Kwibuka 30
Retour du Rwanda
Dans ce témoignage sur la trentième commémoration du génocide des Tutsi du Rwanda, Jérôme Heurtaux évoque les cérémonies officielles, la menace d’un négationnisme vigoureux et la visite des sites mémoriels, conscient de ne pas être tout à fait à sa place.
Dans le RER qui nous ramenait de l’aéroport Charles-de-Gaulle à Paris, Thierry me demanda si j’allais « faire quelque chose » de ce voyage. La question n’était pas incongrue, je pourrais bien écrire quelque chose : après tout, écrire est une de mes principales activités professionnelles et personnelles. C’est d’ailleurs aussi le cas de Thierry, qui est journaliste et a « couvert » le pays pour plusieurs journaux en 1994-1995. Revenir dans l’Afrique des Grands Lacs, disait-il, c’est remonter le temps, retrouver sa jeunesse. Mais il était là plutôt comme photographe ; le troisième homme du groupe était cinéaste ; tous deux avaient déjà « traité » le Rwanda. C’était donc à moi, qui n’y étais jamais allé, qu’on demandait si j’envisageais de « faire quelque chose » de ce trop court séjour au pays des mille collines, trente ans après le génocide des Tutsi. Thierry voyait juste, c’était bien mon intention, j’avais même projeté d’écrire tous les jours et de commencer avant même le départ, dès que j’aurais pris la décision définitive d’aller à Kigali et de poursuivre jusqu’au lendemain de notre retour. Écrire, mais pas forcément publier, car la peur de dire n’importe quoi, d’égrener des impressions sans valeur, la peur du voyeurisme aussi, n’étaient pas absentes.
« Tu connais l’histoire, m’écrivit plus tard Thierry, quand je lui fis lire une première version de ce texte, quand on passe une semaine en Chine, on écrit un livre, quand on passe un mois, on écrit un article, quand on passe un an, on n’écrit plus rien. » Oui, je connais bien cette histoire. Comme chercheur, je ressens très fort l’injonction de me taire, de laisser la parole aux victimes, aux rescapés, aux survivants et aux collègues spécialisés, bien entendu. Fallait-il pour autant renoncer, au prétexte de ne pas être spécialiste, circonstance aggravée par le fait d’être Européen et citoyen d’un pays qui a une lourde responsabilité dans la tragédie vécue par les Tutsi ? Pas nécessairement, dès lors qu’on en donne les raisons : « Pour qui et pourquoi écrit-on finalement ?, demandait Thierry dans son courrier. Un peu comme les visiteurs qui gravent leur nom sur les pierres des monuments ? Pour prendre part au rituel commémoratif ? Pour se rassurer sur sa propre humanité face à l’horreur, prouver qu’on n’y est pas resté indifférent et que l’on ne peut passer à autre chose sans s’acquitter d’une sorte d’offrande ? » C’était un peu de tout cela sans doute, mais aussi, par le témoignage – même naïf, même impressionniste – prendre part à ce qui pourrait ou devrait être un échange ininterrompu entre humains autour de cet événement monstrueux, dont nous n’avons pas fini de tirer tous les enseignements.
Je m’étais imaginé que l’écriture me servirait d’exutoire, qu’elle m’aiderait, la nuit tombée, me retrouvant seul dans ma chambre d’hôtel, à digérer ce que j’aurais vu, entendu et ressenti tout au long de la journée. Vœu pieux ! Maintenant que j’étais rentré et que, comme à mon habitude, je commençais seulement à écrire, je me demandais comment j’avais pu me projeter dans une telle discipline, moi qui parviens à peine, dans la vie ordinaire, à installer la moindre routine. Alors, en voyage… La découverte d’une ville se prolonge dans les bars de nuit et les lieux interlopes. Christophe, le cinéaste, connaissait parfaitement Kigali et – cela tombait bien – la fête était pour lui aussi le moyen le plus direct de compenser l’affliction. Pour être juste, de soirée festive, il n’y en eut qu’une, le premier soir de notre arrivée, comme un baroud d’honneur à la fatigue accumulée depuis la veille, à la nuit sans sommeil dans l’avion, au temps perdu à valider nos accréditations pour les cérémonies officielles. Car le pays est entré, dès le lendemain, dans une période de deuil : la musique a disparu de l’espace public, les lieux de libations ont fermé, les Rwandais ont plongé dans une sorte de léthargie qui se poursuivait quand, après quelques jours, nous sommes partis. J’ai donc sagement passé mes secondes parties de soirée dans ma chambre d’hôtel, mais je n’ai pas écrit. J’ai lu.
Ceci, par exemple. C’est Annonciata, une veuve du génocide, qui raconte : « Lorsque nos deux fils, Ghislain et Constantin junior, ont été baptisés, un prêtre français est venu à moi. “Je vous présente mes condoléances.” Ce prêtre marchait sur la route, le 7 mai 1994. Il a assisté à la torture et au meurtre de mon époux sauvagement tiré du véhicule qui était venu, quelques minutes plus tôt, prétendument, le sauver. “Il a eu une fin très atroce.” À cette phrase, j’ai arrêté l’homme d’Église : “Je ne veux pas en connaître plus.” Chacune d’entre nous doit composer avec sa volonté de ne pas vouloir savoir, comme d’ardemment le vouloir, de ce qui en a été des derniers moments de ses proches1. »
Et puis ceci, de José Kabago, Tutsi exilé au Canada, qui revint au Rwanda après le génocide à la recherche des survivants de sa famille. Il rencontra une jeune fille revenue de l’enfer qui lui raconta ce qui était arrivé à sa mère : « Ma mère a été tuée. Je le sais, parce que quand je suis revenue à la maison, je l’ai vue dans les latrines, on l’a découpée en morceaux et on les a jetés dans les latrines. » Il ajoute : « L’histoire de cette gamine m’a aidé à saisir qu’une bonne partie de la compréhension de ce génocide passe aussi par la description de l’horreur. Il faut savoir comment on a tué. J’ai appris que R. avait été enterré vivant, c’est un sort qu’on a fait subir à beaucoup d’autres Tutsi. Si on ne vise pas cette description, on s’interdira de comprendre2. »
Je ne mesurais pas, en lisant ces propos qui ne se contredisaient qu’en apparence, combien la volonté de savoir était en réalité au cœur de toute approche du génocide des Tutsi. Les rescapés sont infiniment libres de décider ce qu’ils veulent savoir en plus de ce qu’ils connaissent déjà, c’est-à-dire ce qu’ils ont vécu, appris ou découvert dans l’après-coup de l’événement. Volonté de savoir et refus de savoir relèvent du même mouvement, ils peuvent même coexister chez une même personne : plus qu’un mécanisme de protection, il s’agit dans les deux cas de restaurer la dignité des disparus, soit en partageant l’intimité des conditions de leur mort au risque de voir se dresser une image dégradée d’eux, soit en conservant comme une relique magnifiée la dernière belle image des êtres aimés jadis et à jamais disparus. Dans les très nombreux cas où les rescapés ont assisté à la mise à mort de leurs proches, la question ne se pose sans doute pas. Cette connaissance incorporée semble tellement insupportable qu’il faudrait pouvoir donner la possibilité de l’oubli.
Quant à l’observateur, surtout s’il est étranger, il doit faire l’effort inverse et, après avoir constaté qu’il ne sait rien ou si peu, entrer dans une démarche de connaissance qui est une expérience difficile, voire impossible. Car si certains faits sont dicibles, sont-ils pour autant audibles et, le cas échéant, sont-ils compréhensibles3 ? Est-on sûr de saisir ce qu’on lit et entend ? Plus on en sait, moins on semble comprendre. Comprendre quoi, du reste ? Ce qui a pu produire ce désastre absolu (l’analyse des causes et des conditions de possibilité), ce qu’est un génocide (l’expérience vécue), ce qu’il fait à la société meurtrie (les effets), ce qu’il signifie pour l’humanité (la leçon) ? J’ai retenu de ce séjour trop bref qu’il était décidément difficile pour l’observateur étranger de trouver un positionnement convenable. La compassion d’humain à humain est louable, mais elle peut être aussi déplacée, quand elle vient par exemple d’un ressortissant d’un des pays qui a colonisé le Rwanda dans le passé ou d’un Français, compte tenu du soutien politique et militaire de la France au régime hutu de Juvénal Habyarimana et de l’impéritie de l’opération Turquoise4. Je ne parle pas de l’accueil irréprochable que les Rwandais offrent à leurs visiteurs, mais du tourment qui assaille ces derniers quand ils prennent la mesure des conséquences qu’ont eues les agissements de leurs propres dirigeants. Quand bien même la compassion serait possible, elle se prolongerait difficilement dans une forme d’empathie, tant l’expérience du mal absolu semble créer une séparation avec ceux qui ne l’ont pas connue. Pour ma part, je me suis réfugié dans le recueillement et le silence.
Nous étions venus assister aux cérémonies officielles en même temps que de nombreuses délégations étrangères qui avaient fait le déplacement pour commémorer, au nom d’un « devoir de mémoire » constamment rabâché, le souvenir d’un événement qui demeurait sidérant. Christophe, qui avait noué des amitiés dans l’entourage du président, m’avait assuré que nous pourrions y accéder. J’étais curieux d’entendre Paul Kagame, d’apercevoir Bill Clinton, d’observer le ballet des cortèges officiels. Je voulais assister à une cérémonie qui marque chaque année le souvenir d’un drame dont j’avais lu plusieurs récits de « crise traumatique » touchant des survivants présents. Je ne fus pas déçu : il y eut du beau monde, de grands discours et même du spectacle.
La cérémonie officielle fut précédée, l’avant-veille, d’un colloque parrainé par l’épouse du président rwandais, Jeannette Kagame. Réunissant plusieurs dizaines de personnes dans un centre de conférences à l’extérieur de Kigali, il fut introduit par le ministre de l’Unité nationale et de l’Engagement civique, Jean Damascène Bizimana, qui délivra un discours de remerciements à tous ceux (juristes, journalistes, militants des droits humains, humanitaires, écrivains) qui avaient contribué à faire reconnaître le génocide et à en attribuer les responsabilités. Il rappela les principales étapes ayant mené à la prise de conscience planétaire du génocide, non sans condamner les discours négationnistes qui, à l’en croire, continuaient d’infuser un tout autre récit de l’événement. La matinée fut consacrée à la judiciarisation du génocide. La juriste Domitilla Mukantaganzwa rappela les difficultés qui avaient accompagné la mise en place des procès gacaca5, parmi lesquelles « la présence dans les jurys de génocidaires qu’il a fallu remplacer, la présence de l’idéologie génocidaire, la persistance de crimes, d’intimidations, d’assassinats contre des juges et des rescapés, l’incompréhension de la communauté internationale. Beaucoup demandaient l’amnistie générale ». L’avocate Michèle Hirsch affirma que, lors de procès récents de génocidaires, les conseils de ces derniers avaient opté pour « une défense de rupture, très agressive contre les victimes et contre les tribunaux », dans l’espoir d’apitoyer les jurés, des citoyens ordinaires, en général assez ignorants de l’histoire. Tous les intervenants semblaient s’accorder sur la menace d’un négationnisme vigoureux et renouvelé. Le déjeuner fut consacré au lancement d’un ouvrage rédigé par des « veuves du génocide », dont le titre, Entendez-nous, exprime explicitement la volonté d’être lu et cru dans un contexte où les forces de l’oubli et de la réécriture historique sont légion6.
C’est l’ombre portée du récit négationniste qui domina les discussions de l’après-midi, consacrées à « la clarté historique et [à] la lutte contre le déni à travers l’écriture » et auxquelles participèrent des journalistes et des écrivains. Cette présence inattendue, en plein Kigali et alors que s’annonçait une commémoration d’ampleur, du risque de la réécriture, de la menace de l’oubli, me laissa d’abord songeur. Tous avaient pourtant raison : il ne suffit pas qu’un crime de masse ou qu’un génocide ait eu lieu pour qu’il existe dans les consciences. Combien de génocides jamais décrits, voire « oubliés7 », y compris dans la région des Grands Lacs, faute d’historiens pour les décrire, d’avocats pour les dénoncer, de politiques pour les reconnaître ? Pourquoi, par exemple, les massacres perpétrés au Burundi en 1972 contre des élites hutu, dont plusieurs historiens ont décrit pourtant la nature génocidaire8, restent-ils décidément ignorés du grand public ? On comprend à cette aune qu’un génocide étudié, attesté, commémoré et reconnu par l’Organisation des Nations unies (ONU), comme c’est le cas du génocide des Tutsi en 1994, peut être relativisé, contesté, voire nié, dès lors qu’une coalition informelle d’acteurs (des bourreaux et leurs avocats à l’occasion de leur procès, des essayistes en mal de gloire, d’anciens militaires persuadés que les Africains ont la passion des conflits interethniques) active une série de contre-récits convergents.
« Chacune d’entre nous doit composer avec sa volonté de ne pas savoir, comme d’ardemment le vouloir », écrit Annonciata. Pensait-elle, en offrant une si belle tournure à l’expression tourmentée du souvenir, que cette formule si juste puisse convenir aux négateurs eux-mêmes du génocide ? Ce n’était donc pas seulement la perception de l’ampleur tragique du génocide qui était en jeu dans ces remémorations rituelles, c’était aussi sa reconnaissance même. Aussi invraisemblable que cela puisse être, ce génocide, qui a toutes les caractéristiques d’une extermination de masse et dont les preuves sont nombreuses et irréfutables, a aussi ses faussaires de la mémoire. Le négationnisme tient une bonne place dans la rhétorique des ennemis de Paul Kagame, qui sont nombreux. L’argument le plus répandu est celui d’un second génocide, qui aurait été perpétré par les Tutsi contre les Hutu avant, pendant et après le génocide de 1994. Ce récit, qui méprise les résultats des enquêtes les plus sérieuses, est constamment repris par des acteurs proches du pouvoir congolais.
Comme pour la Shoah, comme pour les persécutions commises contre les Ouïghours en Chine, la négation du crime accompagne sa perpétration et/ou le récit qui en est fait après coup. L’attestation du crime suppose donc son exposition. C’est pourquoi les sites commémoratifs continuent de montrer aux visiteurs les ossements et les vêtements tachés de sang des suppliciés. Le premier que nous ayons visité est celui de NTarama, à quelques dizaines de kilomètres de Kigali, dans cette région marécageuse du Bugesera où de nombreux Tutsi du Nord avaient été déplacés à la suite des massacres de 1959. Il témoigne, avec celui de Nyamata, situé non loin, des tueries perpétrées dans les églises catholiques. Nous y sommes arrivés en matinée sous une pluie fine. Vide de tout visiteur, l’endroit est entouré par une haute grille qui en délimite précisément les contours. L’église dans laquelle le massacre s’est produit est restée telle qu’elle était à l’époque ; cependant elle est désormais recouverte par une sorte de sarcophage qui ne l’enveloppe pas complètement mais qui la protège des intempéries. À Gori, en Géorgie, la maisonnette en bois où Staline est né bénéficie des mêmes protections contre l’usure du temps.
Le responsable du site qui nous accueille agit en bon fonctionnaire de la mémoire. Son discours est factuel, mais les faits sont rapportés avec un soin du détail pour susciter l’émotion. La visite guidée est du même acabit. Nous nous retrouvons dans l’église, désormais aménagée, dans laquelle des tables vitrées enferment plusieurs dizaines de crânes sur lesquelles les traces de coups de machette, de gourdin ou de pelle sont encore visibles. Je demande au guide si les familles ont donné leur accord pour que les restes humains de leurs proches soient ainsi exposés à la vue de tous. Le guide répond qu’il est important de présenter les preuves humaines de l’accomplissement du génocide. Les restes ainsi exposés comme dans un muséum d’histoire naturelle ne sont de toute évidence pas identifiés. Ils le seraient certainement si le gouvernement avait autorisé les vérifications des ADN, mais il n’y aurait plus alors de traces humaines à exposer ou presque. Les vêtements des victimes et les quelques objets qu’ils avaient apportés dans l’église seraient aisément identifiables aussi et pourraient être rendus aux familles. Mais la mémoire collective a besoin de ces reliques, car le génocide des Tutsi manque cruellement d’images. Les témoignages sont nombreux, les traces matérielles, physiques et psychiques sont innombrables, mais les photos et les vidéos sont rares. Nous visitons ensuite les fosses communes, aménagées dans de grandes salles souterraines dans lesquelles ont été empilés des cercueils en bois contenant des restes humains. Chaque boîte réunit approximativement les restes de dix à douze personnes, déposés en vrac. Je ressors de ce lieu infernal avec le sentiment que la mémoire y est encagée, comme si la volonté de prouver l’existence de l’extermination faisait obstacle à une appréhension tout simplement humaine du lieu et du monstre historique dont il abrite les traces.
Il est vrai que la politique historique officielle ne se réduit pas à la diversité des initiatives mémorielles qui ont marqué le souvenir du génocide depuis les années 19909. Mais le cadrage en forme de triptyque que les autorités n’ont cessé de rappeler à l’occasion du trentième anniversaire (« se souvenir, s’unir, se renouveler ») avait les apparences d’une injonction à laquelle il était difficile d’échapper. On devinait, derrière la sémantique mémorielle de l’État, le décalage entre l’événement, son immédiate réverbération et sa transformation en mémoire officielle et ritualisée. Thierry, qui était arrivé à Kigali dès septembre 1994, m’a parlé des corps à peine exhumés, de l’odeur de mort, des ossements dans les rues, de l’abîme dans le regard des survivants, du regard des tueurs tout juste arrêtés, de la dévastation des lieux. Par contraste, « la commémoration officielle avait des airs de ces enterrements où une personne, qui était vivante quelques jours plutôt, disparaît sous une montagne de fleurs et une succession de discours qui sont autant de pelletées de terre », a-t-il précisé. L’objectif revendiqué de la politique mémorielle officielle, m’a-t-il expliqué, est en effet d’éradiquer la division et la conscience ethniques : « Louable dessein, mais qui bute sur le paradoxe de savoir comment commémorer le génocide des Tutsi en effaçant l’idée qu’il existe des Tutsi et des Hutu. » Comment, ai-je pensé, mener la réconciliation en faisant silence sur les massacres perpétrés par les forces du Front patriotique rwandais (FPR), dont les représentants dominent l’État et l’économie du pays depuis 1994 ? En effet, s’il n’est pas question de « double génocide », les forces du FPR ont bel et bien tué et massacré pendant la guerre civile qui a précédé le génocide, pendant que se déroulait ce dernier et après, en particulier dans l’est de l’ancien Zaïre en 1996-1997. L’ONU, qui a reconnu le génocide des Tutsi, a aussi enquêté sur ces massacres à travers le projet Mapping, placé sous l’autorité du Haut Commissariat aux droits de l’homme10. Des centaines de violences, qui n’ont jamais été jugées ni commémorées, ont pu être répertoriées. Les massacres du FPR ont disparu de la mémoire officielle, oubli volontaire qui exclut du deuil des centaines de milliers de Rwandais, interdits de parole et de compassion – et de justice. « Au Rwanda, la politique de la mémoire a donc son revers dans une politique de l’oubli », me dit Thierry. Déchirer ce voile de l’oubli, évoquer ces crimes, ceux que l’armée rwandaise commet au Congo – où elle soutient le Mouvement du 23 mars (M23) dans une guerre contre les groupes rebelles issus des forces armées qui ont commis le génocide et qui n’ont sans doute pas renoncé à leur projet de reconquête du pouvoir –, les abus du régime de Paul Kagame, c’est s’exposer à l’accusation de négationnisme. Comme s’il n’était pas autorisé de commémorer le génocide sans adhérer à l’ordre politique.
Nous nous sommes rapidement rendu compte que ce temps de commémoration que nous allions partager irait bien au-delà – ou, devrais-je dire, en deçà – de sa visée mémorielle officielle. Il est vite apparu que ce trentième anniversaire, comme les vingt-neuf autres qui l’avaient précédé, serait pour une partie de la population bien autre chose que l’accomplissement formel d’un rituel attendu. Là où nous allions, dans les mémoriaux comme dans les salles de conférence ou de spectacle qui abritaient les événements officiels, nous rencontrions des personnes de tous âges, venues à plusieurs, des classes de jeunes scolaires et des familles. Certaines venaient déposer des couronnes mortuaires sur les fosses communes, beaucoup d’entre elles étaient vêtues de noir. Les Rwandais accomplissaient un rituel qui leur était propre, ils se réunissaient en souvenir de leurs défunts. Cela rendait notre présence incongrue – du moins, c’est ainsi que je la ressentais.
Les trente années écoulées ont changé la physionomie de la population rwandaise – la proportion de rescapés n’est plus qu’infinitésimale –, les cérémonies ont évolué dans leur contenu et sans doute un certain nombre de rescapés n’abordent-ils pas de la même manière ces événements mémoriels. Mais le temps ne change visiblement rien à l’affaire : les traumatismes individuels et collectifs sont toujours bien présents et l’anniversaire ne peut qu’en réactiver le vécu subjectif. L’après-midi de notre départ, je m’étais approché du mémorial de Kibagabaga, sur une colline de Kigali, où une cérémonie avait lieu. Un millier de personnes peut-être s’étaient rassemblées. La foule était réunie dans un espace clos, en béton, à l’air libre. Après quelques discours et quelques chants, elle s’est dirigée en file vers la fosse commune pour y déposer des gerbes de fleurs. Encadrée par des volontaires du programme gouvernemental Kwibuka (« Souviens-toi »), la procession était photographiée et filmée par des professionnels, les mêmes qui immortalisent les cérémonies de mariage. Seul étranger visible en ces lieux, j’y ai été accueilli avec respect, mais je ne me sentais pas à ma place. Ma compassion butait sur la honte ressentie devant l’imbroglio diplomatique du président Macron, qui avait laissé entendre quelques jours plutôt – avant de rétropédaler maladroitement – que la France reconnaissait sa responsabilité de ne pas avoir volontairement empêché la poursuite, sinon la survenue, du génocide. Elle butait sur l’ampleur monstrueuse du crime : j’y reviens car un trouble m’envahit dès que je reprends ce récit. Aucun proche, aucune personne de ma connaissance n’a disparu pendant ces cent jours et cent nuits. Ces gens habillés de noir qui portaient des bouquets et marchaient en silence, c’était leurs morts qu’ils honoraient.
En accomplissant ce voyage, j’avais le sentiment de réaliser un rituel d’initiation dans sa phase concrète – après une phase livresque qui s’était étalée sur de nombreuses années. Cela faisait longtemps que je me préparais, sans en avoir pleinement conscience, à ce voyage en terre génocidaire. Je n’étais pas le premier universitaire français, tant s’en faut, à faire cette démarche qui mêle une curiosité scientifique, une interrogation éthique et un geste citoyen. La lecture d’Une initiation de l’historien Stéphane Audouin-Rouzeau, à sa parution en 2017, précédée et suivie de celle des livres de Jean Hatzfeld sur la population de Nyamata ou des travaux d’Hélène Dumas, avaient fait leur œuvre en moi11. Cela m’est apparu évident le jour même du départ, alors que j’expliquais à mes étudiants que je devais interrompre mon cours de « grands enjeux contemporains », me précipiter à Roissy et ne pas rater mon vol dont l’heure du départ avait été avancée. Ce qui ne devait être qu’une simple information, accompagnée d’une excuse de devoir raccourcir la séance de plus d’une heure, se transforma en discours moralisateur, voire sermonneur. Je leur parlai du génocide des Tutsi et des raisons pour lesquelles il avait eu lieu, alors qu’il aurait sans doute pu être évité si nos autorités avaient su décrypter les signes avant-coureurs et les alertes de spécialistes qui leur parvenaient pourtant. Je citai le président Mitterrand qui prononça, en juin 1994 à Oradour-sur-Glane, au moment même où les tueurs accomplissaient leur besogne au Rwanda sans être condamnés par la France, un discours vibrant sur le « plus jamais ça »12. Je dressai surtout un parallèle avec les drames de notre époque, en évoquant les persécutions contre les Ouïghours ou les « débats » en cours autour de la qualification des crimes commis à Gaza par l’armée israélienne. J’évitai de faire appel au fameux « devoir de mémoire », tant cette injonction devenue rituelle nous rend trop souvent aveugles aux tragédies de notre temps. Le devoir d’histoire, arrimé à une nécessité d’éclairer le présent, voilà l’enjeu ! Mais je rappelai ce qu’avait été le génocide au Rwanda, le million de morts en trois mois, le cortège de blessés du corps et de l’âme. Je leur dis qu’en dépit de la distance géographique, l’humanité entière avait été meurtrie pendant cet effroyable printemps et j’insistai, cherchant dans les yeux de mes étudiants le signe d’un intérêt pour ce que je disais, la lueur d’un questionnement sur les drames de l’époque. J’espérais secrètement leur transmettre la volonté de savoir.
Le hasard faisant bien les choses, F., l’épouse de N., notre contact dans l’équipe gouvernementale, était guide au Musée des arts du Rwanda, le nouveau nom de l’ancienne maison du président Juvénal Habyarimana, assassiné le 6 avril 1994 par deux missiles tirés sur son avion. Le Falcon piloté par un équipage français explosa juste au-dessus de la maison présidentielle, située non loin de l’aéroport de Kigali. Le président rwandais, accompagné de son homologue burundais, n’eut pas la chance d’un Hassan II qui parvint à échapper, en 1972, à une tentative d’assassinat en plein ciel.
Juvénal Habyarimana était militaire de carrière. Devenu ministre de la Défense en 1965, il vivait sur le site bien avant de prendre le pouvoir en 1973. Président de la République, il fit construire un imposant palais autour duquel s’organise un grand jardin tropical qui abrite une piscine, un enclos pour l’ancien boa présidentiel et une colonie de singes. Acquis par l’État rwandais, la maison est devenue la résidence officielle de la présidence de la République. Pasteur Bizimungu, qui dirigea le pays entre 1994 et 2000, y résida. La maison a par la suite été transformée en musée d’art, « car les gens trouvaient choquant de visiter le palais d’un génocidaire », explique F. Officiellement donc, il s’agit d’un musée d’art, mais les visiteurs – nous n’échappions pas à la règle – venaient voir le palais d’Habyarimana, écouter les guides raconter des anecdotes sur la cruauté attribuée à l’ancien chef d’État, montrer les traces de ce qui serait le sang d’un opposant torturé à mort dans le petit bureau présidentiel, devenu une remise abritant les pièces de la collection permanente. F. nous montra l’entrée de l’escalier dissimulée par un trompe-l’œil dans le placard de la chambre des enfants, qui accède à la terrasse d’où l’hélicoptère présidentiel pouvait, en cas d’urgence, évacuer cet hôte méfiant. Une fausse salle de bains cachait la vraie salle de bains, dans laquelle on pouvait se réfugier et de laquelle on pouvait s’enfuir.
Le double sens de cette visite s’illustrait dans la parfaite incongruité d’une exposition d’œuvres plastiques d’artistes rwandais réparties dans les pièces des appartements privés de l’ancien président. Dans sa propre chambre trônait la fameuse autruche de Jean Claude Sekijege (Cycle de vie, 2006) faite de chiffons et de différents matériaux, comme pour rappeler combien l’ancien maître des lieux s’était illusionné sur les intentions exterminatrices des extrémistes hutu et de son propre entourage. Le scénario le plus probable de son assassinat est en effet que les deux missiles aient été tirés, non des quartiers tenus par les rebelles du FPR, mais d’un camp militaire de l’armée rwandaise situé non loin de là. Des débris (les deux moteurs, un aileron arrière, des morceaux de carlingue) ont d’ailleurs été regroupés dans un jardin attenant et, pour quelques francs de plus, on peut se promener sur une pelouse entretenue et fraîchement coupée qui offre un lit de verdure à ces traces tordues et calcinées de l’événement qui déclencha le génocide. L’assassinat déclencha et non provoqua le génocide, comme cherchent à le faire accroire les négationnistes, puisque celui-ci se préparait depuis plusieurs années et notamment dans la maison même que nous visitions, au nez et à la barbe du président. Le fameux cabinet génocidaire, appelé en kinyarwanda akazu ou « petite maison », se réunissait autour de la première dame Agathe Habyarimana dans une grande pièce entourée de fenêtres et donnant sur le jardin, qui ressemble à une immense véranda et dans un coin de laquelle trône un bar américain. Elle est aujourd’hui réservée aux enfants des visiteurs, qui peuvent y lire et dessiner.
À huit heures du matin, ce lundi 8 avril 2024, le mémorial de Gisozi est déjà rempli de visiteurs de toutes sortes. Des délégations internationales viennent apporter le soutien de leur pays sans s’attarder. Les étrangers se présentent à l’accueil, déposent des fleurs, font un petit tour, commentent ce qu’ils voient, repartent. Des familles entières arrivent en tenue du dimanche, d’un pas lent. Elles empruntent le chemin qui mène aux fosses communes, sans passer par le musée. Elle se recueillent, déposent une gerbe de fleurs, prennent quelques photos. Elles s’attardent. Les étrangers viennent visiter un monument, les Rwandais viennent rendre hommage aux leurs.
« Le Rwanda est un pays de collines, de montagnes, de forêts et de lacs, d’enfants souriants, de marchés bondés, de tambours, de danseurs, d’artisans et d’ouvriers. Les 26 338 kilomètres carrés desservent les 8 millions d’habitants sur les 1 000 collines. Notre terre est riche et fertile. Le climat est agréable », peut-on lire sur le premier panneau du musée du génocide. Le texte poursuit : « Ceci a été notre demeure pendant des siècles. Nous sommes un seul peuple. Nous parlons une même langue, nous avons une même histoire. Récemment, cependant, le génocide a jeté l’opprobre dans notre vie et nous a désunis. Ce chapitre représente une période amère de nos vies, mais chacun d’entre nous doit en garder la mémoire, d’abord pour ceux que nous avons perdus, ensuite en vue de construire un meilleur avenir. Ceci concerne notre passé et notre avenir, nos cauchemars et nos bons rêves, notre peur et notre espoir. Aussi commençons-nous par la fin avec notre pays que nous aimons. »
- 1. Sylvie Barakagwira et al., Entendez-nous, Kigali, Histoires et images, 2024, p. 50-51.
- 2. José Kagabo, « Après le génocide. Notes de voyage », dans Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, Samuel Kuhn et Jean-Philippe Schreiber (sous la dir. de), Le Choc. Rwanda 1994 : le génocide des Tutsi, postface d’Henry Rousso, Paris, Gallimard, 2024, p. 68-69.
- 3. Voir le passionnant échange entre l’historienne Hélène Dumas et l’écrivaine Beata Umubyeyi Mairesse, « Rwanda : raconter l’indicible » [vidéo en ligne], La Manufacture d’idées, 2024.
- 4. Vincent Duclert, La France face au génocide des Tutsi. Le grand scandale de la Ve République, Paris, Tallandier, 2024.
- 5. Créées pour compléter le travail des tribunaux nationaux et du Tribunal pénal international pour le Rwanda, de 2004 à 2012, douze mille juridictions gacaca (prononcer « gatchatcha »), ces « tribunaux sur l’herbe » inspirés d’anciennes assemblées coutumières pour arbitrer les conflits, au sein desquels siègent des magistrats citoyens élus, ont traité près de deux millions de dossiers. Voir Hélène Dumas, Le Génocide au village. Le massacre des Tutsi au Rwanda, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 2014, et le film documentaire d’Anne Aghion, Mon voisin, mon tueur, 2001.
- 6. S. Barakagwira, Entendez-nous, op. cit.
- 7. Pierre Bayard et Soko Phay (coord.), Mémoires en jeu, no 12, « Les génocides oubliés ? », hiver 2020.
- 8. Jean-Pierre Chrétien et Jean-François Dupaquier, Burundi 1972. Au bord des génocides, Paris, Karthala, 2007.
- 9. Voir les travaux de Rémi Korman, notamment « L’État rwandais et la mémoire du génocide. Commémorer sur les ruines (1994-1996) », Vingtième Siècle, no 122, avril-juin 2014, p. 87-98, et « Les mémoriaux du génocide : lieux de transmission de l’histoire ? », dans Virginie Brinker et al., Rwanda, 1994-2014. Histoire, mémoires et récits, Dijon, Les Presses du réel, 2017, p. 49-60.
- 10. Voir Scott Straus, « Écrire l’histoire des violences durant les années 1990 au Rwanda », dans Laëtitia Atlani-Duault, Jean-Hervé Bradol, Marc Le Pape et Claudine Vidal (sous la dir. de), Violences extrêmes. Enquêter, secourir, juger. République démocratique du Congo, Rwanda, Syrie, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, coll. « Le bien commun », 2021, p. 45-57.
- 11. Stéphane Audoin-Rouzeau, saisi en 2008 par l’ampleur de l’événement, a raconté ses voyages au Rwanda dans Une initiation. Rwanda (1994-2016), Paris, Seuil, 2017. Henri Rousso a également laissé une trace de son séjour au Rwanda à l’occasion de la vingtième commémoration du génocide dans « Un voyage au Rwanda » [en ligne], À la recherche du temps présent, 11 mars 2015. Voir aussi Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie. Récits des marais rwandais, Paris, Seuil, coll. « Fiction et Cie », 2000 ; Une saison de machettes, Paris, Seuil, coll. « Fiction et Cie », 2003 ; La Stratégie des antilopes, Paris, Seuil, coll. « Fiction et Cie », 2007 ; Englebert des collines, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2014 ; Un papa de sang, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2015 ; Là où tout se tait, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2021. Et Hélène Dumas, Le Génocide au village. Le massacre des Tutsi au Rwanda, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 2014 ; Sans ciel, ni terre. Paroles orphelines du génocide des Tutsi (1994-2006), Paris, La Découverte, coll. « À la source », 2020.
- 12. Je m’appuyais sur la remarque qui ouvre l’avant-propos de S. Audoin-Rouzeau et al., Le Choc, op. cit., p. 8.