Le poète est parti

Guy Goffette (1947-2024)

Lyriste du quotidien, Guy Goffette a dépeint la condition de l’homme. Ses poèmes invitent au voyage avec insouciance, confiance en la vie et amour du prochain.


Nous ne verrons plus au Marché de la poésie le chapeau à larges bords de Guy Goffette autour duquel on faisait cercle. Guy Goffette, qui vivait entre Paris et sa Belgique natale, nous a quittés à la fin du mois de mars 2024. Il nous reste le souvenir de l’ami attentif et généreux qui a donné leur chance à tant de poètes dans la grande maison d’édition pour laquelle il travaillait, Gallimard. Il nous reste ses livres.

Guy Goffette (1947-2024) est un représentant majeur de cette génération de poètes qui ont cru à une renaissance possible du lyrisme au tournant des années 1980, après une période d’anesthésie dans la décennie précédente où celui-ci était écarté au nom de la modernité et au profit du formalisme. Ainsi s’est développé un « lyrisme du quotidien », où il s’agissait surtout de « donner à voir » au lecteur, où l’émotion partait de l’observation. Des poètes comme Paul de Roux et Gilles Ortlieb, que Guy Goffette a rejoints au sein d’un groupe d’amis qui se réunissait sous le patronage de leur aîné Jacques Réda, sont de bons témoins de ce nouvel art poétique.

Cependant, il n’est pas sûr que l’expression « lyrisme du quotidien » convienne exactement à la poésie de Guy Goffette, ou du moins qu’elle permette de cerner son originalité dans le groupe. Il y a peu de « scènes de genre » chez lui : un grand élan bouscule le décor, les objets familiers, et nous emporte, par-delà ses collines ardennaises, jusqu’à la mer, mot final de tant de ses poèmes. Ceux-ci nous confrontent vite aux éléments premiers pourvus d’un article défini (la mer, le vent, la nuit) et finalement nous laissent devant les grandes questions de la vie et de la mort. C’est la condition de l’homme en général qu’ils dépeignent.

Cet élan insatiable nous invite naturellement au voyage. Guy Goffette est un poète perpétuellement en « partance » et ses titres témoignent de cette fringale de dépaysement après quarante ans passés en Lorraine belge : « Bureau des longitudes », « Graines de nomadie », « Bucarest impair et passe »… Dans cet univers, les personnes, les choses existent fortement, elles pèsent leur poids de chair et de terre, mais elles sont dépassées, traversées par la quête de la « vie promise » qui est toujours, comme la poésie selon Eugène Guillevic, « autre chose ».

Je me disais aussi : vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer,

fendre le ciel, la terre, tour à tour oiseau,
poisson, taupe, enfin : jouant à brasser l’air,
l’eau, les fruits, la poussière ; agissant comme,
brûlant pour, marchant vers, récoltant

quoi ? le ver dans la pomme, le vent dans les blés
puisque tout retombe toujours, puisque tout
recommence et rien n’est jamais pareil
à ce qui fut, ni pire ni meilleur,

qui ne cesse de répéter : vivre est autre chose1.

Pourtant, la leçon des lendemains désenchantés du romantisme n’a pas été oubliée et Guy Goffette ne se lasse pas de répéter le constat d’Arthur Rimbaud : « On ne part pas. » On est aussi frappé par l’importance que prennent dans cette œuvre les mythes de la chute : celui d’Icare, bien sûr, mais aussi celui du jardin d’Éden, dont le souvenir nous hante quand « chacun pour soi se retrouve / de part et d’autre de la clôture ». Aussi cette poésie, malgré les accents gouailleurs et affranchis qu’on y trouve à l’occasion, est-elle souvent au bord des larmes :

et tout s’éclaire désormais
comme si la fontaine en nous muette

depuis tant d’années avait retrouvé
sa source et coulait ronde et paisible

sur nos joues2.

Cependant, l’impression d’ensemble que laisse cette œuvre n’est ni sombre, ni amère. Guy Goffette partage avec Paul Claudel, qu’il admire et défend, cette qualité d’être « roboratif », selon le mot de Jacques Réda. Il y a chez le poète ardennais une santé foncière, un humour, une légèreté, on voudrait dire une insouciance, qui font qu’Icare se relève, qu’on repart de plus belle après chaque déconvenue. Il joue avec les mots (Flache back, Presqu’elles, La Ruée vers Laure), avec les rythmes (« Blues à Charlestown » – alias Charleville). La quête, où l’homme ne se dissimule pas qu’il est mortel, n’est pas incompatible avec une errance heureuse :

la beauté, c’est que tout

va disparaître et que, le sachant,

tout n’en continue pas moins de flâner3.

Une telle philosophie de la vie relève-t-elle de l’épicurisme (au sens courant) ? Oui, si l’on songe à la sensualité de nombreux poèmes, à la fascination du poète pour les femmes aux « jambes gainées d’orages », pour les sirènes qui « rajustent leurs bas ». La différence avec le simple hédonisme, c’est qu’on regarde toujours au-delà de l’instant du plaisir vers l’horizon de l’amour qui « demeure / très au-dessus / comme un bel éclair qui dure ». Plutôt que d’une morale du Carpe diem, il faudrait sans doute parler d’une confiance sans cesse renouvelée dans les cadeaux imprévus que la vie peut nous faire et dans cette « vie promise » elle-même, l’emportant sur « la noire et lourde argile des fatigues » ; il arrive même à Guy Goffette de prier pour « aller au paradis avec Jammes »…

Mais si la vie promise est un horizon qui recule à mesure que nous avançons vers lui, cette « promesse » n’est-elle pas chimérique ? Il y a cependant une forme de l’amour bien présente dans l’œuvre de Guy Goffette. À des élèves qui l’interrogeaient sur ses poèmes, il confiait un jour : « La seule chose qui m’intéresse aujourd’hui, c’est la bonté. » La compassion lui fait retrouver, par-delà les malentendus, le regard pur de l’enfance sur son père puisatier auquel il a consacré un beau récit, Géronimo a mal au dos. Il sait parler avec tendresse des animaux, d’une chienne brièvement hébergée autrefois, de ce cheval à Turin « qui lécha le visage de Nietzsche ». Dans la suite poétique qu’il consacre au tableau de Jacopo Bassano, Lazare et le mauvais riche, le scandale qui le retient, c’est « l’indifférence des vivants / pour les vivants ». Tout au long de l’œuvre, Guy Goffette a manifesté sa sympathie envers ses confrères les poètes dans ses « dilectures », heureux néologisme dont l’étymologie nous renvoie à la lecture et à l’amour. C’est là, peut-être, que se trouve chez Guy Goffette, la « porte » que réclamait Paul Claudel quand il s’écriait : « Une porte, une porte, ô mon âme, une porte pour sortir de l’éternelle vanité ! » Non pas une porte donnant sur des horizons lointains, mais une porte latérale, ouverte au prochain. Guy Goffette y a longtemps rempli la fonction de « passeur de livres en partance ». Le « pauvre pêcheur d’eau » a ramené dans son filet des poètes, des lecteurs, les siens et ceux des autres. Il est devenu à sa manière « pêcheur d’hommes ».

  • 1.Guy Goffette, Éloge pour une cuisine de province [1988], suivi de La Vie promise [1991], préface de Jacques Borel, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2000, p. 181.
  • 2.G. Goffette, L’Adieu aux lisières, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2007, p. 155.
  • 3.G. Goffette, Éloge pour une cuisine de province suivi de La Vie promise, op. cit., p. 187.