Jarosław Kaczyński via Wikimédia (r 	Kancelaria Sejmu / Rafał Zambrzycki 2017)
Jarosław Kaczyński via Wikimédia (r Kancelaria Sejmu / Rafał Zambrzycki 2017)

Élections législatives en Pologne : les leçons de 1989

Avec la perspective des élections législatives à venir, les manifestations du 4 juin contre le gouvernement polonais résonnent comme un écho de 1989, où la contestation suivie d'élections avaient précipité la fin du régime communiste. Mais le parallèle met surtout en lumière ce qui différencie les deux situations, et le défi immense qui est devant l'opposition aujourd'hui.


Le 4 juin 2023 à Varsovie et dans les grandes villes de Pologne, l’opposition au parti Droit et justice (PiS), au pouvoir depuis 2015, a organisé des manifestations qui ont rassemblé, selon les chiffres officiels, plus de 500 000 personnes rien qu’à Varsovie, épicentre du mouvement1. La date choisie, qui commémore les élections du 4 juin 1989, ne l'avait pas été par hasard : il s’agissait, quatre mois avant les élections parlementaires prévues cet automne, de profiter de l’analogie avec les « élections fondatrices » qui ont entraîné le démantèlement du régime communiste et inauguré l’entrée en démocratie, pour renforcer la portée de l’événement.

La possibilité d’une alternance

À maints égards, l’analogie n’est pas dénuée de sens. Comme en 1989, ces élections à venir sont importantes et pourraient s’avérer déterminantes si l’opposition les gagnait2. De deux choses l’une : soit le resserrement autoritaire porté par le PiS, qui déploie depuis son retour au pouvoir une politique d’atteinte à l’État de droit au service de sa « révolution conservatrice », se poursuit, soit on assiste à une mise à l’arrêt de cette politique incarnée par Jarosław Kaczyński et à un rééquilibrage du jeu politique. Comme en 1989 aussi, on assiste en Pologne à une polarisation marquée de la scène politique. La campagne des élections de juin avait donné lieu à une bataille d’invectives entre le camp du Parti ouvrier unifié polonais (PZPR) et celui de Solidarność, qui tranchait avec l’esprit de compromis de la Table ronde qui avait eu lieu quelques mois auparavant. Les débats de la Table ronde – qui avaient réuni les fractions modérées de l’opposition autour de Lech Wałęsa et ceux qui se faisaient appeler les « réformateurs » du Parti, menés par le général Wojciech Jaruzelski et son ministre de l’Intérieur Czesław Kiszczak, avaient abouti à des accords qui prévoyaient l’organisation d’élections semi-libres en juin 1989. Ces dernières devaient, dans l’esprit du compromis de la Table ronde être, certes, « compétitives » mais sans donner lieu à une véritable « confrontation ». Il s’agissait alors de fabriquer de la concorde nationale afin de sauver ce qui pouvait l’être d’un régime communiste aux abois. Les réformateurs du Parti n’ont pas été déçus : les comités civiques qui représentaient Solidarność dans la campagne ont introduit une dynamique de confrontation qui a rehaussé l’enjeu de ces élections de 1989, les transformant en véritable référendum pour ou contre le régime communiste. De ce point de vue, le face-à-face qui oppose cette année le PiS et l’opposition dépasse l’enjeu de cette seule élection : c’est la possibilité même d’une alternance, d’une alternative politique et, au fond, l’avenir du pluralisme et de la démocratie, qui est ici l’enjeu.

La mise en miroir de 1989 et 2023 est cependant plus riche d’enseignements si l’on se penche sur les différences essentielles entre ces deux scrutins. Les élections de 1989 – dont le mythe s’est construit après que les résultats ont produit leurs effets de rupture avec le système communiste – étaient d’abord un piège tendu à l’opposition, qu’il s’agissait de coopter dans le système en échange d’une légalisation du syndicat Solidarność, interdit depuis la déclaration de l’état de guerre le 13 décembre 1981. Le scrutin n’était d’ailleurs que partiellement ouvert à la concurrence libre, 65 % des mandats à la Diète étant réservés aux candidats des organisations officielles. Ces élections perdues d’avance pour l’opposition – puisqu’elles maintenaient les équilibres tout en organisant l’entrée d’un nouveau personnel politique dans le champ politique officiel – sont pourtant entrées dans l’histoire de la démocratie polonaise dès le soir du premier tour, quand les communistes durent constater que les comités civiques avaient raflé la quasi-totalité des mandats ouverts à la concurrence, alors que leurs propres candidats, qui avaient recueilli trop peu de voix, allaient devoir attendre un second tour de scrutin humiliant pour être enfin élus. Au Sénat, nouvelle institution crée par les accords de la Table ronde, 92 sièges sur 100 échurent également à l’opposition. Coup de tonnerre dans le camp socialiste, ces résultats provoquèrent des réactions en chaîne qui aboutirent, quelques semaines, plus tard à l’élection inédite d’un chef de gouvernement non socialiste, Tadeusz Mazowiecki.

La question qu’il faut se poser est donc : comment l’opposition a-t-elle pu gagner en 1989 des élections perdues d’avance ? Transposée dans le contexte actuel, elle peut être reformulée ainsi : comment l’opposition risque-t-elle de perdre des élections qu’elle aurait pu avoir gagné d’avance ?

Incarner l’avenir

Plusieurs arguments peuvent être avancés. L’opposition en 1989 a d’abord su développer une stratégie électorale payante. Elle a maximisé les minces possibilités offertes par une loi électorale qui ne lui était pas favorable, en présentant par exemple un seul candidat par mandat ouvert à la concurrence afin d’orienter le vote des électeurs ; elle a unifié son message politique et standardisé la campagne ; elle s’est démultipliée partout dans le pays en mobilisant un maximum de soutiens ; elle a même marginalisé – de bonne guerre ? – la partie la plus radicale de l’opposition qui refusait tout compromis avec le pouvoir. Aujourd’hui, le PiS est le parti le plus organisé et le mieux implanté sur le territoire, et maintient son hégémonie sur le camp national-conservateur en marchandant une partie de ses places sur les listes avec d’autres partis de la même famille. Il n’est sans doute pas d’autre stratégie possible pour l’opposition centriste, la plus à même de renverser le PiS, que celle de l’unité : mais la Plateforme civique (PO) de Donald Tusk et Pologne 2050 de Szymon Hołownia se présentent à ce jour en ordre dispersé et même, pour ce dernier, dans une alliance de circonstance et sans cohérence idéologique avec le Parti paysan polonais (PSL), autrefois allié de la gauche post-communiste. Quant à la gauche, elle est trop faible pour présenter une alternative crédible.

Une seconde divergence notable tient à la sociologie des candidats. Ceux du Comité civique n’étaient pas tous connus des électeurs, mais leur légitimité était intacte ; militants ou compagnons de route de Solidarność, leur photographie au côté du leader historique du syndicat, Lech Wałęsa, valait attestation de militantisme, de dissidence ou de valeur morale ; leur biographie était leur seul programme ; le sigle de Solidarność avait un pouvoir magique de démultiplication des voix ; les dirigeants du syndicat disposaient d’un capital politique inentamé par l’exercice alors impossible des responsabilités. Ce n’est pas le cas de l’actuelle opposition au PiS, en particulier des dirigeants de la Plateforme civique, dont le leader n’est autre que l’ancien Premier ministre puis ancien président du Conseil européen Donald Tusk. Tous ou presque ont connu l’exercice de responsabilités gouvernementales ou partisanes au niveau national avant d’être rejetés par les électeurs, ce que le PiS ne se prive pas d’exploiter jusqu’à la lie, les accusant de tous les maux possibles : d’être élitistes, « européistes », agents communistes et même poutinistes, dans une entreprise de disqualification qui tranche avec l’esprit du « pacte entre élites » de 1989 qui avait permis aux représentants du régime déchu de se convertir à la démocratie. Dernier avatar de cette stratégie consistant à faire de ses adversaires politiques des ennemis à la nation, la Diète a récemment voté une loi instaurant une commission d’enquête sur les influences russes, qui fait d’ailleurs écho à une commission similaire à l’Assemblée nationale française ou au Parlement européen. Sauf qu’en Pologne, l’objectif à peine voilé du pouvoir est d’en faire un instrument pour disqualifier les opposants au gouvernement, à commencer par Donald Tusk lui-même3.

Faut-il le rappeler ? La victoire du Comité civique en 1989 a également profité des fragilités d’un Parti communiste alors fortement discrédité par une triple crise économique, sociale et politique. Ce dernier a même abordé les élections du 4 juin à la manière des précédentes, reprenant des modalités de campagne routinières, introduisant il est vrai un peu de compétition dans la sélection des candidats et autorisant plusieurs candidats pour un même mandat, ce qui revenait à se porter un coup fatal. Le PiS ne commet pas ce genre d’erreurs. Ce qu’il fait le discrédite aux yeux d’une partie de la société et de ses partenaires européens, mais pas auprès de son électorat, qui ne le voit pas comme une organisation mortifère, bien au contraire. Le parti de Kaczyński continue d’alimenter son offre politique, articulant mesures économiques et sociales concrètes (l’une des propositions de campagne est d’amplifier sa mesure phare, « 500+ », introduite en 2016, en augmentant le montant de l’allocation par enfant que reçoit chaque famille polonaise de 500 à 800 zloties) et discours sur les valeurs et la mémoire. Le PiS parvient à conjurer le risque de routinisation en faisant feu de tout bois, comme guidé par une hubris qui, seule, peut expliquer comment le mépris, la grossièreté et l’outrance sont devenus des langages du pouvoir. Face à lui, l’opposition démocratique ne propose pas autre chose qu’un discours articulé autour d’universels (la démocratie, l’égalité des droits) qui apparaissent abstraits voire déjà vus pour de nombreux Polonais. En forçant l’analogie, les rôles respectifs tenus par le Parti et l’opposition en 1989 sont en somme inversés en 2023, du moins pour une partir du public : c’est l’opposition démocratique qui est discréditée et le PiS qui continue d’incarner le renouveau (même si une concurrence plus radicale, celle du parti Confédération, se renforce sur sa droite). Ce que martèle d’ailleurs le PiS, pour qui l’opposition est d’ailleurs remplie – selon son discours – d’agents communistes… L’un des principaux enjeux pour l’opposition est donc de reléguer le PiS au passé et parvenir à incarner l’avenir : c’est aujourd’hui loin d’être une mince affaire.

Comment ignorer, également, l’inversion historique de la position de l’Église et de la plupart des prêtres ? En 1989, les églises accueillaient les comités civiques et offraient leurs ressources à la campagne électorale de l’opposition. En 2023, l’épiscopat polonais soutient explicitement le pouvoir. 

Autoritarismes et guerre en Europe

À ces éléments qui relèvent de la vie politique intérieure, il faut ajouter une différence essentielle du contexte international. Celui de 1989 s’est imposé comme celui de l’épuisement des formules politiques autoritaires qui présidaient aux « démocraties populaires », dont certaines sont d’abord entrées dans une dynamique réformatrice, autorisée par le lancement en Union soviétique de la Glasnost et de la Perestroïka en 1985. Ces réformes, qui ont échappé à leurs initiateurs, ont finalement conduit au démantèlement du système communiste et à la célébration unanime des valeurs démocratiques. Nous sommes aujourd’hui dans un moment inverse de brouillage des frontières entre régimes démocratiques et autoritaires, voire de légitimation de l’autoritarisme et de sa promotion transnationale. Les « épisodes » autoritaires peuvent durer : Viktor Orbán a été réélu pour la quatrième fois consécutive Premier ministre de la Hongrie en 2022 ; même succès pour Recep Tayyip Erdoğan, qui entame son troisième mandat présidentiel en Turquie.

Pis, l’Europe toute entière est gagnée par le contexte de la guerre en Ukraine, fait social total qui bouleverse l’action des États comme celle des sociétés, en particulier celles situées à la frontière de l’Union européenne. Or, dans le prolongement de l’intense mouvement de solidarité du peuple polonais en faveur de son voisin ukrainien, la stratégie du pouvoir polonais a consisté à se positionner comme le leader en Europe du soutien à l’Ukraine, de l’accueil des réfugiés à la facilitation de l’envoi de l’armement occidental, stratégie dont il recueille des profits symboliques importants. La Pologne s’est ainsi rapidement et contre toute prévision reclassée sur la scène internationale, au point où le président américain Joe Biden ne dédaigne pas de se rendre directement à Varsovie lorsqu’il vient en Europe. À qui le shérif américain qu’incarne Gary Cooper sur l’affiche canonique de Solidarność en 1989 donnerait-il son vote en 2023 ? On peut, sans cynisme aucun, reconnaître qu’au-delà des difficultés évidentes que représente la guerre pour la Pologne, cet événement inédit est aussi du pain béni pour le pouvoir en politique intérieure. La guerre offre en particulier un contexte favorable à la résurgence du passé dans la vie politique : l’histoire des relations entre la Pologne et ses voisins est relue dans le sens d’une proximité et d’une amitié anciennes avec l’Ukraine et d’une inimitié radicale avec la Russie. Oubliés les tensions mémorielles avec l’Ukraine, le contentieux de la guerre ukraino-polonaise en 1918-1919 et des massacres de Volhynie pendant la Seconde Guerre mondiale ; oubliée la colonisation de la Galicie orientale par les Polonais entre le xive et le xviiie siècles : les autorités polonaises proposent un récit ajusté au moment de l’histoire que nous vivons, n’hésitant pas à renforcer un récit victimaire destiné à susciter des identifications entre les deux peuples. La guerre en Ukraine offre ainsi au pouvoir polonais une rente de situation : elle est aussi une entreprise de blanchiment d’une politique d’atteinte à l’État de droit et aux libertés auprès de la communauté internationale. Le défi qui s’impose à l’opposition est donc immense, d’autant que s’il n’est pas courant de changer de dirigeants en période de crise, il est rarissime de le faire en temps de guerre.

  • 1. Un rassemblement s’est tenu dans plusieurs villes européennes, comme à Paris, à l’initiative de l’Association pour la défense de la démocratie en Pologne. L'auteur remercie sa présidente, Joanna Lasserre, de lui avoir suggéré la présente réflexion. 
  • 2. Voir Jérôme Heurtaux, Pologne 1989. Comment le communisme s’est effondré, préface de Georges Mink, Plœmeur, Codex/ Le Courrier d’Europe centrale, coll. « L’Europe excentrée », 2019.
  • 3. Suite aux réactions négatives suscitées par ce projet, le président Andrzej Duda a proposé aux parlementaires d’introduire plusieurs amendements pour en limiter la portée.