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Le corps pluriel de Georges Frêche

février 2011

#Divers

Le film d’Yves Jeuland, Le Président, décrit Georges Frêche, président de la région Languedoc-Roussillon, en campagne pour sa réélection à l’occasion du scrutin régional de mars 2010. Après la loi du 13 août 2004, surnommée l’« acte II de la décentralisation », qui a conféré de nouveaux et significatifs pouvoirs aux conseil régional, il s’agit du premier film documentaire portant sur un président de conseil régional. Le président qui intéresse le documentariste, cette fois, préside une collectivité territoriale et il n’est pas le président de la République ou le prétendant à cette fonction ainsi que l’était Valéry Giscard d’Estaing, filmé en campagne en 1974 par Raymond Depardon.

Signe du temps ? Pourtant le film d’Yves Jeuland n’est pas qu’une illustration des avancées de la décentralisation. Georges Frêche n’est pas un président de région comme les autres et son personnage, notamment après la polémique autour de ses propos concernant Laurent Fabius, est, durant cette campagne des élections régionales, étroitement imbriqué dans l’actualité politique nationale. D’autre part, le réalisateur choisit de ne rien valoriser de l’exercice des compétences régionales. La période eût pourtant été propice à une telle présentation, la campagne électorale étant le moment privilégié des bilans et des annonces programmatiques. La matière était également disponible, Georges Frêche ayant, durant son premier mandat, substantiellement augmenté dépenses et recettes du budget régional au service de grands projets tels que la construction de nouveaux lycées, l’achat de nouvelles rames de trains express régionaux, la contribution à une ligne à grande vitesse reliant Nîmes à l’Espagne ou encore Aqua Domitia, une infrastructure d’irrigation souterraine pour l’agriculture et la viticulture.

Incarner le local

Non, le film se concentre sur l’homme politique Georges Frêche et décrit à travers lui, probablement à rebours de l’attente du spectateur, une figure du pouvoir sans doute aujourd’hui caractéristique des exécutifs locaux, qu’on pourrait nommer avec une once de pédanterie « l’incarnation désabsolutisée ».

Le corps de Georges Frêche est en effet omniprésent dans le film. On retrouve dans cette présence des attributs séculaires du pouvoir : c’est le « lever » du président, en pyjama dans sa maison et prenant son petit-déjeuner ; c’est le visage du président qu’on vient toucher ou embrasser à l’occasion d’un bal organisé par la communauté pied-noir, comme si ce corps avait des vertus thaumaturgiques ; c’est la position assise dans laquelle, canne à la main, trône constamment Frêche dans sa voiture ou plus encore à son bureau de l’Hôtel de région. Georges Frêche porte à son paroxysme cette figure de l’incarnation locale lorsqu’il traverse les vestiaires, emplis des joueurs qui s’apprêtent à se doucher, du football club de Montpellier, qu’il embrasse le président de celui-ci, son alter ego physique, l’entrepreneur Louis Nicollin ou, par procuration, lorsqu’il manipule sur son bureau les figurines de ses futures statues de Lénine, Gandhi, Mao ou Churchill.

Comme son nom l’indique, le président n’est pourtant ni dieu, ni monarque. Son corps occupe d’autant plus l’écran qu’il est souffrant, claudiquant et souvent épuisé. Il n’est pas qu’un corps en majesté mais aussi un corps objet, un corps exposé, voire instrumenté. Dévoilé dans son intimité matinale au cours de journées de campagne presque sans début ni fin, ou les cheveux peignés par d’autres que lui ; enfin, battant l’estrade à l’occasion de meetings ou d’interventions médiatiques sur la base de mots ou de feuilles qu’on lui tend, dans un contraste saisissant avec des moments de concentration ou de repos marqués par un mutisme hiératique, comme si la vie politique était cette succession de diastoles et de systoles.

Un pouvoir partagé

C’est que le président, en dépit de sa réputation, n’exerce en rien un pouvoir absolu. Le film révèle le caractère structurellement « partagé » du pouvoir dans une collectivité territoriale. Dans sa voiture de fonction, Georges Frêche est assis à la droite de son chauffeur et non derrière comme il conviendrait à son rang. Le président est bien « assis devant » mais il ne décide pas de tout. Sur la banquette arrière se trouvent son jeune directeur de cabinet et son directeur de la communication qui influent sur le cours de la campagne tout autant que lui-même. Une courte séquence nous présente également le directeur général des services, Claude Cugnaud, qui, dans une posture frontière si caractéristique des collectivités locales, sort de son rôle administratif et donne lui aussi son avis sur la tactique de campagne. On découvre un univers certes restreint mais collectif, où l’on débat sans courtisanerie. Des désaccords peuvent être exprimés comme à propos de l’implantation des statues déjà mentionnées que les directeurs de cabinet et de la communication souhaiteraient voir différer. Ainsi que le montre avec malice une dernière séquence lors du générique de fin, le président aura le dernier mot sur ce point. Mais de manière générale – et c’est d’autant plus significatif qu’il s’agit de Georges Frêche – le président écoute, acquiesce, du moins respecte s’il est en désaccord. Le pouvoir circule entre les protagonistes et se construit de manière concertée. Le corps et le verbe de Frêche sont actionnés autant qu’ils agissent.

Un autre moment saisissant du film illustre cette dimension collective du pouvoir. Il s’agit de la photo officielle de campagne prise au bord d’une piscine, avec Georges Frêche et ses cinq têtes de liste départementales, Alain Bertrand pour la Lozère, Damien Alary pour le Gard, Christian Bourquin pour les Pyrénées-Orientales, Robert Navarro pour l’Hérault et pour l’Aude, l’ancien et véloce centre du quinze de France de rugby Didier Codorniou. Une réunion animée par le directeur de cabinet souligne que la campagne s’élabore avec eux. Car, autre particularité des collectivités territoriales, un président d’exécutif local est toujours assorti de vice-présidents, que ces cinq-là sont déjà ou sont susceptibles de devenir après le scrutin. Avec leur figure également pittoresque, ils sont comme les cinq autres corps de Frêche ainsi que ce dernier en témoigne de manière comique lorsqu’il lèche l’oreille du maire de Mende. Ils le soutiennent physiquement, tel le président du conseil général du Gard, dans ses douloureux déplacements, et lui sont indispensables pour démultiplier sa présence et parcourir l’ensemble des territoires. L’un d’eux, d’ailleurs, lui a succédé en novembre dernier, pour tenter de mener à bien les projets relatifs à la liaison grande vitesse entre Nîmes et Montpellier et le rapprochement des universités montpelliéraines dans le cadre du processus des « investissements d’avenir ».

Loin des images de clanisme ou de féodalité qu’une opinion trop souvent ignorante des acquis de la décentralisation véhicule parfois au sujet des collectivités locales, le film d’Yves Jeuland souligne ainsi, à travers la figure complexe de Georges Frêche, que celles-ci sont des laboratoires où s’élaborent de nouvelles figures politiques, dosant subtilement l’archaïsme des corps avec la modernité du travail en équipe.

Jérôme Giudicelli

Ses études littéraires l'ont mené, après un passage par l'ENA, aux questions du travail, notamment de la formation professionnelle, vue à l'échelle régionale, puis nationale. Il est désormais fonctionnaire territorial en région pays de la Loire. Il reste fidèle à l'analyse littéraire et cinématographique à travers ses interventions sur l'actualité des livres et du cinéma.…

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