France Télévisions, l'impossible projet
S’il est un sujet qui, dans la sphère large du ministère de la Culture et de la Communication, occupe les esprits médiatiques, c’est bien celui de l’audiovisuel public. Compte tenu des enjeux budgétaires (3, 78 milliards d’euros sur les 7 que compte le budget du ministère) et de l’ampleur du public concerné (plus de 28 % de l’audience nationale), ce n’est guère surprenant. Mais la récurrence des thèmes abordés, aussi loin qu’on plonge dans les échos qu’en donne la presse, est telle qu’on peut s’interroger sur l’intérêt de poursuivre le débat. Car sur quoi cherche-t-on à déboucher ? Alors que le mandat de Rémy Pflimlin, président de France Télévisions, est remis en jeu, on peut tenter de peser sereinement les termes de ce débat.
Peut-on converger sur un modèle de télévision publique ? Y a-t-il « une » réforme consensuelle mais à l’engagement de laquelle ne manquerait qu’un peu de « courage politique » ? Ou bien se complaît-on dans la répétition d’un discours aussi automatique que vain ? Et ne se focalise-t-on sur l’ambition d’un projet que pour cacher l’intérêt exclusif que l’on porte en réalité au seul jeu de la nomination et aux enjeux de pouvoir qu’il recouvre ? Trois thèmes dominent.
Des débats récurrents
D’abord, celui de la rénovation de la gestion. France Télévisions (Ftv) serait mal gérée. Elle coûterait trop cher, aurait trop d’employés, se permettrait des frais de bouche disproportionnés… Qu’il y ait des économies possibles, liées au seul fonctionnement – et non au périmètre –, de l’entreprise, reste envisageable, même si la part des coûts incompressibles (par exemple, le coût de la diffusion) est trop importante dans le budget pour prétendre trouver la solution en claquant des doigts. Mais surtout, la critique en incurie est trop constante pour être totalement crédible.
Sur le thème ensuite de l’indépendance, financière et institutionnelle. L’intermède sarkozyste a conduit à le traiter paradoxalement, non pas en préservant le financement de Ftv mais en lui retirant sa ressource publicitaire. Mais hormis cet épisode, c’est le thème classique de la proportion entre financement et missions confiées à l’entreprise qui prévaut. La comparaison internationale est de ce point de vue édifiante (une redevance à 136 euros contre 216 en Allemagne, 175 au Royaume-Uni…) ; le propos est quasi constant en France… mais la redevance toujours aussi faible !
Quant à l’indépendance institutionnelle, c’est un thème aussi vieux que la télévision ! Réglé après l’arrivée de la gauche en 1981 par la création d’une autorité indépendante de contrôle et de régulation. Inversé, là encore, avec Sarkozy qui a voulu dénoncer le cache-sexe de la procédure de nomination et s’arroger le pouvoir de faire et de défaire les présidents des chaînes publiques de télévision – oubliant que, dans toutes les démocraties, la protection des institutions tient justement au formalisme des procédures. Et enfin de nouveau résolu par le rétablissement d’une procédure de nomination détachée du pouvoir exécutif en 2013.
Troisième grand thème enfin, celui des missions de service public. Le grand sujet en vérité ! La définition de la télévision publique a été théorisée dans la loi de 1964 créant l’Ortf autour de la trilogie « informer, cultiver et distraire ». Termes aussi forts qu’imprécis. Tout le monde s’y retrouve. Tout le monde a besoin de s’y référer. Mais que met-on concrètement derrière ces termes ? Comment les confronter à d’autres objectifs assignés à la télévision, comme l’audimat ? Et comment éviter l’agacement en entendant les uns revendiquer leur différence – parce qu’il y a ici ou là telle ou telle émission culturelle, que le documentaire est fortement présent, que le débat politique est mis à l’honneur… – et les autres s’interroger sur l’absence d’audace ?
On a d’ailleurs déplacé le débat sur une autre dimension, celle du poids des chaînes du service public dans le paysage audiovisuel. Débat lui aussi ancien, modulé en fonction des techniques de diffusion (câble et satellite, numérique terrestre, internet aujourd’hui), qui permet de segmenter la thématique des missions et qui est plus technique. Mais qui reste lui aussi inachevé : l’existence d’un service public visible passe-t-elle nécessairement par un périmètre large ou par des programmes forts ?
Ces trois grands thèmes résument donc assez largement les débats qui se sont développés autour de la question de l’audiovisuel public et notamment de Ftv, au moins ces trente dernières années, sans trouver d’autre issue qu’une course à la réforme. Débats hystérisants à force d’être circulaires et répétitifs. En sortir permettrait de renouveler la perspective.
L’identité du service public
L’indépendance de l’audiovisuel public est conditionnée par la rupture du lien qui fait dépendre les présidents de chaînes de celui qui les nomme. Ce besoin de rupture ne vaut que pour ce secteur et pour la seule – mais essentielle – raison que l’audiovisuel est le principal lieu de diffusion de l’information pour le grand public. Il n’est plus admissible aujourd’hui que le pouvoir politique puisse faire pression sur l’information. Mais il n’est pas pour autant envisageable de reproduire un lien de dépendance avec une autre autorité de nomination.
De ce point de vue, l’établissement d’un triangle entre État, Csa et télévision rompt utilement tout lien de soumission : celui qui nomme n’est pas celui qui définit la mission. Car renoncer au pouvoir de nommer ne peut vouloir dire que l’État s’efface totalement alors qu’il est actionnaire de ces entreprises. Et symétriquement, recréer au Csa un pôle cumulant pouvoir de nommer et pouvoir de définir les objectifs mettrait le régulateur dans une position intenable de non-neutralité et l’affaiblirait dans sa mission première. La piste retenue par le gouvernement, consistant à définir une feuille de route préalablement au choix du président de Ftv, est de ce point de vue intéressante : elle permet d’assigner à chacun la bonne place.
La question du financement est quant à elle relativement simple. La responsabilité fondamentale est là celle de l’actionnaire, pour définir le niveau de financement et le proportionner aux missions qui sont confiées aux entreprises. L’évocation classique de l’injonction contradictoire (faites toujours plus avec toujours moins et sans conflit social) trouve ici son expression la plus forte… Mais au-delà, l’enjeu majeur est aujourd’hui celui de la modernisation de la redevance. Sans même parler de son niveau, manquer sa transition vers le numérique (ce qui veut dire cesser de la limiter à la détention d’un téléviseur alors que les programmes se regardent de plus en plus sur d’autres écrans), cela voudrait dire purement et simplement renoncer à financer la télévision.
Enfin, la question de la quête d’identité est sans doute la plus délicate, parce que la plus informelle. Et la plus importante ! Le ministre de la Culture et de la Communication en fait toujours trop – en donnant un avis – ou trop peu – en affichant la responsabilité exclusive des dirigeants des entreprises. Les injonctions sont là aussi systématiquement contradictoires, entre particularisme et popularité. Quelques principes peuvent néanmoins être dégagés. À commencer par l’engagement partagé autour des objectifs de soutien à la création. C’est le sens profond, d’une part, du lien institué entre culture et communication, d’autre part, de l’existence même d’un service public audiovisuel, dès lors qu’une offre devenue quasi exponentielle relativise l’intérêt pour les chaînes publiques. C’est aussi l’intérêt de Ftv de revendiquer l’importance des choix éditoriaux dans un contexte où la logique du programme linéaire se voit concurrencée par une logique de marque et de produits.
Certaines des questions récurrentes dans le débat sur l’audiovisuel public sont donc aujourd’hui résolues, comme la mise en place d’une procédure de nomination garantissant son indépendance sur le terrain de l’information. D’autres dépendent largement de l’actionnaire, comme le niveau de financement. Reste celle, essentielle, de l’identité du service public, qui dépend moins de la préférence pour l’origine (privé ou public) que de la psychologie (conformiste ou réformatrice) des candidats, et qui se concentre sur la valeur des produits éditoriaux que l’on proposera, en fonction de l’identité de chaque chaîne, au spectateur. L’avenir de la télévision publique tient à sa seule capacité à proposer de bons produits : tout le reste n’est qu’accompagnement. Il serait temps de se concentrer sur cette dimension essentielle et d’agir, sans hésiter à aiguiser les angles pour devenir visible.