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Une nouvelle cinéphilie ?

La cinéphilie des années d’après-guerre vivait dans une certaine pénurie. Les salles étaient nombreuses, les chefs-d’œuvre affluaient mais la documentation n’était pas abondante : il fallait constituer des dossiers de presse, collectionner de rares photographies, rédiger des fiches. Le souvenir d’une œuvre ne pouvait être que celui d’une salle obscure, impossible de la revoir à volonté ou de sélectionner une scène. Avec la pellicule et le dispositif de projection, la salle de cinéma limitait l’immersion dans le film en nous rappelant que nous ne faisions que regarder la projection de vingt-quatre images par seconde sur un écran de toile blanche.

La cinéphilie de l’abondance

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Il n’y a jamais eu autant de façons de voir des films. On trouve nombre de classiques en ligne, notamment passés dans le domaine public, mais également des centaines de courts-métrages, des critiques, des podcasts d’émissions, des entretiens, des bandes-annonces, des détournements, des parodies, des montages, des bandes originales. Vigo, Murnau, Méliès se trouvent sur Youtube. La base de données du cinéma Imdb permet de plonger dans l’érudition encyclopédique. On peut se ruiner en Dvd pour voir les grands classiques ou découvrir des œuvres méconnues. Comment s’y retrouver dans une telle profusion ?

La visite s’effectue désormais sur les sites d’éditeurs pour guetter les prochaines sorties vidéo : des coffrets luxueux, des films oubliés que l’on n’achètera pas. Notre cinéphilie nous pousse à vouer un culte au boîtier. Nos amis téléchargent, se demandent où récupérer le film qu’ils vont critiquer. Nos professeurs continuent à nous inculquer un rapport à la salle qui s’est perdu. Les cinémas sont fréquentés massivement par les plus de quarante ans, en particulier les retraités. Le jeune cinéphile est perçu comme un rat encyclopédique lorsqu’il se rend en salle deux fois par semaine. Les livres de cinéma sont hors de prix pour notre argent de poche et proposent peu de vues d’ensemble.

La fermeture de Megaupload a entraîné un vent de panique dans les milieux cinéphiliques. Comment les spectateurs allaient-ils pouvoir bafouer le droit d’auteur désormais ? Dans Chronicart, un article de Stéphane du Mesnildot, spécialiste de Jess Franco et du cinéma asiatique, racontait comment il était devenu « un cinéphile pirate ». Un encadré nous expliquait pourquoi plusieurs chefs-d’œuvre n’étaient disponibles que par le téléchargement illégal : des Chris Marker, les films de Jean Eustache, et même un inédit de Robert Wiene (Robert Wiene, mort en 1938, est désormais dans le domaine public, ses films peuvent donc être exploités librement. Quant à Eustache, il n’existe pas d’éditions Dvd en raison de problèmes de règlement de droits d’auteur). Pourtant, des politiques éditoriales existent : Meurtre à la mode, le premier film de Brian de Palma, confidentiel, était indisponible. Un très petit éditeur vidéo français, Le Chat qui fume, en achète les droits, grave les Dvd et le distribue à un prix raisonnable. Artus Films fait de même avec des coffrets Bela Lugosi, Erich von Stroheim… Preuve qu’il y a toujours de l’espace pour les œuvres originales, pour les introuvables, les inédits, les épuisés.

Comment croire encore à la fiction ?

Mais ces outils nouveaux permettant de voir toujours plus de films ne favorisent pas un discours critique très inspiré. Le spectateur peut découvrir un film en connaissant la filmographie du réalisateur, ses thèmes, les conditions de production du film, les noms des techniciens… Mais qu’en reste-t-il dans les critiques ? Nous ne sommes plus dans l’ère des arguments, de la connaissance de la grammaire filmique, mais dans l’âge du commentaire, de l’humeur, de la subjectivité. Sur les blogs, des notes décryptent les scénarios point par point, en se moquant des procédés, des erreurs, des raccourcis. Et de faire des remarques faciles, de se moquer des personnages. Ces petites attaques ne sont pourtant pas à prendre à la légère : elles marquent la remise en cause du cinéma même, de l’ellipse, du montage, des effets spéciaux, et pourraient nous condamner à un réalisme tendant vers le naturalisme, qui oublierait que le cinéma est par essence l’art le plus artificiel.

Le véritable affrontement cinéphilique oppose donc, pour nous, les partisans d’un cinéma vérité (caméra à l’épaule, cadre tremblotant, acteurs non professionnels, faiblesse de la production design, le tout ne donnant pas forcément de mauvais films car pouvant améliorer le rythme, le découpage, la pugnacité de la mise en scène) et les tenants de l’artificialité. Quand les images sont omniprésentes, peut-on encore accepter la fiction, et la croyance qu’elle suppose ? Veut-on encore croire aux artifices, assumant la nature irréelle du cinéma et aimant les photographies soignées, les costumes choisis, la profondeur de champ et les partitions mélodieuses, tous ces éléments qui permettent l’adhésion du spectateur via le rattachement à un univers de fiction ?

Louis Andrieu

Cinéphile, il écrit sur le cinéma, les contenus audiovisuel et les images dans la Revue Esprit depuis 2013.

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