Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

En Algérie, les émeutes ne font pas le printemps

décembre 2011

#Divers

L’Algérie reste en marge des révolutions arabes. L’auteur explique les raisons historiques de cet immobilisme, mais également les facteurs structurels, le pouvoir algérien fonctionnant par « pourrissement interne », en achetant la paix sociale et en octroyant des droits fictifs à des citoyens encore marqués par le souvenir de la guerre civile.

L’Algérie semble rester pour l’heure en marge du « printemps arabe » commencé en Tunisie et qui s’est poursuivi dans d’autres pays sous différentes formes. Pourtant, en janvier 2011, lors de la révolution tunisienne, de nombreuses émeutes ont éclaté en Algérie pour protester contre l’augmentation des prix de l’huile et du sucre. Le gouvernement y a mis fin en élevant les subventions pour les denrées de première nécessité. Plus fondamentalement, cependant, ces soulèvements sont nés de la colère qui a suivi l’annonce d’une augmentation des salaires des forces de sécurité de 50 % et les révélations des câbles américains cités par WikiLeaks1.

En réalité, ces micro-émeutes, ou « jacqueries2 », sont quotidiennes en Algérie depuis la fin de la guerre civile et la révolte de la Kabylie en 20013. Elles portent sur le logement, l’eau potable, l’accès à l’électricité ; elles font suite à une arrestation par la police ou la gendarmerie et plus largement sont le fruit de la hogra, le mépris que les jeunes gens ressentent de la part des autorités. Les manifestants coupent une route en brûlant quelques pneus, attaquent à coups de pierres un édifice public pour exprimer leur sentiment d’injustice. Elles ne menacent nullement l’État qui alterne répression − il arrête les meneurs, les tribunaux en condamnent certains durement, en libèrent d’autres − et générosité, en lâchant quelques sous. Elles deviennent structurelles, le seul langage pour espérer se faire entendre dans un pays où l’État est immobile et sourd à une partie de la société4. Toutefois, à la différence de ces émeutes, qui se déroulent dans les quartiers pauvres, celles de janvier ont pris une tout autre ampleur : elles se sont déroulées dans le centre des villes, se sont accompagnées de pillages5, et ont vu plusieurs Algériens s’immoler par le feu.

Dans ce contexte, la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (Laddh), dirigée par l’avocat Mostefa Bouchachi, les syndicats autonomes, le Syndicat national autonome des personnels de l’administration publique (Snapap) en particulier, et des associations comme le Collectif des familles de disparus ont constitué une Coordination nationale pour le changement et la démocratie (Cncd) et appelé à des rassemblements le samedi, qui n’ont réuni que quelques centaines de démocrates algériens. L’ampleur du déploiement policier a en effet empêché les manifestations de s’étoffer.

Le parti de Saïd Sadi, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (Rcd) a, de plus, semé la confusion dans le mouvement de contestation, d’abord en voulant se joindre à la Cncd, puis en appelant à manifester devant le siège du parti à Alger. Or, le Rcd, que la presse tient en France pour le principal parti d’opposition au pouvoir, n’était pas le mieux placé pour demander des réformes démocratiques et l’instauration d’un État de droit en 2011. Ayant soutenu le coup d’État de janvier 1992, qui avait interrompu les élections, il a ensuite défendu les positions éradicatrices des militaires, refusé de participer à la conférence de San Egidio en 1994 pour sortir de la guerre et participé au premier gouvernement de Bouteflika en 1999. Pas vraiment de quoi être crédible en 2011. Toutefois, la peur de la contagion du printemps arabe a conduit le président Bouteflika et le gouvernement d’Ahmed Ouyahia à demander la levée de l’état d’urgence, en vigueur depuis vingt ans pour lutter contre le terrorisme, mais dont la principale utilité a été d’empêcher l’expression de ce qui restait de la société civile qui avait émergé à la fin des années 1980. En droit, les Algériens peuvent depuis février 2011 se réunir et manifester. Pourquoi n’exercent-ils pas ce droit ? Dans les faits, la nouvelle loi antiterroriste adoptée après l’abrogation de la loi d’état d’urgence en limite l’usage. Mais sur le fond, cette restriction n’explique pas tout.

La guerre civile comme destruction du corps social

Remarquons d’abord que, s’il y a une sensibilité politique commune au Maghreb, cela ne se traduit pas forcément par une parfaite synchronisation des mouvements politiques et sociaux. Le réformisme musulman (El Islah) est arrivé au Maghreb par la Tunisie à la fin du xixe siècle ; il ne s’est développé en Algérie que dans les années 1920. Le nationalisme du Néo-Destour s’est manifesté plus fortement et plus tôt en Tunisie qu’en Algérie. La grève générale et les émeutes du cap Bon en Tunisie de janvier 1952 ont précédé le 1er novembre 1954. Le mouvement islamiste Ennahda s’est développé un peu plus tôt en Tunisie (dans les années 1980) que le Front islamique du salut (Fis) en Algérie. Ce décalage temporel de l’Algérie par rapport à la Tunisie par le passé ne peut cependant nous fournir une grille de lecture pour l’avenir.

Car à bien y regarder, l’Algérie a déjà connu son printemps des libertés, il y a plus de vingt ans, d’octobre 1988 à janvier 1992, un peu après que Ben Ali a renversé Habib Bourguiba au nom de la démocratie pour installer sa dictature mafieuse. Pendant ce « printemps algérien » de l’automne 1988 − comme en Tunisie ou en Égypte en cette année 2011 − ce sont bien les manifestations de la jeunesse (mais, à la différence des armées tunisienne et égyptienne, l’armée algérienne a tiré à Bab El-Oued) qui ont renversé le régime du parti unique. Cela a abouti à l’instauration de la première démocratie politique du monde arabe −certes très imparfaite − avec un gouvernement civil, des élections, un multipartisme, une presse libre, des associations marquant la naissance d’une société civile. C’était une expérience inédite dans le monde. À défaut de mœurs démocratiques − pour reprendre Tocqueville qui notait que la démocratie, c’est un régime mais aussi des mœurs et un état social− l’Algérie se dotait d’un régime démocratique. Le cours de cette transition démocratique bien imparfaite a largement été déterminé par le contexte international.

En effet, si c’est bien la fin de la guerre froide qui a permis d’enclencher le mouvement démocratique en 1988 et en 1989 en Algérie, ce sont en revanche l’hostilité à l’Occident à la suite de la guerre en Irak, la question israélo-palestinienne et l’ébullition islamiste, ainsi que les difficultés économiques et sociales liées à la baisse du prix de l’énergie et au chômage, qui ont déterminé, à partir de 1990, l’évolution de cette démocratie incertaine qui n’avait pas que des amis au Front islamique du salut et dans l’armée. S’étonner aujourd’hui qu’il n’y ait pas de « printemps arabe » en Algérie, c’est vite oublier un passé assez récent, en particulier le fait que ce « printemps », qui n’évoluait peut-être pas comme on l’aurait souhaité avec l’essor du Fis − non pas majoritaire mais arrivé en tête à l’issue du premier tour des législatives−, a été arrêté par le coup d’État de l’armée en janvier 1992. Or, la plupart des partis politiques étaient hostiles à cette option et favorables à la tenue du second tour. C’est aussi oublier que la violence terrible qu’a connue l’Algérie n’a pas commencé juste après le coup d’État de janvier mais après l’assassinat en juin 1992 de Mohammed Boudiaf, le président du Haut Comité d’État, que le nouveau régime dominé par les militaires avait décidé d’éliminer car cet ancien dirigeant du Fln en 1954 commençait à s’intéresser d’un peu trop près à la corruption. La principale conséquence de la guerre civile n’a pas été la victoire de l’armée sur les islamistes armés. Ceux qui ne sont pas morts ont été réintroduits dans le système politique ou bien restent en prison, sans être présentés à la justice, pour qu’il n’y ait pas de procès public. C’est le cas aujourd’hui de deux anciens chefs du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (Gspc), Hassan Hattab, en résidence surveillée, et Abderrazak El Para6, enfermé à la prison Serkadji à Alger7.

La principale conséquence de cette « sale guerre » fut la destruction d’une partie de la société algérienne, en tant que corps politique et social, en raison de l’extrême violence des islamistes et de l’État : entre un et deux millions de personnes déplacées, entre cent et deux cent mille morts, des massacres de villages ou de quartiers, quinze mille personnes environ disparues après avoir été arrêtées par les forces de police ou l’armée, le règne de l’arbitraire, la peur de sortir, en raison des faux barrages ou des attentats, ou bien de rester chez soi, la terreur permanente, la suspicion de tous contre tous due à la confusion sur l’origine des tueurs, l’enfermement sur la famille ou le quartier, la destruction du système scolaire, et après la guerre, la persistance du recours à la violence comme moyen de régler les différends à tous les niveaux de la société, faute d’État de droit, ou encore l’essor de la consommation de drogue8. La conséquence de la guerre fut une considérable régression de la société algérienne par rapport à celle de la fin des années 1980. Aussi, quand les premiers pillages se sont produits lors des émeutes de janvier, les Algériens ont craint le retour à l’incertitude et au chaos. De ce point de vue, en faisant peur, les émeutiers et les pilleurs consolidaient le pouvoir.

En effet, Bouteflika et l’armée qui l’a conduit au pouvoir en 1999 ont à peu près réussi ce qu’ils voulaient entreprendre : liquider le solde de la guerre civile des années 1990 par la politique dite de réconciliation nationale, fondée sur l’impunité. Les lois sur la concorde civile ont permis le retour à la vie civile de six mille islamistes qui ont déposé les armes et bénéficié d’une amnistie au mépris de leurs victimes. Plus difficile est en revanche l’intégration des cinq cent mille Algériens (patriotes et gardes communaux) armés et payés par l’État pour faire la guerre aux islamistes. L’essor des entreprises de sécurité a permis d’employer une partie des miliciens. Les autres réclament une augmentation de leur salaire et leur intégration dans les forces de sécurité. Quant aux familles de disparus, certaines d’entre elles, souvent pauvres et isolées, ont été indemnisées par la commission Ksentini (du nom de celui qui la préside) créée à cet effet, en échange du retrait de leur plainte, renonçant ainsi à mettre en cause les responsables de ces actes. Les parents de disparus qui ont refusé ce marché continuent, avec courage et persévérance, leur combat pour la vérité dans le cadre des collectifs de familles de disparus à Alger, Constantine, Jijel et à Paris. Enfin, les méthodes de l’armée et des services de sécurité dans la lutte contre les islamistes, en particulier la manipulation de la violence islamiste en retournant les Groupes islamistes armés (Gia) et les exécutions extrajudiciaires, sont passées, après le changement de contexte qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001, par pertes et profits. L’État algérien, désigné jusqu’alors comme l’un des responsables de la guerre civile, a retrouvé une respectabilité internationale en se présentant comme un avant-poste de la guerre contre le terrorisme, et se soustrayant ainsi à la pression internationale.

Une démocratie de façade

À la différence de la plupart des pays arabes, la Tunisie ou la Syrie par exemple, il y a, il est vrai, en Algérie une illusion de vie politique et un décor démocratique.

Le multipartisme de façade va des petits partis islamistes jusqu’aux drôles de trotskistes de Louisa Hanoune, mais il n’est que le résultat d’un émiettement politique dû au rapport instrumental avec le pouvoir. Ces partis sont impossibles à distinguer les uns des autres ; ils professent les mêmes idées et font usage des mêmes méthodes autoritaires. Ils sont pris dans un jeu de chaises musicales avec le pouvoir : quand l’un sort de la coalition au pouvoir, l’autre y rentre. Les élections sont libres, absolument pas truquées, sous le regard des observateurs internationaux, mais la participation est très faible. Les seuls Algériens qui se déplacent sont les clients du pouvoir en place, les autres sont convaincus qu’elles ne servent à rien car si quelques hommes peuvent changer, le pouvoir repose depuis 1962 sur la corruption et la reproduction d’un système plébéien9.

La presse écrite est libre, mais vit de la publicité des sociétés d’État, les journalistes de tous les titres sont enfermés dans une maison de la presse gardée par la police alors que les nombreux assassinats de journalistes ont cessé. Elle ne manque pas de critiquer le pouvoir qui régulièrement sévit contre tel ou tel journaliste, elle manie les concepts abscons de l’algérologie, fait beaucoup d’hypothèses mais ne peut pas enquêter sur le détail et le concret de la corruption sans craindre des représailles, et elle passe souvent les messages d’un clan à l’autre.

On trouve donc en Algérie tous les attributs des standards démocratiques, à la différence de la plupart des pays arabes. Mais, comme partout dans le monde arabe, le pouvoir échappe au peuple. Il appartient aux décideurs militaires et civils selon un savant dosage des clans et en premier lieu au service de renseignements, le Département du renseignement et de la sécurité (Drs), dirigé depuis vingt ans par le général Médiène. L’armée contrôle les institutions civiles. Exemple récent : la commission Bensalah, Touati, Boughazi, dite Btb, lancée en mai 2011 et chargée d’examiner des réformes politiques, comprend deux civils, l’un président du Conseil de la nation, l’autre conseiller à la présidence, et un militaire par ailleurs conseiller à la présidence, le général Touati, souvent qualifié d’« intellectuel » de l’armée. On n’interdit plus en Algérie. On fait mieux : on pourrit une organisation de l’intérieur en organisant, via le Drs, la confusion, selon l’habile système des clones. Exemple : la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, qui apparaît comme l’organisation la plus dynamique, jouant un rôle moteur dans la Coordination nationale pour le changement et la démocratie, publiant la revue Errabita, disposant d’un petit réseau de militants organisés et actifs devenu un substitut des partis politiques phagocytés par le pouvoir, a vu surgir un clone, portant exactement le même nom, il y a trois ans, à l’occasion d’une crise interne. Ce clone a un seul but : organiser la confusion. Quand la Laddh s’exprime, l’autre se manifeste, brouillant ainsi le message. Troisième stratégie : le Drs, via certains journaux, met en avant des thèmes porteurs pour créer de faux débats et faire peur. Ce printemps, la question de la reconstitution ou de la relégalisation du Fis a été relancée à l’intention des médias étrangers. Si les courants islamistes algériens disposent d’une audience dans une partie importante de la population et sont représentés au pouvoir, le Fis en revanche est mort en tant qu’organisation. Ses chefs ont été tués, comme Abdelkader Hachani, sont surveillés, comme Ali Belhadj, sont en exil, comme Abassi Madani ou Rabah Kébir, ou encore ralliés au pouvoir, comme les anciens chefs de l’Armée islamique du salut (Ais). Ce décor démocratique suffit à l’Union européenne dans le cadre de la politique européenne de voisinage10 qui n’envisage nullement un changement des règles du jeu politique mais entend promouvoir une bonne gouvernance, par une réforme de la justice, par la croissance économique et l’amélioration des services publics en échange de la sécurité de l’approvisionnement en gaz dans le cadre d’un marché euro-méditerranéen de l’énergie, en cours d’achèvement depuis l’éviction de Kadhafi.

Comment acheter la paix sociale

Il y a enfin une autre raison importante à cet attentisme algérien. Alors que l’essor de l’islamisme et la contestation du pouvoir correspondaient à la période de baisse des revenus pétroliers et gaziers, l’augmentation du prix des hydrocarbures a permis de financer l’achat d’une relative paix civile. Entre 2002, année durant laquelle les violences ont fortement diminué, et 2010, le Pib du pays a été multiplié par 3, 5 et le Pib/habitant par 3. Le taux de croissance entre 2005 et 2010 a été en moyenne de 5 % par an. La pression démographique s’est relâchée, avec un indice de fécondité de 2, 5. Alors que le pays était au milieu des années 1990 en situation de cessation de paiement, sa dette ne représente aujourd’hui que 2 % du Pib et les réserves de change dépassent deux cents millions de dollars en 2011. La classe moyenne, qui avait fondu dans les années 1990, s’est reconstituée.

Pour le moment, si l’Algérie n’a pas vérifié la thèse d’Emmanuel Todd selon laquelle l’augmentation de la croissance, la baisse de la fécondité, l’essor des classes moyennes et l’élévation de l’éducation seraient à l’origine de bouleversements politiques, la raison essentielle tient au fait qu’à défaut de trouver à investir les revenus gaziers et pétroliers dans un système productif national qui permette à l’Algérie de ne pas importer une grande partie de son alimentation, de ses biens de consommation et d’équipement et de diminuer le chômage, le régime a réussi à élargir, de façon conséquente, le cercle de ceux qui ont accès aux revenus de la rente des hydrocarbures. Pour le comprendre, il faut replacer cette question dans une perspective historique11.

À l’origine, le fondement du régime ne se trouve pas dans le contrôle du gaz et du pétrole, mais dans la guerre d’indépendance qui a légitimé l’armée en 1962 et, après le coup d’État de 1965, dans l’armée nationale populaire (Anp) qui exerce directement le pouvoir. La nationalisation des hydrocarbures en 1971 et l’augmentation des revenus pétroliers après 1973 ont permis de consolider la coalition d’intérêts qui gouvernait le pays : officiers, hauts fonctionnaires, cadres des entreprises nationales, anciens combattants prébendiers… L’objectif de ces groupes était d’empêcher que des couches sociales puissent un jour devenir une classe dominante. Aussi, pendant les années 1970 et au début des années 1980, les revenus de la rente gazière et pétrolière et leur redistribution ont légitimé la rhétorique révolutionnaire et l’absence d’institutions démocratiques. Sur ce plan, la stratégie centrée sur les hydrocarbures et sur un développement autocentré a d’ailleurs eu des résultats assez remarquables dans les domaines scolaire et médical et a permis l’émergence d’une classe moyenne liée à l’État pétrolier. De ce point de vue, en héritiers de Nasser, les régimes de Boumediene et de Kadhafi étaient assez proches. C’est ce qui explique qu’Alger − n’oublions pas que Bouteflika fut ancien ministre des Affaires étrangères de Boumediene − ait accepté d’accueillir des membres de la famille Kadhafi et n’ait reconnu le Cnt qu’à la fin du mois de septembre.

Cet édifice construit sous Boumediene s’est défait dans les années 1980 et 1990 sous les effets de la baisse du prix des hydrocarbures et de la libéralisation économique, qui ont entraîné la faillite de l’État, la perte de légitimité du Fln, l’explosion du commerce informel qui représente aujourd’hui 50 % de l’emploi, l’essor des sociétés d’importations associant des militaires et des civils et l’essor de l’islamisme, souvent porté par les petits commerçants du secteur informel qui disputaient le pouvoir à l’armée pour accéder eux aussi à la rente gazière et pétrolière dont ils étaient exclus.

Dans les années 2000, la forte augmentation des ressources pétrolières a permis le retour de l’État et d’une paix relative grâce à l’élargissement du cercle de ceux qui peuvent en profiter, soit par les emplois de l’État, soit grâce aux investissements massifs dans le logement (une ville nouvelle de trois cent mille habitants comme Ali Mendjli est sortie de terre à vingt kilomètres au sud de Constantine en quelques années), les infrastructures de transports (l’autoroute est-ouest Constantine-Oran par exemple) ou la réfection des réseaux d’eau, soit encore par le boom de la consommation (renouvellement rapide du parc automobile, téléphonie…) grâce à l’accès au crédit, qui entraîne à son tour l’essor des importations. En effet, l’État est souvent le garant de nombreux crédits aux particuliers, officiellement pour encourager la création d’entreprises, dans les faits pour construire des maisons ou acheter des voitures. La classe moyenne algérienne a désormais accès au crédit dont elle était coupée il y a une quinzaine d’années. Aussi, l’analyse des relations de dépendance entre le pouvoir et une partie conséquente de la population grâce à l’économie de l’endettement et les privatisations que faisait Florence Hibou12 pour expliquer, en s’inspirant de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie, que la longue soumission des Tunisiens au régime de Ben Ali n’était pas seulement le fruit de la répression policière, s’applique en partie à l’Algérie actuelle. En permettant aux groupes dirigeants de prélever leur dîme sur les hydrocarbures et sur les importations tout en redistribuant une partie assez importante de la rente sous les formes que nous évoquions plus haut, l’augmentation des revenus pétroliers permet de faire l’économie d’un changement des règles du jeu politique de gestion de la rente. C’est pourquoi ceux qui sont aujourd’hui de jeunes cadres et de jeunes officiers de 30 ou 40 ans se moulent dans les règles d’un jeu établi il y a bientôt cinquante ans. Changer les règles du jeu, sans même parler de véritable démocratie politique, c’est toucher au contrôle de la rente et par conséquent fissurer la coalition d’intérêts. D’où la nécessité de l’immobilisme.

Un bon exemple est fourni par la réforme avortée du système pétrolier. En 2001, Bouteflika voulut permettre aux compagnies pétrolières étrangères d’être plus présentes en Algérie car l’exploitation des hydrocarbures nécessitait des investissements très lourds qui n’étaient pas à la portée de la compagnie nationale, la Sonatrach. C’était avant que la cagnotte ne se mette à grossir à une vitesse fabuleuse. En définitive, il proposa de revenir à un système de quasi-concessions en accordant aux compagnies la propriété du pétrole produit d’une part et des contrats de recherche et d’exploitation d’autre part pour une durée de trente-sept ans. On n’était pas loin d’un retour au système antérieur à 1971. L’Assemblée nationale aux ordres vota cette loi que Bouteflika ne promulgua finalement pas. Deux raisons expliquent son abandon à la fin des années 2000. L’augmentation des prix la rendait inutile. L’Algérie avait l’argent nécessaire pour réaliser ces investissements. Des contrats d’ingénierie avec des sociétés étrangères suffisaient. Enfin, le sérail était profondément divisé et inquiet à l’idée de redéfinir les règles d’accès à la rente. Cela s’est traduit par un regain de violence, cette fois sur des personnels de sociétés parapétrolières étrangères dans le nord de l’Algérie, attribué officiellement aux islamistes alors que, pendant les pires années de guerre, il ne s’est rien passé sur les champs pétroliers et pas une seule installation énergétique n’a été touchée dans toute l’Algérie.

Le pouvoir a donc la possibilité d’élargir le cercle d’accès aux revenus gaziers et pétroliers. Depuis la révolution tunisienne, l’État, qui n’a aucune politique à moyen terme, lâche encore plus de lest, et, grâce à sa grosse cagnotte, augmente fortement les salaires de toute une série de professions qui protestent et font monter les enchères. Une partie de la population et l’État se satisfont de cette transaction : l’argent efface les revendications politiques.

Cet ensemble de raisons expliquent, nous semble-t-il, pourquoi il ne se passe rien en Algérie à l’heure actuelle. L’Algérie connaîtra de nouveau un « printemps » quand les micro-émeutes trouveront le moyen de coaguler, de se fédérer et que les manifestants donneront un sens politique à leurs revendications : la démocratie comme condition d’un développement juste et du partage de la rente. Ce moment n’est certainement pas venu. Il n’y a pas, dans la société civile, d’organisations suffisamment implantées et libres pour le permettre et pour qu’un espace public commun s’affirme. Le plus étonnant d’ailleurs, c’est de constater le relatif désintérêt des Algériens pour ce qui se passe en Tunisie, une fois les premiers jours de la révolution passée. Après quinze ans de violence, ce peuple hiberne ou pense aux affaires. La presse française est bien plus attentive aux événements du « printemps arabe » que la presse algérienne. La situation semble bloquée pour le moment, mais c’est le propre de l’événement que de surgir quand on ne l’attend pas. Car avec une économie peu productive en dehors des hydrocarbures, un chômage de masse, une jeunesse sans espoir, des diplômés sans emploi, une grande pauvreté parmi les exclus de la rente, une corruption structurelle, un système politique immobile, un sentiment d’injustice et de mépris, un accès aux médias du monde grâce à l’internet, et malgré la rente et le petit filet de sécurité de l’émigration, les causes d’une explosion sociale et politique sont bien présentes.

Le 15 octobre 2011

  • *.

    Auteur de Guelma, 1945. Une subversion française dans l’Algérie coloniale, Paris, La Découverte, 2009. Voir également « La France et l’Algérie d’une guerre à l’autre. À propos de Rachid Bouchareb (Hors-la-loi) et de Xavier Beauvois (Des hommes et des dieux) », Esprit, octobre 2010.

  • 1.

    « Gouvernement à la dérive et régime fragile comme il ne l’a jamais été, en proie à un manque de vision, et atteignant des niveaux de corruption sans précédent », selon le câble de l’ambassadeur des États-Unis en Algérie, Robert S. Ford, cité par WikiLeaks.

  • 2.

    José Garçon, « L’Algérie sur un volcan », Libération, 14 février 2011. Voir aussi l’article de José Garçon dans ce numéro, p. 100-106.

  • 3.

    Neuf cents émeutes ont été dénombrées pour l’année 2010.

  • 4.

    M. Saâdoune, « Autisme politique et contestation sociale. Même en Algérie, l’émeute n’est pas banale », Le Quotidien d’Oran, 6 janvier 2011.

  • 5.

    Voir le dossier très complet « Émeutes » de Human Rights Watch sur le site algeria-watch : www.algeria-watch.org/fr/article/pol/revolte/emeutes_2011.htm.

  • 6.

    Abderrazak El Para est responsable de l’enlèvement de touristes européens au Sahara. Selon un ancien officier du Drs vivant actuellement au Royaume-Uni, El Para serait un agent des services algériens placé à la tête du Gspc. Voir Jean-Baptiste Rivoire, le Crime de Tibhirine, Paris, La Découverte, 2011, et le documentaire du même nom, Canal plus, 2011.

  • 7.

    Mohammed Boufatah, « El Para se trouve à Serkadji », L’Expression, 14 juillet 2011.

  • 8.

    On lira au sujet de la consommation d’un psychotrope, l’Artane, appelé « Madame Courage », l’article de François Gèze, « Madame Courage : la drogue au cœur de la crise sociale en Algérie ? », Médiapart, 11 août 2011, http://blogs.mediapart.fr/blog.francois-geze/110811/madame-courage-la-drogue-au-cœur-de-la-crise-sociale-en-algérie, consultable aussi sur le site www.algeria-watch.org.

  • 9.

    Voir l’analyse de Mohammed Hachemaoui, « La corruption politique en Algérie : l’envers de l’autoritarisme », Esprit, juin 2011.

  • 10.

    Instrument européen de voisinage et de partenariat. Algérie. Document de stratégie. 2007-2013. L’Algérie a signé en 2002 un accord d’association avec l’Union européenne.

  • 11.

    Voir à ce sujet Hocine Malti, Histoire secrète du pétrole algérien, Paris, La Découverte, 2010 et Luis Martinez, Violence de la rente pétrolière. Algérie-Irak-Libye, Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Nouveaux débats », 2010.

  • 12.

    Florence Hibou, la Force de l’obéissance. Économie politique de la répression en Tunisie, Paris, La Découverte, coll. « Texte à l’appui », 2006.

Jean-Pierre Peyroulou

Spécialiste de l’histoire de l’Algérie et des problématiques liées à la décolonisation.   Après un ouvrage sur la guerre civile algérienne des années 1990 (L’Algérie en guerre civile, avec Akram B. Elyas, Calmann-Lévy, 2002) et une réinterprétation des violences des mois de mai et de juin 1945 en Algérie (Guelma, 1945, La Découverte, 2009), il prépare un atlas historique des décolonisations, ce…

Dans le même numéro

Les marchés hors contrôle ?

Peut-on encore encadrer les marchés financiers ?

L'instabilité du monde : inégalités, finances, environnement

L'échec des Etats face à la mondialisation