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La Science politique des modernes. Durkheim, la sociologie et le projet d’autonomie, de Francesco Callegaro

Economica, coll. "Études sociologiques", 2015, 320 p., 29 €

La sociologie, telle qu’elle reçoit son assise méthodologique et institutionnelle avec l’œuvre d’Émile Durkheim (1858-1917), dénonce l’erreur fondamentale de la science politique : son aveuglement à la réalité de la société comme telle, irréductible aux individus qui la composent. Pour autant, la sociologie est animée dès l’origine par l’ambition d’une nouvelle science politique, capable ­d’exprimer «le projet moderne d’autonomie», dont Francesco Callegaro reconstruit patiemment et clairement la constitution.

Pour réaliser cette ambition, Durkheim remplace d’abord l’hypothèse artificialiste et normative du contrat social par le principe réel et comparatif de la division du travail social. Rousseau et Montesquieu ont certes reconnu la spécificité du règne social en passant de l’analyse des lois à celle des mœurs, mais ils n’ont pensé ce règne que comme une création de l’art politique du légis­lateur. Pour Durkheim, il faut séparer la science de l’art politique et considérer le monde social dans «sa dynamique historique d’auto-organisation».

La constitution de la sociologie est liée au passage de «l’orage révolutionnaire» en France, qui manifeste dans toute sa radicalité la crise moderne du social. Il s’agit de rechercher une nouvelle forme de solidarité, capable d’accommoder l’exigence individualiste et l’idéal critique qui apparaissent sur la scène politique. Ces derniers imposent en effet un développement de la réflexivité sur le mouvement historique effectif de la société dont la sociologie est issue et qu’elle approfondit par son œuvre d’éducation populaire. Il s’agit en somme d’«accomplir la Révolution». Néanmoins, la Révolution, telle qu’elle est comprise par Durkheim, repose sur une conception abstraite de ­l’individu (sans antécédents historiques, sans milieu social), à laquelle il oppose le fait constitutif de la vie humaine qu’est l’association. Si l’individu est une abstraction qui nourrit l’idéologie et les pseudosciences individualistes (droit, économie, philosophie politique), l’idée d’individu autonome n’en demeure pas moins «un fait social vrai», qui exprime des tendances sociales spécifiquement modernes. Le défi de la sociologie consiste donc à résoudre la contradiction inhérente à l’idéologie moderne : si cette dernière fait de l’homme un tout qui cherche à développer sa personnalité morale et à satisfaire ses besoins, alors la société apparaît contre nature. Pour Francesco Callegaro : «L’engagement sociologique suppose ainsi de traverser l’écran de l’idéologie moderne, afin de penser la nature sociale de cet individu autonome qui semble d’abord se constituer dans la négation de toute vie sociale.»

Dans le passage de la solidarité mécanique des sociétés traditionnelles, fondée sur la communauté de croyances et de rituels, à la solidarité organique des sociétés modernes, fondée sur la coopération rationnelle, une individualité plus libre surgit en effet : la personne comme être autonome, capable de suivre les normes sociales de pensée et d’action. Le culte de l’individu est ainsi notre religion moderne, qui a «pour premier dogme l’autonomie de la raison et pour premier rite le libre examen» (« L’individualisme et les intellectuels », 1898). Selon F. Callegaro, cela signifie que l’on ne peut plus rien imposer à ­l’individu «qu’il ne puisse reconnaître comme pleinement justifié par des raisons». De ce point de vue, la sociologie, en tant que discipline réflexive, est «la condition de réalisation de l’autonomie moderne de la personne».

Pourtant, elle propose bien une «science politique des modernes». ­L’accélération capitaliste de la division du travail social provoque en effet deux phénomènes anomiques, rendus manifestes par les vagues de suicides : les crises industrielles et l’antagonisme du travail et du capital. À la déréglementation libérale, Durkheim oppose «l’expression politique de l’auto­régulation sociale », comprise comme tension vers plus de justice dans les relations contractuelles. Contre le mythe de l’idéologie libérale, pour lequel l’État doit garantir les droits intrinsèques des individus, et contre la mystique communautaire, pour laquelle l’individu doit se sacrifier aux fins (guerrières) de l’État, la sociologie durkheimienne définit l’État comme «l’organe même de la pensée sociale» (Leçons de sociologie, 1890-1900), qui doit consolider dans le droit les aspirations individualistes qui traversent les pratiques sociales modernes. L’activité de l’État n’est donc ni principalement économique ni militaire, mais avant tout cognitive et morale : porter au plan du savoir l’exigence de justice portée par la société. Pour Durkheim, le propre des sociétés démocratiques tient à ce que l’État et la société communiquent, ce qui permet aux citoyens de délibérer et de réfléchir sur les lois : «Un peuple est d’autant plus démocratique que la délibération, la réflexion, que l’esprit critique jouent un rôle plus considérable dans la marche des affaires publiques» (Leçons).

La traduction institutionnelle de ce principe est la généralisation des «assemblées délibérantes». La démocratie est ainsi «le régime de la réflexion» et s’identifie au socialisme qui, dans le cadre d’une compréhension sociologique de la modernité, cesse d’être l’enrôlement de l’État au service du développement de l’industrie, pour devenir l’aspiration à une socialisation de l’économie : «On appelle socialiste toute doctrine qui réclame le rattachement de toutes les fonctions économiques, ou de certaines d’entre elles qui sont actuellement diffuses, aux centres directeurs et conscients de la société. » (le Socialisme, 1895-1896). En équilibre entre la tendance anarchiste du fouriérisme et la tendance despotique du collectivisme guesdiste, Durkheim privilégie «l’organisation démocratique de l’autorité», qui assigne un rôle aux associations de travailleurs dans le gouvernement de l’économie.

Dans un contexte marqué par l’accroissement de la division internationale du travail social (ladite mondialisation) et la dérégulation de la finance, le livre de F. Callegaro montre qu’il est toujours possible de puiser dans les ressources de la sociologie durkheimienne pour élaborer une politique démocratique et socialiste, qui articule de nouvelles formes de solidarité et ouvre toujours plus les règles de la vie commune à la délibération collective.

Jonathan Chalier

 

Jonathan Chalier

Secrétaire de rédaction de la revue Esprit, chargé de cours de philosophie à l'École polytechnique et à l'Institut catholique de Paris.

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