Cheyne éditeur, en toute indépendance
Depuis 1980, Cheyne éditeur occupe une place singulière dans le paysage de l’édition de poésie en France, tant par les voix que la maison a fait émerger que par un modèle unique d’indépendance de toute la chaîne de production du livre, de la typographie à la distribution.
Cheyne éditeur a été fondé en 1980 par Jean-François Manier et Martine Mellinette, au Chambon sur Lignon, en Haute-Loire. Quels étaient l’ambition d’un tel projet à l’époque, et le contexte dans lequel il s’inscrivait ? Vous avez repris la maison en 2017, comment ce projet éditorial a-t-il évolué ou s’est-il reformulé ?
Au départ, Cheyne est né du désir de deux jeunes gens férus de poésie : Jean-François Manier et Martine Mellinette. Ceux-ci souhaitaient réaliser ce « rêve » de monter une imprimerie et maison d’édition qui se consacrerait exclusivement à la poésie contemporaine. Cette volonté de créer une maison d’édition qui soit aussi une imprimerie était liée au désir, dès le départ, d’être totalement indépendants. Par ailleurs, leur souhait était de trouver un lieu, hors de Paris et des quelques arrondissements où, selon les habitudes, se faisait et défaisait le monde de l’édition. Ils n’étaient d’ailleurs pas les seuls à l’époque à vouloir faire des livres hors de Paris : on peut penser à Verdier mais aussi à Actes Sud, aux éditions Unes… toutes créées, plus ou moins, lors de la même période : de la fin des années 70 au début des années 80. Sans doute qu’à cette époque, le contexte économique était plus propice à ce type de créations de maisons d’édition. Les publications et les propositions étaient moins nombreuses, les librairies moins submergées qu’elles ne le sont aujourd’hui. Cela dit, il était courageux de se lancer dans une telle aventure, pour les deux fondateurs de Cheyne : parier sur un catalogue constitué exclusivement de voix poétiques contemporaines, pour la grande majorité d’entre elles parfaitement inconnues.
En 2017, nous avons repris Cheyne. Le catalogue était déjà riche de près de quarante années de publications dans les différentes collections. Pour nous, qui étions déjà proches de la maison en tant que lecteurs, il a été assez naturel de reprendre la suite, sans trahir l’identité poétique de Cheyne. Parce que nous aimions déjà les livres de la maison. Aussi parce que nous souhaitions conserver ce qui fait de Cheyne une maison à part dans le paysage éditorial : l’impression typographique et la fabrication des livres sur place. Ainsi qu’une diffusion et une distribution parfaitement indépendantes. Bien sûr, des lecteurs attentifs pourront noter des évolutions depuis notre reprise. Car, malgré notre attachement aux fondations de la maison, nous avons aussi nos propres goûts, nos sensibilités. Mais ce qui fait évoluer fondamentalement Cheyne provient des textes que nous découvrons, des auteurs que nous suivons. Les auteurs dessinent le chemin présent et à venir de notre catalogue. Ils reformulent, à chaque texte, la définition que l’on pourrait donner de Cheyne. Ainsi la formulation est sans cesse en mouvement, à reprendre. Rien ne se fige.
On sait bien qu’il est difficile de définir ce que serait la « ligne » d’un éditeur, mais il est toujours conseillé à ceux qui déposent un manuscrit de lire quelques titres, de prendre connaissance de la sensibilité de la maison. Quelle serait cette sensibilité dans le cas de Cheyne ?
On dit (ce fameux « on ») que Cheyne éditeur publie une « poésie lyrique ». À laquelle on oppose généralement une poésie plus « formaliste ». Ainsi, il y aurait aujourd’hui – et depuis quelques temps déjà – une sorte de « guerre » entre ces deux types de poésie. Pour notre part, nous ne sommes pas différents des autres lecteurs (qui, pour la plupart, se moquent tout à fait de ces étiquettes) : nous voulons être touchés par les textes que nous lisons. Que ceux-ci soient « formalistes » ou « lyriques », cela importe peu : nous attendons surtout que les manuscrits que nous recevons nous étonnent, nous donnent à lire une langue que nous ne connaissions pas avant d’ouvrir le texte. Une langue que, sans le savoir, nous recherchions. Pour l’exprimer autrement, c’est presque, à la lecture, une sensation physique : soit le texte nous assèche, et nous ne le retenons pas. Soit, au contraire, il nous abreuve – texte-source. Bien sûr, ces derniers sont beaucoup plus rares. Des rencontres comme celles-ci n’arrivent pas tous les quatre matins.
Certes, nous sommes éditeurs de poésie mais cela n’empêche que nous avons nos goûts. Le catalogue de Cheyne se construit dans cette subjectivité. Mais lorsque nous lisons les livres des poètes que nous publions et défendons, il nous paraît difficile de donner une définition univoque de cette subjectivité : il suffit de se pencher sur les écritures aussi diverses que celles de Victor Malzac, Jean D’Amérique, Anna Milani ou Danielle Bassez… Toutes et tous poètes créateurs d’une langue forte, percutante, et chaque fois personnelle et unique. Un seul point commun les relie pour nous : la manière dont leurs textes nous nourrissent. Nous donnent envie d’autres textes encore.
Dans le paysage de l’édition française, Cheyne occupe une position singulière, caractérisée par l’indépendance et la maîtrise de toute la chaîne de production du livre. Quel était le sens de ce choix initial, et comment le perpétuez-vous ? Dans ce qu’est devenu le marché de l’édition aujourd’hui, quelles contraintes et quelles libertés cela suscite-t-il ?
À vrai dire, cette indépendance est simplement et uniquement positive pour Cheyne. Le mot « contraintes » se tient loin de nous. Nous sommes en dehors des groupes, en dehors des consortiums. Dans ces conditions, il faut bien le comprendre, notre indépendance et notre liberté ne sont pas des mots vides de sens, des expressions toutes faites et qui ne renvoient à rien de réel. Nous n’avons pas quelqu’un au-dessus de nous pour nous dire de ne pas faire tel ou tel choix éditorial parce que « ce n’est pas assez vendeur », « il n’y aura pas de lecteurs pour ça ». Il nous paraît surprenant de penser que cette manière de travailler et de choisir des textes soit aujourd’hui tellement inédite. Alors que, selon nous, elle devrait être la norme.
Si nous pouvons continuer l’aventure de Cheyne, c’est aussi grâce à nos libraires partenaires, lesquels nous font confiance et choisissent de présenter nos livres, de les mettre en avant dans leurs rayons de poésie. De faire connaître aux lecteurs la poésie contemporaine, si peu présente, hélas, dans les médias. Les libraires nous donnent cette indépendance, cette possibilité de faire des livres qui, certes, ne finissent pas tous dans les listes des best-sellers (même si nous avons de belles surprises) mais ne prennent pas les lecteurs pour de simples consommateurs dont les goûts seraient calibrés à l’avance. De la fabrication à la diffusion et la distribution des livres, Cheyne est donc parfaitement indépendant et ce choix nous paraît, aujourd’hui encore, le plus juste et le plus pertinent.
Une place importante est faite aux traductions, dans une collection dédiée. Comment s’oriente le choix des poètes qu’il vous paraît important de traduire ?
La collection bilingue « D’une voix l’autre » est dirigée par Jean-Baptiste Para. Les textes sont toujours choisis de manière collégiale entre lui et nous. Dans cette collection, nous souhaitons publier des poètes vivants du monde entier. L’objectif de la collection est de donner une image de ce qu’est, aujourd’hui, la poésie contemporaine à travers le monde.
Nous recevons les traductions (nous ne les commandons jamais) et décidons ensuite de les publier ou non suivant l’intérêt et la qualité des propositions. Mais aussi suivant d’autres critères tel que le pays d’origine (si nous avons déjà publié plusieurs poètes de tel pays, peut-être préférerons-nous nous tourner vers un ou une poète d’un autre pays, encore inédit dans la collection). Ou la proximité de tel nouveau manuscrit avec tel livre déjà publié – nous ne tenons surtout pas à répéter, à faire lire une seule poésie – dans cette collection comme dans les autres.
Cheyne organise chaque année au mois d’août un festival, les Lectures sous l’arbre. Comment cela se passe-t-il? Comment concevez-vous l’articulation entre la maison d’édition et ce festival ? S’agit-il de faire circuler la poésie autrement que par le livre ?
Le festival des Lectures sous l’arbre est orchestré par Cheyne éditeur. Jean-François Manier en est le directeur artistique et Elsa Pallot l’administratrice. Chaque année, le programme s’intéresse à un pays et à sa culture, à travers des rencontres, des lectures, un cycle de conférences, des projections de films. Cette année 2023, du 19 au 26 août, c’est l’Espagne qui donnera la tonalité à une grande partie de la programmation. Un éditeur est aussi convié lors du festival, avec des auteurs de son catalogue. En 2023, ce sont les éditions Métailié qui seront mises en avant. Parmi les conférenciers et les auteurs invités, il y a aussi des poètes et des romanciers reconnus qui viennent parler de leur travail. Ainsi, le festival propose, en plus des poètes présents dans le catalogue de Cheyne, de rencontrer de nombreux auteurs publiés dans d’autres maisons. D’entendre des voix d’horizons très divers.
Le festival a été créé autour du désir de lire la poésie à voix haute, en plaçant toujours le livre au cœur de la manifestation. Il nous paraît important de faire entendre les textes. L’objectif des Lectures sous l’arbre est de rendre la poésie, genre trop souvent perçu comme « difficile », « élitiste », accessible au plus grand nombre. Notre plus grand plaisir est lorsqu’une personne, qui se pensait jusque là peu sensible à la poésie, s’installe parmi les autres spectateurs et prend le temps d’écouter une lecture, pour ressortir avec la conviction que non, la poésie n’est pas réservée à une élite, mais bien un genre qui s’adresse à toutes et à tous.
Une particularité remarquable de ces rencontres sous l’arbre est la librairie éphémère mise en place sur le lieu du festival et qui propose de retrouver les livres des auteurs présents mais aussi leurs coups de cœurs, leurs conseils de lecture, et une large bibliographie autour du pays mis en avant. Une librairie thématique, riche d’un fonds unique, et qui ne dure que le temps des Lectures sous l’arbre. Ainsi, chacun peut trouver la poésie qui lui parlera, qui trouvera un écho en soi. Les Lectures sous l’arbre veulent être le lieu propice pour cette rencontre, à l’écart des grandes métropoles, entre la Haute-Loire et le Nord Ardèche, parmi une nature préservée où l’on prend le temps. Où le quotidien et les obligations se tiennent à l’écart. Où la poésie a l’espace et le temps de se faire entendre. On pourrait comparer le festival des Lectures sous l’arbre à une maison à ciel ouvert, où résonne une autre parole.
Propos recueillis par Anne Dujin