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Joie du dimanche

février 2009

#Divers

Le 6 janvier 2009, l’Assemblée nationale a repoussé le projet de loi sur le travail du dimanche qui devait être examiné le 15 janvier1. Nicolas Sarkozy avait fait de cette réforme l’un de ses chevaux de bataille, au nom de la réhabilitation du travail et de ce point de croissance en plus qu’il entendait aller chercher par tous les moyens. Victoire de l’opposition ayant promis de déverser sur le texte une avalanche d’amendements, hostilité des syndicats, refus de l’opinion à 62 %2, fronde d’une partie des députés de la majorité, souvenir après Noël du chanoine du Latran, que le « Septième Jour » est pour les chrétiens un jour consacré à Dieu : quelles qu’en soient les raisons, le pragmatisme politique semble l’avoir emporté pour le moment. Le projet n’est toutefois pas abandonné. Il pourrait être représenté, selon Matignon et le secrétariat d’État des relations avec le Parlement, avant les vacances de février3.

Le choix des loisirs : un argument inversé

On ne peut que souligner les contradictions du chef de l’État entre, d’une part, le désir de donner à la foi en particulier chrétienne un rôle plus grand dans la société, le développement des concepts de « laïcité positive » qu’il évoqua à l’occasion de la venue de Benoît XVI en France ou bien de « politique de civilisation » qu’il lança au début de l’année 2008 et, d’autre part, l’extension du travail le dimanche4.

En créant une nouvelle dérogation à la loi de 1906 qui instituait le dimanche comme jour de repos et chômé, le chef de l’État et une partie de sa majorité, malgré ses embarras, entendent faire un pas de plus dans la dérégulation du marché du travail, même si ce texte ne concerne pas tous les salariés, seulement les travailleurs des grandes métropoles et des régions touristiques. En cela, ils sont parfaitement fidèles à l’esprit de ceux qui, en 1830, avaient remis en cause le dimanche comme jour obligatoire de repos au nom de la conception libérale selon laquelle aucune loi ne devait dicter les relations entre un employeur et son salarié, en l’occurrence en matière de repos, fût-elle au détriment du culte catholique. On s’étonna ensuite, l’Église la première, que les ouvriers des grandes villes désertent le culte et finalement la foi, obligeant l’Église à repartir à la fin du xixe siècle à la reconquête de ces pauvres âmes abandonnées aux théories subversives et athées. Aujourd’hui comme en 1830, il s’agit d’augmenter la pression sur la main-d’œuvre, hier ouvrière, aujourd’hui du prolétariat des services, pour répondre, hier aux besoins de l’industrialisation, aujourd’hui à ceux de l’économie des loisirs et du tourisme où serait notre avenir radieux.

Or, l’un des paradoxes du débat sur l’opportunité du travail du dimanche est que le développement de la société des loisirs et de consommation a progressivement vidé d’une partie de son contenu la loi de 1906. On ne peut pas en effet s’opposer à une nouvelle remise en cause de la loi de 1906 au nom des principes et des combats qui avaient présidé à son adoption, il y a un siècle. L’Assemblée, dominée par les radicaux, vota alors cette loi pour offrir une compensation à l’opinion catholique après la loi de Séparation des Églises et de l’État de 1905. Elle l’adopta surtout sous la pression des luttes des plus modestes en faveur de la baisse du temps de travail, principale revendication ouvrière, et de ce que l’on appelait les 3 x 8 : 8 heures de travail5, 8 heures de repos, 8 heures de loisirs. C’était ce que le gendre de Marx, Paul Lafargue, appelait en 1883 le Droit à la paresse, c’est-à-dire le droit au repos et aux loisirs. Il trouvait dans la loi de 1906 le début de sa consécration. Le dimanche n’était plus seulement le jour où l’on rendait grâce à Dieu depuis Constantin au ive siècle, mais aussi le jour où une partie des classes populaires et moyennes commençait à goûter à des loisirs (le sport surtout), stimulés par la loi de 1901 sur les associations. Le paradoxe nouveau est que c’est au nom des principes qui avaient présidé à son adoption, reformulés en termes, d’une part, d’extension des loisirs (drôle de loisir que le shopping dans des hangars de tôle…) et du tourisme, cœurs de la société de consommation et, paraît-il, principaux secteurs de croissance et, d’autre part, de liberté de choisir son temps de travail, que l’on tente de remettre en cause la loi sur le travail du dimanche.

Si l’on veut étendre toujours plus cette société de consommation, on ne peut en effet trouver aucune bonne raison de s’opposer au travail du dimanche. Pour que de plus en plus de gens aient de plus en plus de loisirs, il faut qu’un nombre toujours plus grand de salariés travaillent le dimanche. On ne peut donc s’y opposer seulement – et c’est le paradoxe – qu’en reprenant, dans un contexte différent, certains arguments de la doctrine sociale de l’Église telle que l’avait formulée Léon XIII dans sa réponse au libéralisme, à l’anarchisme et au socialisme. C’est pourquoi les arguments de l’Église à ce sujet6, hier inaudibles par une grande partie de la société et par les médias, apparaissent aujourd’hui comme étant les plus capables de défendre le dimanche férié, cet acquis social du repos, ce droit à passer une journée en famille ou avec ses amis, à cultiver tranquillement son potager, cette possibilité pour le chrétien de célébrer, à l’abri du harcèlement économique, la Résurrection, dans la joie et dans la paix. C’est ce ressourcement qui permet d’aller travailler le lundi dans la société, non pas pour gagner plus, mais pour être utile à tous et œuvrer au bien commun.

Il est vrai que certains – les soignants, les paysans, les commerçants du secteur alimentaire et bien d’autres encore – le font aussi le dimanche. Il est vrai aussi que juifs et musulmans ne bénéficient pas des mêmes facilités pour célébrer leur propre culte.

Un temps « inutile »

Profitant du recul provisoire du gouvernement et plutôt que de camper sur des positions défensives, l’opposition serait bien inspirée de proposer une nouvelle loi relative au travail du dimanche. Sur la seule base du bien commun, elle pourrait proposer un projet limitant les dérogations au repos hebdomadaire et au contraire autoriser l’ouverture de multiples lieux culturels publics inaccessibles le dimanche, comme les bibliothèques. Ne pense-ton pas que les jeunes gens se rendraient plus volontiers un dimanche après-midi en bibliothèque dans leur quartier ou leur commune pour s’y instruire ou y découvrir la beauté d’une œuvre que dans des magasins de rues piétonnes de centres-villes ou dans des hangars situés dans des périphéries urbaines, dépenser un argent qu’ils ne possèdent pas ? On contribuerait peut-être ainsi à bâtir une société, non pas de « loisirs », mais de l’otium, ce temps, non occupé par le travail, disponible aux autres, à soi, à l’étude, à Dieu… ou à l’ennui.

  • 1.

    Libération, 7 janvier 2009.

  • 2.

    Libération, 12 janvier 2009.

  • 3.

    La Croix, 7 janvier 2009.

  • 4.

    Éric Fiat, « Mélancolie du dimanche », Le Monde, 19 décembre 2008.

  • 5.

    Il faut attendre la loi de 1919 pour que la journée de 8 heures soit instaurée.

  • 6.

    Le cardinal André Vingt-Trois soulignait « la menace de déstructuration de la vie collective qui ne toucherait pas seulement les chrétiens… » lors de la Conférence des évêques à Lourdes.

Jean-Pierre Peyroulou

Spécialiste de l’histoire de l’Algérie et des problématiques liées à la décolonisation.   Après un ouvrage sur la guerre civile algérienne des années 1990 (L’Algérie en guerre civile, avec Akram B. Elyas, Calmann-Lévy, 2002) et une réinterprétation des violences des mois de mai et de juin 1945 en Algérie (Guelma, 1945, La Découverte, 2009), il prépare un atlas historique des décolonisations, ce…

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