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Le jeu de piste de l'identité française

février 2011

#Divers

À une époque de passion triste où l’identité nationale donne lieu à des ministères, des textes législatifs et réglementaires, l’exposition de photographies de Raymond Depardon intitulée « La France », présentée à la bibliothèque nationale François Mitterrand, allume un inattendu contre-feu1. Notre identité française y est en effet présentée non comme un pré carré toujours plus étroitement défini mais comme un jeu de piste et de questions.

Ce jeu repose sur un dispositif particulier. Une quarantaine de photos très grand format de villes et villages français sont présentées côte à côte dans une grande pièce noire et quasi close dont on fait peu à peu le tour. Un tréteau central permet, après ce premier tour, de bénéficier d’une perspective plus cavalière sur l’ensemble des clichés. Rien ne laisse supposer toutefois qu’il s’agisse d’un véritable « tour de France » marqué par une cohérence et une continuité d’itinéraire géographique.

Mise à part la photo d’un garagiste de Saint-Claude dans le Jura, ces photos sont dénuées de personnages : elles mettent principalement en valeur les habitations, les boutiques, les routes et leur mobilier urbain, comme si le visiteur n’avait pas seulement vocation à être spectateur mais aussi acteur et lui-même personnage de cette exposition.

On ne s’attardera pas sur la qualité esthétique des images de Raymond Depardon qui tient tout à la fois à leur cadrage, leurs couleurs, à la forme des bâtiments visés, à leur usage parfois étonnant ou encore à leur sédimentation historique, sinon pour déceler dans cette beauté, dont Kant disait qu’elle provoquait un « libre jeu des facultés », un nouvel indice de la nature ludique de l’aventure intime à laquelle nous convie Depardon.

Le cœur du dispositif mis en place est en effet qu’aucune des photos présentées ne fait l’objet d’un intitulé ni n’est référée explicitement au lieu où elle a été prise. Un paradoxe alors que l’exposition elle-même – la France – se présente comme une tête de chapitre d’un cours majeur de géographie. Dès lors, le visiteur n’a de cesse de s’interroger devant chaque cliché sur son origine, de rechercher sur la photo tous les indices de localisation possibles et imaginables – et le facétieux Raymond Depardon s’ingénie à en émietter de multiples, plus ou moins accessibles : panneaux routiers de biais, affiches difficilement lisibles, plaques d’immatriculation trop floues. Le visiteur croise ainsi chaque image avec ses propres souvenirs d’enfance, de vacances, ses épisodes de vie personnelle et professionnelle… J’ai moi-même cru reconnaître Le Blanc et ses façades usées, Biarritz et ses couleurs vives, Tulle et ses reliefs ou encore les cossues maisons individuelles d’Objat. Dans cette vaste salle tendue de noir, dont on comprend finalement qu’elle est notre camera obscura, les photos s’impriment en nous à la manière inversée d’un point d’interrogation.

Les visiteurs, dont la diversité sociale surprend d’emblée, engagent spontanément l’échange et croisent leur analyse et leurs suppositions dans un bruissement permanent que nulle autre exposition n’admettrait. Le questionnement propre à chacun devient un jeu de société, le tour de France se transforme en tour de soi et des autres.

Une fois la première salle passée, les salles suivantes nous en disent plus sur ce qui nous est arrivé en posant des contrepoints. Chacune des photos est d’abord reproduite en petit format avec cette fois l’indication du lieu où elle a été prise. Il n’y avait ni Biarritz, ni Tulle, ni Le Blanc, ni Objat ; il s’agissait plutôt de Menton, Roquefort-sur-Soulzon, Bedarieux ou Lodève, mais peu importe…

Sont également exposées certaines des photos réalisées par Depardon pour le compte de la Datar aux alentours de la ferme du Garet où vivaient ses parents. S’il était bien question durant le reste de l’exposition de racines, la sobriété et le systématisme des photos commandées par l’administration soulignent par contraste l’absence de vocation patrimoniale et topographique de « la France ».

Sont ensuite dévoilés au visiteur quelques échantillons du fonds de près de trois cents photographies prises par Depardon en préparation de l’exposition et qui, elles, couvrent l’ensemble des régions françaises. Ce moment nous confirme que l’exposition est bien la mise en scène spectaculaire d’une collection cohérente mais partielle, et qui aurait sans doute pu avoir encore un tout autre visage.

Le jeu de piste du visiteur se termine par la présentation de l’appareil photographique utilisé par Depardon et une explication scientifique du principe de la camera obscura. C’est que le sentiment d’identité que réfléchit cette visite dans notre for argentique n’est pas de l’ordre de l’exactitude ou de l’exhaustivité. Il relève encore moins de la discipline ou de l’administration. L’identité française se révèle à travers les allées de la très grande bibliothèque, partielle, errante et approximative, composée de souvenirs aléatoires comme de racines plus établies. Raymond Depardon en fait un jeu de piste perpétuel, qui nous conduit à nous interroger collectivement sans jamais pouvoir mettre définitivement un terme à la partie.

  • 1.

    Voir aussi l’article d’Olivier Mongin, « La France dans l’œil de Raymond Depardon », Esprit, novembre 2010.

Jérôme Giudicelli

Ses études littéraires l'ont mené, après un passage par l'ENA, aux questions du travail, notamment de la formation professionnelle, vue à l'échelle régionale, puis nationale. Il est désormais fonctionnaire territorial en région pays de la Loire. Il reste fidèle à l'analyse littéraire et cinématographique à travers ses interventions sur l'actualité des livres et du cinéma.…

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