Conjugaisons identitaires
Dans Juif, français, de gauche… dans le désordre (La Découverte, 2024), écrit après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, Arié Alimi conjugue ses identités sans les hiérarchiser. Critique de l’abandon d’une partie de la gauche dans la lutte contre l’antisémitisme, il refuse la mise en concurrence des racismes.
Arié Alimi retrace une trajectoire de vie personnelle, un parcours d’intellectuel engagé et des positions politiques qu’il a élaborées au fil de ses expériences et de ses rencontres.
Il présente d’abord les expériences vécues au cours desquelles il a construit ses attachements et ses identités multiples. « Juif » : né à Sarcelles dans une famille traditionaliste algéro-tunisienne, il fréquente une école juive orthodoxe puis divers mouvements de jeunesse juive, dont un lié au sionisme de gauche ; au temps des fêtes juives familiales s’est ajouté celui des « parenthèses estivales » sur les plages de Netanya en Israël ou dans le souk de Jérusalem. Il est également « français », « d’origine maghrébine » précise-t-il, puisque son physique le désignerait comme tel. Enfin, « de gauche » : à travers ces milieux qu’il commence à fréquenter à partir de l’été 2014. Lors de cet été en effet, lorsqu’il s’engage comme jeune avocat pour la défense de deux jeunes ayant participé aux manifestations et aux saccages de commerces juifs de sa ville, il est traité de « traître » et « excommunié » par sa communauté. Il se rapproche alors des mouvements décoloniaux et d’autres organisations de gauche, ainsi que de la Ligue des droits de l’homme (dont il est devenu un responsable éminent). Mais voilà que survient la « déflagration du 7 octobre 2023 » avec les massacres du Hamas au sud d’Israël ; il subit alors une autre « excommunication », cette fois de la part de ses amis de gauche : parce qu’il dénonce leurs « justifications innommables de l’horreur » et leur adhésion à ce qu’ils considèrent comme une « résistance », il est alors traité de « sioniste de gauche », de « juif avant que de gauche ».
Il forge ainsi ses premières positions de principe : non seulement le refus de la violence, surtout si elle vise des civils, mais aussi le refus d’être à chaque fois renvoyé à un « camp » et d’avoir à choisir. Arié Alimi préfère conjuguer ses identités plutôt que les hiérarchiser, même si leur coexistence est difficile.
« Sujet stratifié », comme il l’écrit dans un dernier chapitre, c’est en faisant « résonner entre elles ses identités [qu’il tente de] trouver la bonne harmonie et éviter le déchirement personnel ». C’est ainsi qu’il fait appel à son identité « humaniste et décoloniale » pour ne pas sombrer, au lendemain des massacres du 7 octobre, dans la colère et l’esprit de vengeance. De même, quelques années auparavant, c’est lorsqu’il découvre « l’envers du sionisme » auprès de Palestiniens de Jérusalem et avec la fin du rêve de paix après l’assassinat de Rabin en 1995 qu’il devient non sioniste (sans se dire antisioniste) et décide de rester vivre en France où il considère qu’il peut mieux conjuguer ses identités multiples. Il n’en considère pas moins que « la disparition d’Israël serait un crime contre l’humanité » et appelle ses camarades de gauche à ne pas oublier que le sionisme est certes lié au colonialisme européen, mais qu’il est aussi un projet d’autodétermination.
L’antisionisme peut-il être un antisémitisme ? Il pense qu’il faut vérifier dans chaque situation l’intention de l’utilisation du terme « sioniste ». S’il refuse tout nationalisme qui vise à constituer une identité collective homogène rejetant l’autre (le Palestinien) et considère que la Nakba est le produit d’une politique d’expansion territoriale qui n’a jamais cessé, pour autant, il juge que cette Nakba a aussi été le résultat d’une guerre pour la survie d’Israël. Selon lui, le partage de 1947 (et l’acceptation des frontières d’armistice de 1949, réaffirmée par les Nations unies en 1967) semble être « le compromis juridique et politique le plus acceptable ». Pour l’avenir, il souhaiterait la création d’un État pour les deux nations, mais cet idéal lui semble difficile à penser après le massacre du 7 octobre. Pour autant, comme Juif de gauche, il condamne également les massacres d’aujourd’hui à Gaza, la colonisation et les discriminations contre les Arabes israéliens.
Résolument attaché à une gauche décoloniale, Arié Alimi critique celle-ci lorsqu’elle devient « totalisante » et méconnaît les Juifs de gauche (son « angle mort »), ou lorsqu’elle accepte la violence contre les civils : non, la fin ne justifie pas les moyens ! Et ce d’autant moins que le Hamas, doublement antisémite (par son idéologie islamiste et du fait de soixante-quinze ans de guerre), est aussi porteur d’une idéologie inégalitaire, contraire à tout projet d’émancipation.
C’est à propos de l’antisémitisme existant dans une partie de la gauche qu’il porte ses critiques les plus profondes. Retraçant l’histoire longue de ce racisme jusqu’à ses formes contemporaines (des attentats des années 1980 au négationnisme de la sphère Dieudonné-Soral et à l’antisionisme complotiste, fantasmant sur la puissance des Juifs, du Conseil représentatif des institutions juives de France et d’Israël), Arié Alimi évoque avec amertume « l’abandon » qu’a constitué pour lui le refus de La France insoumise de manifester le 12 novembre 2023 contre l’antisémitisme. Il a ressenti alors la même angoisse existentielle qu’il a vécue après les attentats de 2015. Face à l’antisémitisme, cette gauche n’aurait ainsi qu’un « logiciel désuet et manichéen », des « lectures binaires, campistes et anti-impérialistes », oubliant le facteur humain et prêtant le flanc à une accusation d’« alliance de circonstance avec l’islamisme ».
« Juifs et musulmans sont devenus des variables d’ajustement de la politique nationale et internationale. » Arié Alimi refuse cette mise en concurrence des racismes et l’instrumentalisation de l’antisémitisme. Les deux minorités, juive et musulmane, étant également victimes de discriminations, il considère que l’objectif de « désamorcer leur confrontation est aujourd’hui un enjeu fondamental pour la cohésion des gauches, la coexistence des communautés et l’avenir de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme ». Il se revendique d’un judaïsme humaniste et décolonial dont il trouve les références dans la Bible, les préférant à d’autres, plus violentes. Ces valeurs universelles sont pour lui en consonance avec un universalisme républicain ouvert et une identité de gauche non manichéenne.
Tout en nuances dans ses conjugaisons identitaires, Arié Alimi a cependant une vision déformée (mais très commune) de l’histoire récente du judaïsme français et de la France républicaine. Celle-ci a connu en effet, au cours des années 1980-1990, une période d’ouverture au cours de laquelle, s’appuyant sur l’esprit du « droit à la différence », les Juifs de France ont pu affirmer leur double fidélité à Israël et à la France sans hiérarchiser leurs identités – et ce malgré les premiers regains d’antisémitisme. Priorisent-ils tous aujourd’hui « le sionisme et le nationalisme juif » ? Rien n’est moins sûr ! Mais il est vrai que ces deux fidélités sont aujourd’hui en tension, alors que la politique israélienne actuelle les divise souterrainement et qu’elle suscite une réprobation morale qui va parfois jusqu’à la délégitimation de l’existence de l’État.
Une question pour finir : pourquoi ses « parenthèses estivales » de jeunesse sur les plages de Netanya étaient-elles donc « un apaisement pour l’identité juive » ? S’agirait-il juste, pour les parents et grands-parents, du bonheur de retrouver l’atmosphère de leur Maghreb natal (un paradis nouveau après la chute), ou d’un sentiment plus personnel d’assurance de soi dans un pays où la population majoritaire est juive ?
Juif, français, de gauche… dans le désordre
Arié Alimi