D’une autre Europe. Dire, écrire et agir en Europe centrale de Jean-Yves Potel
Le dernier livre de Jean-Yves Potel, spécialiste de l’Europe centrale, est un objet inclassable, qui conjugue l’analyse politico-historique, l’essai militant, l’interview de personnalités et le récit de rencontres littéraires. Ce patchwork partiellement inédit de textes de différentes natures présente une remarquable unité, qui s’explique par un long compagnonnage engagé et passionné de Jean-Yves Potel avec l’Europe centrale et les Balkans – qui figurent en bonne part dans cet ouvrage et c’est tant mieux – et avec ses grandes figures politiques, militantes et littéraires.
Des années d’apprentissage et de formation intellectuelle au contact de François Maspero, qui éditait la revue La Nouvelle Alternative, aux entretiens avec certaines grandes voix d’Europe centrale, le livre dessine en creux le parcours de l’auteur, témoin privilégié des convulsions du continent pendant ces quarante dernières années, qui partage avec nous ses emballements militants et ses admirations littéraires, de la Pologne à la Roumanie en passant par la République tchèque ou le Kosovo. Ses rencontres réelles ou virtuelles, comme avec l’écrivain polonais Kazimierz Brandys, admiré mais jamais connu, jalonnent une existence riche de moments partagés ou d’amitiés pérennes. On devine la curiosité de l’auteur pour les voix fortes, celles des résistants, des dissidents, de ceux qui portent la voix des sans-voix, tels Karol Modzelewski ou Václav Havel, qui ont mêlé leur vie à la grande histoire et dont la trajectoire inattendue a été forcée par le destin de leur pays. Son admiration va à celles et ceux qui ont payé cher et dans leur chair une intégrité, une loyauté, une naïveté parfois. Plusieurs de ces figures ont connu une inversion de trajectoire au gré des changements politiques, connaissant la reconnaissance puis l’opprobre, à l’instar de l’écrivaine est-allemande Christa Wolf, l’une des artistes les plus surveillées par la Stasi qui se retrouve accusée d’avoir également informé la police politique, ou passant, comme Havel, de la résidence surveillée à la présidence de la République, ou de la prison à la Diète puis à une diète politique (Modzelewski).
Le texte consacré au destin tragique de la poétesse tsigane et polonaise Papusza, prise en étau entre l’instrumentalisation des cultures minoritaires par le régime communiste et la méfiance de ses pairs tsiganes, est certainement le plus émouvant. Il traduit la « disparition » de la culture tsigane et l’intérêt de Jean-Yves Potel pour les mondes disparus et ceux qui les incarnent ou les racontent. L’échec d’une troisième voie entre socialisme autoritaire et capitalisme libéral tchécoslovaque suite à la répression du Printemps de Prague de 1968, raconté par Antonin Liehm, illustre aussi l’étiolement des utopies, dont la région aura été un laboratoire. Surtout, Jean-Yves Potel prend toute la mesure de la présence juive en Pologne avant-guerre, de sa quasi-disparition après-guerre et de son retour plus récent sous forme littéraire, historique ou mémorielle. Cet intérêt, auquel il a consacré un livre marquant, La Fin de l’innocence. La Pologne face à son passé juif (Autrement, 2009), le conduit à s’entretenir avec les écrivains et journalistes Konstanty Gebert et Hanna Krall, celle-ci lui racontant comment elle a commencé à écrire sur le passé juif de la campagne polonaise. Il écrit aussi sur la présence des morts juifs dans le théâtre de Tadeusz Kantor et sur Jakób Frank, juif de Podolie et personnage central d’un grand livre d’Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature en 2018. Un chapitre est consacré au « lyrisme de la perte » qui marque une littérature polonaise contemporaine obsédée par l’histoire.
Beaucoup des personnages croisés dans le livre sont morts, mais leurs propos résonnent avec force dans l’Europe d’aujourd’hui. Si bien qu’une ambivalence accompagne le lecteur tout au long du livre, qui présente d’un côté des vestiges d’un monde disparu et orchestre de l’autre une série de résonances avec les enjeux de l’Europe contemporaine. L’entretien avec la militante des droits des femmes kosovare Sevdije Ahmeti rappelle par exemple que le retour de la guerre sur le sol européen est toujours possible : or la guerre est pleinement revenue en Ukraine, un certain 24 février 2022. L’introduction de l’ouvrage part d’ailleurs du choc que représente cet événement. Des vents mauvais soufflent sur l’Europe, l’histoire revient, la voici qui balaie nos certitudes de paix et de démocratie. Pourquoi en effet ne pas écouter ce qu’ont à nous dire ces héros et ces anti-héros qui – alors que nous pensions, à l’Ouest, être protégés par les vertus de la démocratie libérale, les promesses de l’Union européenne et les garanties de l’OTAN – ont, à l’Est et au Sud-Est, fait face avec un courage obstiné à l’autoritarisme ou à la guerre et parfois à ces deux fléaux combinés ? Intervieweur éprouvé, passeur engagé, Jean-Yves Potel nous fait connaître et re-connaître cette intelligentsia d’une « autre Europe » qui accordait « sa confiance au monde » et dont les œuvres et les combats, qui relient l’art, l’histoire et la politique, auront beaucoup à nous apporter dans les combats à venir.