L’écho de Marc Bloch dans l’écriture de l’histoire de l’Afrique
À partir de la réception de Marc Bloch, Jean-Pierre Chrétien revient sur l’influence décisive de l’historien dans la refondation de l’histoire de l’Afrique à partir des années 1960.
La panthéonisation de Marc Bloch honore l’auteur de L’Étrange Défaite (Gallimard, 1940), mais aussi l’œuvre d’un historien qui a contribué à refonder une discipline cruciale dans la formation des citoyens. En ce qui me concerne, cet hommage m’a fait réfléchir sur ce que je devais à ce médiéviste dans mon travail d’historien de l’Afrique.
Il s’agissait en effet, dans les années 1960, d’effectuer une véritable révolution copernicienne dans l’approche des sociétés subsahariennes. Ce continent semblait comme appartenir à une autre planète, relevant essentiellement de l’ethnologie, c’est-à-dire d’une description de populations et de cultures, inscrites dans des paysages jugés tout aussi intangibles. Face à ce culturalisme africaniste, nous pouvions nous référer à Marc Bloch1. En conclusion d’une synthèse sur mémoire et histoire en Afrique, nous écrivions : « Il nous faut retrouver la logique fondamentale de l’interprétation historique, celle d’une lecture critique du temps et de l’autre, fondée sur les principes d’incertitude et de diversité : l’incertitude des ruptures, des abandons ou des innovations, la diversité des situations géo-culturelles. Plus que la “longue durée”, l’apport de l’histoire de ce siècle réside peut-être dans cette réflexion sur la vibration des durées, sur les contradictions ou les quiproquos, sources de glissements incessants, d’autant plus délicats à détecter que les sociétés s’accrochent à des discours de stabilité et de continuité au moment même où elles sont parcourues de courants de décomposition ou de forces innovatrices2. »
Je trouvais cela dans l’œuvre de Marc Bloch quand, récusant les débats sans issue sur la place de la tradition germanique ou de la tradition gallo-romaine aux « origines » de la féodalité, il essayait de comprendre la spécificité d’une situation, en un lieu du monde (l’ouest de l’Europe) et en un temps (quelque part entre les viiie et xie siècles). Ce qu’il mettait en valeur, c’était que ces générations ont « fini par faire du neuf en s’efforçant d’adapter du vieux ».
Cette approche ne pouvait tomber mieux face au schéma socio-racial qui prétendait rendre compte du clivage hutu-tutsi au Rwanda et au Burundi par une invasion « hamitique » en pays « bantou »3. Un historien burundais a montré que les colonisateurs belges se référaient au Moyen Âge tel qu’il était perçu précisément avant Marc Bloch4. En fait, le régime instauré dans les années 1930-1950 relevait d’une véritable néo-féodalisation : affaiblissement du pouvoir royal et durcissement de l’exploitation paysanne, en confondant clientèles et pouvoirs territoriaux et surtout en assimilant le droit foncier à celui des serfs de notre Moyen Âge5.
Parallèlement, l’histoire ancienne du Burundi se trouvait réduite à un simple débat sur des « origines » situées au nord ou au sud, tandis que celle du Rwanda était cantonnée à une mise en récit ethno-politique des exploits de héros fondateurs6. Cette approche occulte la nécessité d’inscrire la formation des monarchies, entre le xvie et le xviiie siècle, dans une perspective de longue durée, englobant deux millénaires d’histoire de l’agriculture et de la métallurgie, ainsi qu’une évolution encore plus ancienne des paysages et du peuplement. L’évolution des paysanneries d’Europe occidentale telle que mise en lumière par Marc Bloch fut décisive pour les recherches en histoire rurale que nous avons développées, dans le cadre d’une coopération entre les universités de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et du Burundi, dans les années 19807. Il en fut de même pour les croyances et les cultes, ainsi que leur articulation au politique, soulignée par Marc Bloch dans ses écrits sur « les rois thaumaturges8 ».
Enfin, nous ne pouvions ignorer l’exemple offert par celui-ci face aux grandes crises du monde contemporain, en ce qui me concerne face au génocide des Tutsi du Rwanda. Il ne s’agissait pas d’un militantisme annexe, mais d’un authentique prolongement du métier d’historien. En 1995, j’écrivais : « En Europe, la sensibilité à la dialectique des continuités et des ruptures est suffisamment en éveil pour qu’on pense au piège déjà dénoncé par Marc Bloch comme la tentation diabolique d’une histoire centrée sur les origines. Mais en Afrique, les réponses seraient toujours plus simples ; de type culturaliste ou même naturaliste… L’Afrique expertisée par le Nord reste comme une planète à part, sans histoire propre et dont la “plasticité” s’offrirait aux modelages d’un ordre mondial9. » Ailleurs, nous avons rappelé que Marc Bloch, dans L’Étrange Défaite, avait souligné qu’il était d’abord un citoyen français et qu’il ne s’était senti juif qu’en fonction des persécutions de Vichy. « De même les Tutsi du Rwanda ne se sont sentis proches des Juifs qu’à la suite de la tentative d’extermination qu’ils ont subie, et non en vertu des élucubrations racistes dont la littérature coloniale les avait affublés10. »
En conclusion, Marc Bloch nous aide à ne pas oublier, qu’en Afrique comme en Europe, l’utopie des origines traduit une réaction de fuite devant les défis historiques nouveaux.
- 1. Voir Jean-Pierre Chrétien, « Pourquoi l’Afrique, pourquoi l’histoire ? », Afrique et histoire, no 1, 2003, p. 13.
- 2. Voir J.-P. Chrétien et Jean-Louis Triaud (sous la dir. de), Histoire d’Afrique. Les enjeux de mémoire, Paris, Karthala, 1999, p. 493.
- 3. Voir J.-P. Chrétien, « Hutu et Tutsi au Rwanda et au Burundi », dans Jean-Loup Amselle et Elikia M’Bokolo (sous la dir. de), Au cœur de l’ethnie. Ethnies, tribalisme et État en Afrique, Paris, La Découverte, 1985, p. 129-165.
- 4. Voir Jean-Marie Nduwayo, L’Imaginaire de l’Occident médiéval au Burundi et au Rwanda, de la fin du xixe siècle aux années 1960. Construction, diffusion et motifs du succès, thèse de doctorat en histoire, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2009.
- 5. Voir J.-P. Chrétien, « Féodalité ou féodalisation du Burundi sous le mandat belge », dans Études africaines offertes à Henri Brunschwig, Paris, Éditions de l’EHESS, 1982, p. 367-387.
- 6. Voir J.-P. Chrétien, « Mythes et stratégies autour des origines du Rwanda (xixe-xxe siècles) : Kigwa et Gihanga, entre le ciel, les collines et l’Éthiopie », dans J.-P. Chrétien et J.-L. Triaud (sous la dir. de), Histoire d’Afrique. Les enjeux de mémoire, Paris, Karthala, 1999, p. 281-319.
- 7. Voir J.-P. Chrétien, Histoire rurale de l’Afrique des Grands Lacs. Guide de recherches, Paris, Éditions AFERA, 1983.
- 8. Voir J.-P. Chrétien, « Pouvoir d’État et autorité mystique. L’infrastructure religieuse des monarchies des Grands Lacs », Revue française d’histoire d’outre-mer, t. LXVIII, no 250-253, 1981, p. 112-130.
- 9. J.-P. Chrétien, « Un “nazisme tropical” au Rwanda ? Image ou logique d’un génocide », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 48, 1995, p. 131.
- 10. Voir J.-P. Chrétien et Marcel Kabanda, Rwanda. Racisme et génocide. L’idéologie hamitique, Paris, Belin, 2016, p. 373.