Bande dessinée et cinéma


À l’heure où le Festival de Cannes a attribué, pour la première fois de son histoire, la Palme d’or à un film adapté d’une bande dessinée (la Vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche, en salles le 10 octobre, d’après Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh), ce média semble entretenir des rapports complexes et changeants avec le grand écran : entre respect et appropriation, par les réalisateurs, de l’œuvre sur papier.

BD et cinéma d’auteur

En effet, à l’exception de quelques films réalisés par les dessinateurs eux-mêmes (Persepolis, où Marjane Satrapi adapte en dessin animé son succès de librairie, en en reprenant les codes et le noir et blanc, comme elle le fera plus tard pour Poulet aux prunes ; le Chat du rabbin, transposé par son créateur Joann Sfar lui-même ; Aya de Yopougon, réalisé par le dessinateur Clément Oubrerie), le neuvième art sert davantage de support d’adaptation à d’autres créateurs. Et ce parfois dans un certain mépris de l’œuvre originale : Abdellatif Kechiche, recevant sa Palme d’or pour la Vie d’Adèle, ne prend le soin ni de citer la bande dessinée originelle, ni d’en remercier la créatrice, à qui il a pourtant acheté les droits d’adaptation avant le tournage. De fait, le cinéma de Kechiche, marqué par un réalisme poussé et une étude rapprochée des personnages, s’éloigne assez des codes esthétiques du dessin de Julie Maroh, ne gardant de l’album que la couleur bleue des cheveux d’une des héroïnes. De même, Bertrand Tavernier s’apprête à sortir Quai d’Orsay (en salles le 13 novembre 2013), adaptation de la série à succès de Christophe Blain, dans laquelle Thierry Lhermitte interprétera le personnage inspiré par Dominique de Villepin. Une fois de plus, le choix d’acteurs réels, voire d’une orientation politique, est fait au détriment du trait dessiné.

Bulles et blockbusters

Il demeure néanmoins que les œuvres citées plus haut restent, dans leur rapport au média dessiné, assez respectueuses. Respect, même de la part d’Alain Resnais, qui avait, dans I Want to Go Home, rendu hommage aux comics, et demandé auparavant à Enki Bilal de réaliser les décors de La vie est un roman. Mais à côté de ces films dits « d’auteurs », dans lesquels les réalisateurs recréent un univers, le leur, à partir de la bande dessinée dont ils s’inspirent, on a vu fleurir, depuis dix ans, des adaptations de séries franco-belges qui laissent de côté tout aspect visuel, toute réflexion sur le rapport entre bande dessinée et cinéma, et se fondent principalement sur de très gros budgets et des acteurs populaires pour assurer leur succès. Michel Vaillant (2003), les Dalton (2004), Iznogoud (2005), Astérix aux Jeux olympiques (2008), Lucky Luke (2009), les Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec (2010), Sur la piste du Marsupilami (2012), Astérix et Obélix. Au service de Sa Majesté (2012), Boule et Bill (2013), les Profs (2013), Joséphine (2013) : tous ces films, malgré leurs effets spéciaux, leurs budgets de plusieurs dizaines de millions d’euros, leurs grandes campagnes de promotion, n’ont pas réussi à convaincre la critique, voire le public dans certains cas, et n’encouragent pas la lecture des albums originaux. Tous les éléments graphiques spécifiques au média dessiné (la case, la bulle, la marge, la transition d’une page à l’autre) sont supprimés, et la bande dessinée ne survit que par son scénario et par un univers graphique globalement identifiable. Il n’est que peu de différences, dans les intentions et dans le résultat final, entre ces films et des comédies classiques.

Il est clair que la bande dessinée, forme d’art populaire, constitue un support d’adaptation fort : personnages iconiques (Tintin, Astérix, Spirou, étrangement jamais adapté), séries à grands tirages (Boule et Bill, Michel Vaillant, XIII), figures comiques (Titeuf). Dans une optique économique, beaucoup de bandes dessinées ne nécessitent pas de très gros budgets. Si certaines adaptations se font à grand renfort de millions d’euros, c’est dans un souci d’affirmation du blockbuster à la française. Ce fut le cas d’Astérix aux Jeux olympiques : film le plus cher du cinéma hexagonal (78 millions d’euros de budget), au casting fastueux (allant jusqu’au retour sur grand écran d’Alain Delon), il ne fut même pas rentable malgré ses six millions d’entrées.

La réunion des univers

Il arrive pourtant que des cinéastes importants, porteurs d’un projet personnel et d’ampleur, parviennent à rendre hommage à la bande dessinée originelle en l’adaptant dans un film non cynique et novateur. Tel est le cas du Tintin (2011) de Steven Spielberg, film auquel le réalisateur a songé avant même le décès de Hergé, ou de Blueberry, l’expérience secrète (2004), détournement par Jan Kounen de ce qui devait être une production à grand spectacle, et que le metteur en scène transforme en film labyrinthique. Spielberg lui-même avait contourné le style « ligne claire » de Tintin pour utiliser la technologie de performance capture, avec des images numériques et des acteurs virtuels, par l’invention d’une technique particulière.

Plus étonnant encore, on trouve des dessinateurs ou scénaristes qui réalisent des films ni adaptés d’une bande dessinée, ni en rapport direct avec le dessin. Depuis Enki Bilal (Bunker Palace Hôtel, Tykho Moon, Immortel ad vitam) jusqu’à Riad Sattouf (les Beaux Gosses, Jacky au royaume des filles) en passant par Joann Sfar (Gainsbourg vie héroïque), nombre de dessinateurs s’emparent de la mise en scène filmique pour explorer de nouvelles images, des récits plus amples, parfois un média inconnu. Pour entrer dans le monde de l’image-mouvement, passer du « dessiné » à l’« animé », expérimenter un nouveau geste créateur. Pour faire se rejoindre le septième et le neuvième art, tous deux longtemps bannis du Parnasse.