaire poursuivi mais jamais réalisé par les Chinois.

Pourtant, même s’ils n’ont pas appelé à la création d’une organisation, s’ils n’ont pas nommé de porte-parole comme l’avaient fait leurs prédécesseurs, les chartistes chinois ne cessent d’être harcelés par la police. La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : lors de leurs visites officielles dans l’Empire du milieu, les dirigeants occidentaux suivront-ils l’exemple de leurs prédécesseurs et organiseront-ils des petits déjeuners avec les chartistes chinois ?

  • *.

    Directeur de recherche au Cnrs, Céri-Sciences Po, il travaille au Centre d’études français sur la Chine contemporaine à Hong Kong. Voir le dossier qu’il a coordonné cet été pour Esprit sur « La Chine olympique » : « Une Chine moderne pour des jeux Olympiques exemplaires ? », août-septembre 2008.

  • 1.

    Une version française intégrale de ce texte, commenté ci-dessous, est disponible sur notre site internet www.esprit.presse.fr

  • 2.

    L’Assemblée populaire nationale n’a toujours pas ratifié ces pactes alors qu’elle a ratifié ceux sur les droits économiques et sociaux.

  • 3.

    Ariana Eunjung Cha, “Public Anger over Milk Scandal Forces China’s Hand to Head off Blame, Government Offers Aid, Allows Debate”, Washington Post, 19 septembre 2008.

  • 4.

    Zhuang Pinghui, “Protesters in stand-off after day of clashes. Thousands lay siege to Communist Headquarters”, South China Morning Post, 19 novembre 2008.

  • 5.

    Ng Tze-wei, “Police Killer’s Execution ‘Approved’”, Scmp, 26 novembre 2008.