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Rassembler la nation

Selon saint Augustin, les péchés sont comme des parodies des vertus, des imposteurs qui se servent du champ lexical de chaque vertu dont ils sont l’image trompeuse, afin d’induire en erreur le pécheur. Chaque péché renvoie donc à l’homme une ressemblance superficielle et facile avec une qualité admirable, l’abnégation de soi et l’ouverture vers quelque chose de plus grand et de plus généreux en moins. Ainsi, l’amour du beau peut devenir luxure, la juste indignation rage et cruauté, la fidélité réaction, etc. Les passions moins avouables se glissent sous le masque linguistique des sentiments nobles, flattant nos faiblesses.

Marine Le Pen, en troquant le nom du Front national pour celui de «Rassemblement national», a ainsi voulu mettre la main sur une sémantique à résonance gaullienne, profitant du brouillage de pistes moral et politique à droite mais aussi de l’effondrement inédit du consensus moral et politique fondateur de l’ordre républicain depuis la guerre.

Le mouvement gaulliste dont elle veut s’approprier le langage a été traditionnellement distinguable à première vue du mouvement frontiste en ce que celui-là ne se disait jamais, jusqu’à une date récente, explicitement «de droite» – idéologie considérée comme discréditée par la guerre, même s’il se positionnait à droite dans l’hémicycle, là où, dès sa fondation en 1972, la particularité du FN est d’avoir brisé ce tabou sémantique. Les gaullistes, du Rpf au Rpr en passant par l’Unr et autres Udr, tiennent plutôt le langage du «rassemblement» du peuple dans son ensemble. Ceci s’explique par le fait que l’acte fondateur (et donc consubstantiel à son essence) du mouvement gaulliste est un rassemblement « transpartisan » et œcuménique de tous les Français au nom de l’indépendance nationale et de la résistance au fascisme et à l’occupation. Un triptyque conceptuel fondateur réunissant antifascisme démocratique, souverainisme et hostilité aux «factions» considérées comme porteuses de guerre civile. Si son antifascisme s’enracine dans la tradition chrétienne sociale, son «nationalisme» est à la fois celui, libérateur et non pas dominateur, de la Révolution française et des luttes des peuples pour leur indépendance, et son «ni droite ni gauche», celui de la camaraderie, de la «chaude conspiration des égaux» nées des maquis de la Résistance et qui ne peut se comprendre que comme la conséquence logique, quasi mécanique, des deux premiers éléments.

Se dire «de droite» en 1972, c’était une façon explicite, et explosive, de refuser ce «rassemblement» qu’était ou que se voulait le gaullisme, qui n’était «de droite» que par accident et malgré lui. C’était s’inscrire dans la droite ligne d’une guerre civile vieille de deux cents ans et que la république gaullienne avait par principe refusé ­d’assumer. Le FN à sa fondation était une coalition des «vaincus de l’Histoire» qui se retrouvaient tous autour d’un seul point : une commune détestation de l’homme du 18 juin. Anciens de Vichy et de la Waffen SS, résistants passés à l’Oas, atlantistes libéraux animés par un anticommunisme inconditionnel, européistes soucieux de l’unité de l’Occident voire de la solidarité des «races» blanches face aux Russes et au Tiers-monde, tous voyaient dans le Général et sa politique une trahison de la cause qu’ils défendaient. Là où il voulait rassembler (droite et gauche, capital et travail, catholiques et juifs) autour des principes déjà évoqués, eux prenaient parti. Les uns, s’ils sont le plus souvent de droite, se soucient avant toute chose de l’unité (et de l’universalité) de la nation ; les autres, s’ils se disent «nationalistes», se soucient avant tout de l’unité (et de la pureté) de la droite.

Si la sensibilité gaulliste a toujours trouvé inspiration dans le champ lexical du «rassemblement» (et, accessoirement, dans celui du «peuple/populaire» et de la «République»), la famille du FN a toujours puisé dans celui de la «réconciliation» – mot-clé autour duquel se structurait le combat pérenne de l’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain (Admp) et dont on peut suivre l’arc depuis la lutte acharnée que l’Admp et ses alliés livrèrent après-guerre contre «la barbarie de l’épuration» et «l’idéologie résistantialiste» jusqu’aux ambiguïtés vénéneuses ­d’Égalité et réconciliation d’Alain Soral aujourd’hui. Sur fond d’appel à une «réconciliation nationale», celle-ci s’est toujours faite aux dépens d’un ennemi de l’intérieur dont la francité serait, sur critères uniquement ethno-religieux, douteuse. Là où la tradition héritière de la Résistance prônait un rassemblement de tous les Français sans égard pour leur religion, leur idéologie ou leur couleur de peau à la seule exception de ceux qui ont livré la patrie à l’ennemi ou persécuté les innocents en son sein, ceux qui n’avaient que «réconciliation» à la bouche entendaient par là celle entre les bourreaux et leurs victimes – une demande de clémence qui ne vaudrait qu’une fois les bourreaux enfin sur le banc des accusés. Nationalistes face aux faibles, à l’étranger errant et apatride, mais laquais face à l’étranger lorsqu’il est fort et dominateur, face aux empires ; leur nationalisme est la parodie lâche et grotesque du nationalisme gaullien qui, à l’envers, est généreux et ouvert, protecteur envers les minorités religieuses, libérateur envers les colonisés, mais d’un souverainisme sourcilleux et intransigeant face au mépris et à la froide superbe des empires qui le submergeraient.

Pour le FN, mieux vaut McDo que le couscous.

Pour le FN, «l’occupation» étrangère qu’il propose en premier lieu de combattre n’est pas l’hégémonie états-­unienne ou capitaliste financière ni même l’Union européenne, mais celle des immigrés «musulmans», comme jadis ses fondateurs se souciaient davantage du «complot juif» que de l’occupation allemande. Mieux vaut Hitler que Blum. Mieux vaut aussi Trump et une France colonisée mais occidentale que Mélenchon et une France souveraine et métissée – bref, mieux vaut McDo que le couscous.

Si donc le «rassemblement national» que Marine Le Pen appelle de ces vœux – dans l’espoir probable que cela sonne «gaulliste» et participe ainsi de sa stratégie de «dédiabolisation» rhétorique – renvoie réellement à quelque chose, c’est davantage au Rassemblement national populaire de Marcel Déat. Ce dernier, lui aussi, cherchait à ménager une certaine sensibilité laïque, républicaine et socialiste à l’intérieur d’une «révolution nationale» pétainiste foncièrement antirépublicaine, et sa vision s’appuyait avant tout sur la perspective d’une victoire définitive du Reich et son unification de l’Occident européen sous l’égide d’une pax germanica dont la France fasciste ne serait qu’une province.

Que le musulman ait remplacé le juif dans la paranoïa du moment ne change rien sur le fond qui structure le mouvement, ni ce par quoi il veut nous séduire. Décidément, les factieux, les capitulards capables, comme les émigrés d’antan, de s’allier avec le fort du dehors contre le faible du dedans ne sauraient jamais « rassembler ». Ce nom, hommage rendu par le vice à la vertu, reste une imposture.