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Au-delà de la finance verte

janv./févr. 2018

#Divers

La finance – même verte – étant soumise à des contraintes de rentabilité à court terme, elle ne pourra pas prendre en charge les investissements nécessaires à la transition écologique sans l’action de la puissance publique.

Combien coûte la transition vers une société durable ? Ce qui est durable ou non, c’est une façon de consommer, de vivre et d’employer des ressources physiques. L’investissement dans l’offre d’équipements plus « sobres » en matières premières et en énergie permet de réduire la pression sur les ressources à confort de vie constant, mais n’abolit pas les limites physiques de la planète. « Changer de modèle » dépasse ainsi les solutions purement techniques et dépend de notre capacité d’organiser nos sociétés autrement, de « changer de vie », jusqu’à la redéfinition collective de ce qu’est notre richesse. Dans le même temps, nos modes de vie actuels sont en grande partie contraints, et les militants « écolos » prêts à sortir réellement des modes de vie insoutenables, peu nombreux. Il faut donc bien des solutions collectives permettant une adaptation graduelle mais massive, facilitée par des investissements importants dans les infrastructures moins énergivores, l’offre accrue d’énergie de sources renouvelables, les modes de déplacement plus doux, l’isolation thermique, la conversion du modèle agricole, etc. Dans tous ces domaines, on retombe ainsi inéluctablement sur la question du coût de ces transformations et des sources de leur financement.

À ce sujet, la presse économique souligne que l’investissement « vert » n’a jamais autant intéressé la finance : témoin les volumes d’émission des obligations vertes, la multiplication des chartes et des labels ou encore l’intégration progressive des critères Environnement, Société, Gouvernance (Esg) dans l’analyse financière et les stratégies d’investissement. La place de Paris s’est emparée de la question pour en faire un avantage dans la rude compétition internationale et les régulateurs lui emboîtent le pas1. Ce qu’on appelle la « finance verte2 » mise sur la prise en compte du « risque climat » ou du « risque environnement » dans les stratégies des entreprises et des investisseurs, sachant que les évolutions futures de l’environnement et du climat, mais aussi des politiques publiques supposées de plus en plus contraignantes, vont continuellement affecter la performance des entreprises et donc la rentabilité relative des différentes classes d’actifs. Par exemple, on peut prévoir la baisse tendancielle de la valeur financière des réserves d’énergie fossile, à condition que la transition énergétique se poursuive et s’accélère. Autant anticiper le mouvement en se retirant dès aujourd’hui, avant que la « bulle climatique » n’éclate, faisant apparaître les stranded assets (« actifs échoués ») de la « vieille » économie polluante. Selon l’une de ces prévisions autoréalisatrices dont l’économie financière a le secret, ce mouvement d’anticipation contribuerait lui-même à la tendance baissière qu’il avait prévue. Pour l’amorcer, il suffirait de garantir la transparence des bilans et d’améliorer les méthodologies d’évaluation environnementale, afin que chacun puisse vérifier l’empreinte carbone des uns et des autres, anticiper l’avenir et adapter dès à présent ses stratégies d’investissement. C’est précisément l’esprit de la loi de transition énergétique de 2015, dont l’article 173 introduit des obligations d’information, pour les investisseurs institutionnels, sur leur gestion des risques liés au climat.

Cette logique a pourtant ses limites. À peine 4 % des prêts bancaires aux sociétés non financières de la zone euro sont accordés à des échéances qui dépassent dix ans3, et le « long terme » signifie une tranche allant de cinq à dix ans. Que répondre alors aux banquiers lorsqu’ils font observer que leurs actifs représentent surtout des prêts à court terme, dont la valeur n’est affectée qu’à la marge par le changement climatique ? Et comment augmenter l’investissement à long terme, alors que les banques se financent non seulement par les dépôts bancaires, mais aussi, et de plus en plus, sur les marchés financiers, eux-mêmes « court-termistes » ? Dans les faits, nous n’avons pas du tout rompu avec la « tragédie de l’horizon », pour reprendre l’expression du gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney4. L’horizon temporel de la rentabilité financière est en décalage avec celui du réchauffement climatique et des risques associés. On peut y ajouter que ces risques seront portés par les sociétés et les populations, affectant de façon très incertaine, voire contradictoire, les bilans des entreprises privées.

La finance verte a commencé avec les systèmes de quotas négociables d’émissions carbone, c’est-à-dire par un échec de marché. La leçon à tirer en est que si un prix carbone est nécessaire, au même titre que les normes environnementales, pour orienter les acteurs économiques, il ne revient pas au marché de le fixer ; le signal prix doit être introduit de façon exogène par la puissance publique et transmis par des outils économiques comme les écotaxes, les certificats d’économies d’énergie, etc. Dans le cas des émissions de gaz à effet de serre, ce signal existe déjà sous forme d’un prix de référence qui varie fortement d’un pays à l’autre : 30 euros pour la tonne de CO2 équivalent en France, 130 euros en Suède. Dans le cas suédois, la taxe carbone avait démarré à un niveau bien plus bas en 1991, mais son augmentation progressive était programmée d’avance, permettant aux entreprises suédoises de s’y adapter. Par ailleurs, l’essor rapide des énergies renouvelables, ces vingt dernières années, s’explique en grande partie par les subventions, les prix d’achat garantis, les obligations d’économies d’énergie, etc., qui ont donné aux nouvelles technologies le temps de devenir compétitives. Qu’elle soit étiquetée « verte » ou non, la finance saura accompagner ce mouvement, en identifiant les risques et les opportunités, mais elle est incapable de le faire émerger elle-même, autrement qu’à la marge5. Cependant, cette réorganisation globale des politiques, des normes environnementales et des signaux prix, en amont de l’ingénierie financière, reste très en deçà des défis climatiques et environnementaux.

En absence d’un tel horizon, le seul appel au volontarisme financier et aux labels d’investissement responsable ne suffira pas. Il y a bien quelque consolation à voir les gestionnaires d’actifs élargir leur devoir fiduciaire en y incluant la lutte contre le changement climatique, mais les obligations vertes doivent être aussi rentables que les autres pour intéresser réellement les investisseurs. Pour obtenir un crédit bancaire ou attirer une épargne préalable – le « stock » de quelque 71 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion, soit presque autant que le produit intérieur brut (Pib) mondial annuel –, il faut bien que la « nouvelle » économie promette en contrepartie des rendements au moins comparables à ceux de l’« ancienne », cette dernière continuant de bénéficier d’une myriade de subventions directes et indirectes. Voilà ce qui explique le sous- investissement structurel de la transition écologique et énergétique. En ce qui concerne l’Europe, le rapport du groupe d’experts de la Commission européenne estime à 180 milliards d’euros l’écart annuel entre les besoins et les investissements climatiques réalisés6. Ce décalage permanent nous rappelle que la transition écologique a besoin d’un « New Deal » vert, d’une vision de l’avenir autour de laquelle la mutation de l’économie pourrait s’organiser. Au lieu de scruter la « rentabilité » des « solutions », on ferait mieux de révéler les coûts cachés de la dégradation de l’environnement, que ce soit dans l’agroalimentaire, l’industrie ou la production de l’énergie.

Est-ce à dire que, face à l’inertie politique et à la persistance des modèles économiques polluants, la finance ne peut pas grand-chose, alors que c’est elle qui détient les clefs de l’action collective ? Un volontarisme financier est au contraire souhaitable et possible, mais du côté de la puissance publique : les capacités d’emprunt des institutions européennes restent largement sous-employées7 et les banques publiques de développement pourraient jouer un rôle plus actif face aux défis actuels. Les infrastructures souffrent chroniquement de la faiblesse des investissements en Europe et les banques publiques (devenues trop rares) sont particulièrement bien placées pour s’inscrire dans le très long terme et entraîner à leur suite des investissements privés. En dernière instance, les banques centrales sont les seules capables de mettre la création monétaire au service d’objectifs délaissés par le crédit bancaire privé. Aussi peut-on regretter que l’extraordinaire expansion monétaire de la Banque centrale européenne (Bce) de ces dernières années soit restée si aveugle – pour ne pas dire si hostile – aux objectifs climatiques et environnementaux promus par ailleurs par l’Union européenne8. Rien ne s’oppose au financement de la transition par la création monétaire directe : à la différence de la monnaie, la dette écologique n’est pas une convention sociale.

Note

  • 1.

    The Paris Green and Sustainable Finance Initiative, Paris Europlace, mai 2016, devenue Finance for Tomorrow en juin 2017.

  • 2.

    Voir Pierre Ducret et Maria Scolan, Climat. Un défi pour la finance, préface de Pascal Canfin, Paris, Les Petits Matins, 2016.

  • 3.

    Selon les données mensuelles de la Banque centrale européenne (sdw.ecb.europa.eu).

  • 4.

    Mark Carney, “Breaking the Tragedy of the Horizon : Climate Change and Financial Stability”, discours prononcé le 29 septembre 2015, disponible sur le site de la Banque d’Angleterre (www.bankofengland.co.uk).

  • 5.

    Remarquons au passage que l’emballement actuel pour les obligations étiquetées « vertes », si marqué dans le secteur financier en France, n’a pas du tout un équivalent outre-Rhin, alors que la transition énergétique allemande a progressé bien plus vite depuis les années 2000.

  • 6.

    Financing a Sustainable European Economy. Interim Report, High-Level Expert Group on Sustainable Finance, Bruxelles, juillet 2017. En 2006 déjà, le premier rapport Stern (Stern Review on the Economics of Climate Change, publié par le gouvernement britannique le 30 octobre 2006) avait pourtant estimé l’affaire « rentable » de façon on ne peut plus économiste : le coût de la lutte contre le changement climatique était estimé à 1 % du Pib mondial par an, à comparer avec le coût de l’inaction, soit 5 à 20 % du Pib. Depuis, de nombreuses autres estimations ont chiffré les besoins pour chaque pays, continent et secteur concerné : pour la production d’énergie et le chauffage par exemple, l’Agence internationale de l’énergie (www.iea.org) propose d’investir quelque 45 000 milliards de dollars pour limiter le réchauffement climatique à deux degrés Celsius. On est encore loin du compte.

  • 7.

    Voir James K. Galbraith, Stuart Holland et Yanis Varoufakis, Modeste Proposition pour résoudre la crise de la zone euro, préface de Michel Rocard, traduit par Gilles Raveaud, Paris, Les Petits Matins/Institut Veblen, 2014.

  • 8.

    Voir Wojtek Kalinowski, « Gare aux actifs (écologiquement) toxiques de la Bce », Alternatives économiques, 9 mars 2017.

Wojtek Kalinowski

Codirecteur de l’Institut Veblen pour les réformes économiques, il est l’auteur de le Modèle suédois (Charles Léopold Mayer, 2017).

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