Interceptions par le Dôme de fer de missiles iraniens lors des frappes d’octobre 2024. Par Hanay   Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=153441440
Interceptions par le Dôme de fer de missiles iraniens lors des frappes d’octobre 2024. Par Hanay — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=153441440

Le Moyen-Orient en guerres

Les guerres d’Israël sur des fronts multiples au Moyen-Orient sont d’autant plus difficile à arrêter qu’elles apparaissent aux populations concernées comme des menaces existentielles. Elles constituent un échec majeur du droit international garanti par les Nations unies.


Israël déclare être en guerre depuis plus d’un an sur sept fronts : Gaza, Cisjordanie, Liban, Syrie, Yémen, Irak, Iran. Il estime que depuis sa création et pour préserver sa sécurité, il a déjà mené une douzaine d’affrontements en comptant deux Intifada et trois opérations à Gaza entre 2008 et 2021. Mais les guerres actuelles sont spécifiques à bien des points de vue. Outre la diversité des acteurs en jeu, leur caractère fortement asymétrique, la contestation du droit international clairement affichée, l’incertitude sur leur fin, l’impuissance de la communauté internationale en font des cas à part avec un impact immédiat, et à terme de lourdes conséquences.

Entre unité nationale et divisions

Après une phase de sidération, la mise en cause de Benyamin Netanyahou et de l’armée pour leurs défaillances, le traumatisme et le sentiment d’une menace existentielle ont conduit à un réflexe d’unité nationale en faveur de la priorité choisie par les autorités : « la victoire totale » et l’éradication du Hamas puis du Hezbollah. Elle s’est manifestée par une attitude hostile envers une population palestinienne accusée de complicité à l’égard du Hamas, le rejet de tout État palestinien confirmé par la Knesset et la tentation d’annexer la « Judée Samarie » et Gaza, voire d’expulser les Palestiniens vers la Jordanie et l’Égypte. Cependant, cette unité nationale cache de profondes divisions, notamment sur la question des otages, délaissée par le Premier ministre et qui a contribué au limogeage du ministre de la Défense, Yoav Gallant. Depuis la dissolution du cabinet de guerre, Netanyahou est seul maître à bord pour poursuivre une guerre sans fin. Mais un profond clivage s’était développé, avant même le 7 octobre 2023, entre les partisans d’un Israël messianique, influencé par les partis religieux annexionnistes, et ceux d’un pays laïc et démocratique. Il est clair que ce clivage réapparaîtra dès que des élections seront organisées.

Les facteurs de vulnérabilité sont pluriels. L’image d’Israël s’est fortement dégradée en raison notamment de l’ampleur des destructions et des morts, en grande majorité civils, tant à Gaza qu’au Liban : ses liens avec de nombreux pays, notamment en Afrique et en Amérique latine, se sont distendus, accroissant son isolement international. La guerre de Gaza a provoqué la suspension du processus de normalisation d’Israël mené avec un certain nombre de pays du Golfe. Il n’est pas sûr qu’il puisse reprendre, en particulier avec l’Arabie saoudite. Un doute subsiste sur la capacité du gouvernement et de l’armée d’assurer à terme la sécurité du pays. Ce climat explique que de nombreux Israéliens s’interrogent sur leur avenir. Certains ont quitté Israël en silence – le chiffre de cinq cent mille a été avancé –, pour aller dans des pays proches comme Chypre ou la Grèce, voire d’autres plus lointains dont ils ont la nationalité, comme les États-Unis.

Mais Israël continue de bénéficier d’un soutien américain, inconditionnel et bipartisan, sur le plan tant diplomatique que militaire, malgré les camouflets subis par l’administration Biden, qui a demandé en vain d’épargner les populations civiles, plaidé pour un cessez-le-feu et s’est opposé à une intervention de Tsahal au Liban. Ce soutien s’est manifesté par les vétos émis contre plusieurs projets de résolutions du Conseil de sécurité, une aide militaire constante qui s’est élevée à près de 18 milliards de dollars depuis un an, et le renforcement de son dispositif militaire au Moyen-Orient pour assurer la sécurité d’Israël, malgré la priorité affichée en faveur du pivot Pacifique. Le retour au pouvoir de Donald Trump ne peut que renforcer ce soutien mais peut également l’inciter à faire la paix « en vingt-quatre heures ».

Une population palestinienne sans avenir

Le Hamas, dont l’état-major a été « neutralisé » et qui a perdu un grand nombre de combattants – treize mille selon Israël – est considérablement affaibli. La bande de Gaza, en ruine à 80 %, est devenue invivable. Faute de possibilité d’un État palestinien viable, le seul avenir pour la population palestinienne est soit de rester dans un État d’Israël élargi sans droits politiques, soit d’être expulsée dans des États voisins. En Cisjordanie, le quadrillage par Tsahal d’un territoire fragmenté et l’agressivité des colons systématiquement soutenus par l’armée perturbent la vie quotidienne de la population, qui redoute une nouvelle Nakba. Cependant, malgré son affaiblissement, le Hamas est loin d’être éradiqué. Émanation du mouvement des Frères musulmans, il est un « écosystème » profondément ancré dans les populations palestiniennes, et capable à terme de reconstituer ses forces combattantes comme son arsenal. Le passé a montré qu’une répression sévère engendre plus de terroristes qu’elle n’en élimine. La relève est assurée par la nouvelle génération dont les parents auront été décimés par Tsahal et qui rejoindront « l’axe de la résistance », à la fois par esprit de revanche et faute de perspective, tant économique que politique.

Un Moyen-Orient déstabilisé

Le Moyen-Orient, déjà en proie au chaos avant le 7 octobre, risque d’entrer dans une période de sérieux bouleversements, possiblement accrus par le fossé entre les opinions publiques arabes et les gouvernements. Le Liban, sinistré économiquement et politiquement, est un cas à part. Par-delà l’élimination spectaculaire de son état-major, le Hezbollah, à l’instar du Hamas, et pour les mêmes raisons, se reconstruira à terme car il est fortement ancré dans la communauté chiite libanaise qui compte plus d’un million et demi de personnes. Le déplacement massif d’une grande partie de cette population en pays sunnite et chrétien peut jouer le rôle de catalyseur d’une nouvelle guerre civile.

Pour Israël, la menace existentielle demeure l’Iran qui, arrivé au « seuil », laisse entendre qu’il peut le franchir et se doter d’un arsenal nucléaire si ses intérêts vitaux sont en jeu. L’objectif d’Israël, largement consensuel, est d’empêcher une telle évolution. Les pressions, pour une fois efficaces, de Washington, accompagnées d’un appui logistique à Tsahal renforçant ses capacités de défense par la livraison du système très performant de défense antimissile à haute altitude (THAAD), ont permis d’orienter les attaques d’Israël vers des bases militaires dédiées à la production de missiles ou au système de défense du S-300. Mais répliques et contre-répliques risquent de monter en puissance, avec l’encouragement, côté israélien, de la nouvelle administration américaine particulièrement hostile à l’Iran. Plus généralement, Benyamin Netanyahou semble tenté, comme avant lui le président George W. Bush, de mettre en place un « nouveau Moyen-Orient », voire de modifier ses frontières. Ces expériences dévastatrices, qui ont contribué à l’extension de l’influence iranienne et ont nui aux intérêts des États-Unis comme de l’Europe, rappellent les dangers d’un tel projet.

Renforcement des influences russes et chinoises

Dans l’immédiat, cette crise renforce l’influence de la Russie et de la Chine. Le partenariat militaire signé récemment entre la Russie et l’Iran, l’intérêt manifesté par plusieurs pays de la région pour rejoindre les BRICS, voire l’Organisation de coopération de Shanghai confirment cette évolution. Ainsi, le clivage entre pays occidentaux et émergents est instrumentalisé par les deux pays et ne peut que s’approfondir. En témoigne la déclaration de Kazan publiée le 24 octobre 2024 à l’issue du sommet des BRICS+, qui a réuni une trentaine de pays, membres ou invités, qui condamne les guerres menées par Israël et appelle à une nouvelle gouvernance mondiale. Cette concertation organisée par les BRICS n’empêche pas des relations bilatérales parfois fortes avec des pays occidentaux. Mais la complaisance des États-Unis comme de l’Europe à l’égard d’Israël ne peut que renforcer les réactions de rejet de pays qui, par ailleurs, se gardent de condamner l’intervention russe en Ukraine.

Ces guerres apparaissent aux yeux des populations concernées comme porteuses d’une menace existentielle.

Ces guerres sont d’autant plus difficiles à arrêter qu’elles apparaissent aux yeux des populations concernées comme porteuses d’une menace existentielle. En Israël, la population est plus que jamais consciente de la fragilité d’un État qui, en quatre-vingts ans, n’a pas réussi à s’intégrer dans le Moyen-Orient et dont l’existence même est contestée par les opinions publiques arabes. Sa sécurité, faute d’une absence de solution politique, risque de reposer sur un état de guerre sans fin. Pour les Palestiniens, qui considèrent que leur terre est indûment occupée et qui redoutent une nouvelle Nakba, l’enjeu est bien l’existence d’une patrie en voie de disparition. Enfin, pour les Libanais, quelle que soit leur confession, c’est l’existence même de leur pays déjà sinistré qui est en jeu.

En définitive, ces guerres constituent un échec majeur du système international mis en place en 1945, fondé sur le droit international garanti par les Nations unies. Leurs conséquences mondialisées ne font qu’exacerber une évolution déjà sensible vers une remise en cause de l’ordre international établi en 1945. Un nouvel ordre reste à créer. Ce processus sera long, laborieux et risque de se faire au détriment des intérêts et des valeurs affichées par l’Europe et les États-Unis.