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Manifestants venus en train depuis Atbara, le 17 août 2019. Par Manula amin   Travail personnel, CC BY-SA 4.0
Manifestants venus en train depuis Atbara, le 17 août 2019. Par Manula amin — Travail personnel, CC BY-SA 4.0
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Reconstruire le Soudan ?

juil./août 2020

Encore en transition un an après la chute de la dictature d’Omar el-Bechir, le Soudan est désormais touché par la pandémie de coronavirus. Comment envisager la refondation politique, économique et sociale de l’État dans pareilles conditions ?

Un an après la chute de la dictature d’Omar el-Bechir, le 11 avril 2019, le Soudan est frappé par la pandémie. Les Soudanais sont quarante millions, dispersés sur un territoire qui, après la sécession du Soudan du Sud, équivaut à trois fois la France. Mais Khartoum, la capitale, est plus vulnérable : elle compte près de dix millions d’habitants, dont la majeure partie vit dans la ceinture de misère des anciens camps de déplacés. Le ministère de la Santé a pris assez tôt des mesures pour isoler le pays, avec la fermeture de l’aéroport de Khartoum dès le 17 mars 2020. Seulement 5 % des cas seraient enregistrés, mais on estime entre cent cinquante et deux cents le nombre quotidien de nouveaux cas. Sans moyens, le ministère de la Santé s’emploie à mobiliser la jeunesse urbaine pour protéger les plus vulnérables : le quart de la population souffre de malnutrition, du fait de la situation économique et financière désastreuse. Et le pays ne possède qu’un à deux ventilateurs par million d’habitants. La situation pourrait donc encore s’aggraver, avec l’arrivée de la saison des pluies d’été et la recrudescence de la malaria. Le gouvernement du Premier ministre Abdallah Hamdok, qui gère la transition, fait face à une situation d’autant plus complexe qu’il doit affronter l’héritage de l’ancien régime et relancer l’économie tout en restaurant la paix civile.

Le gouvernement composé de civils fait face à l’État profond qui a gardé des leviers puissants.

Le gouvernement composé de civils, à l’exception des ministres de la Défense et de l’Intérieur, fait face à l’État profond qui a gardé des leviers puissants. Il en est ainsi de la production aurifère, devenue en quelques années la principale ressource du pays : les sites les plus productifs sont contrôlés par les Rapid Support Forces (RSF), à la tête desquelles se trouve Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, numéro deux officiel du pouvoir, et le véritable «  homme fort  » du pays. Environ 20 000 sites d’orpaillage sont exploités sur tout le territoire et livreraient près de 400 tonnes par an, qui échappent pour l’essentiel à tout contrôle : le Soudan est le deuxième producteur du continent africain, après l’Afrique du Sud. Hemedti exploite le site du Jebel Amir, au Darfour du Nord, et possède l’agence Al Gunade, qui achète la majeure partie de l’or produit dans le pays, pour l’exporter aux Émirats arabes unis1 ; en décembre 2019, il a annoncé vouloir en remettre le contrôle à la Banque centrale2. Mais l’or du Jebel Amir alimente toujours les RSF et l’ancien National Intelligence and Security Service qui continue d’opérer souterrainement.

Les autres ressources sont le pétrole et les transferts financiers des émigrés, dont le montant s’est effondré avec la crise sanitaire. L’inflation dépasse 60 % et les pénuries touchent les secteurs vitaux, comme l’électricité, l’eau potable, l’essence et le gaz domestique, sans parler des produits alimentaires, comme le pain.

Le gouvernement essaie d’obtenir la levée des sanctions américaines. Il lui reste à dédommager les familles des victimes des deux attentats d’août 1998 contre les ambassades américaines de Dar es Salam et Nairobi. En effet, seule la sortie de la liste des États soutenant le terrorisme pourra lui ouvrir les portes des institutions financières internationales… Un comble pour un gouvernement qui a fait tomber les responsables de ces actions terroristes ! Seule la conférence des donateurs prévue en juin, si elle se tient, pourrait déboucher sur une ouverture dans ce domaine crucial3.

La question du sort des responsables placés sous mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale semble progresser. Ali Kocheib, ancien chef des janjawids du Darfour du Sud, qui s’était réfugié en République centrafricaine, a annoncé, le 9 juin 2020, sa reddition. Ce chef de tribu, ancien compagnon du présent chef de l’État, Abdel Fattah al-Burhan, a l’intention de dénoncer le rôle de ce dernier dans les exactions commises… La procureure générale, Fatou Bensouda, a réitéré devant le Conseil de sécurité de l’Onu, le même jour, sa demande d’extradition du général Omar el-Bechir, toujours emprisonné à Khartoum, et de ses coaccusés, Abdel Rahim Hussein et Ahmed Haroun.

Mais la récupération des sommes dérobées par les dirigeants déchus est l’objet d’un affrontement sans merci, comme le montre l’arrestation, le 11 juin 2020, du «  porte-parole du comité chargé de démanteler l’ancien régime  », qui accuse l’entreprise Zadna International Investment d’avoir été l’instrument de blanchiments de fortunes qui s’élèveraient à deux mille milliards de dollars4.

La situation régionale n’est pas de nature à faciliter la stabilisation interne : en Libye, le maréchal Haftar emploie des mercenaires soudanais mis à sa disposition par les RSF, tandis que des milliers de migrants sont réduits en esclavage ou dépouillés par les réseaux de passeurs. Le pays peut en retour devenir un facteur de déstabilisation du Darfour et de l’équation soudanaise. À l’est, la situation en Éthiopie est, en dépit des apparences, tout aussi instable : le géant de la Corne, en pleine ascension économique, est menacé d’éclatement : le «  fédéralisme ethnique  » y provoque des affrontements meurtriers sans doute attisés par l’Égypte et l’Érythrée. Quant au Soudan du Sud, il connaît un apaisement précaire, après les affrontements dévastateurs qui ont opposé les forces du président Salva Kiir et celles de son vice-président Riek Machar à partir de 2014.

Dans ce contexte, la dispute entre l’Égypte et l’Éthiopie au sujet de la construction du grand barrage de la Renaissance sur le Nil bleu paraît presque bénigne : le Soudan est partie prenante des négociations qui ont repris le 10 juin 2020 pour fixer la durée de remplissage du barrage et les volumes d’eau qui seront relâchés à terme par l’Éthiopie : celle-ci propose de s’engager sur un minimum de 31 milliards de mètres cubes par an, alors que l’Égypte en demande 40. Khartoum a une approche plus constructive et à plus long terme, en suggérant la mise sur pied d’un organisme de gestion tripartite du débit du fleuve. Le but serait de réduire les aléas du climat, c’est-à-dire de pallier les déficits des années de sécheresse.

Juba, capitale du Soudan du Sud, abrite les négociations ouvertes à la suite d’un accord signé le 21 octobre 2019 entre le nouveau pouvoir de Khartoum – représenté par Hemedti (!) – et les mouvements rebelles armés du Darfour, des monts Nouba et du Nil bleu. Ceux-ci se sont regroupés, après beaucoup d’atermoiements, au sein du Sudan Revolutionary Front (SRF). En filigrane, ces négociations ardues laissent entrevoir la gestation de nouveaux clivages et de nouvelles solidarités : si les distinctions s’affichent entre lignes idéologiques et spécificités régionales, des solidarités inattendues se nouent entre «  oppresseurs  » et «  opprimés  ». Elles expriment un sentiment commun de refus de la domination séculaire du centre sur les périphéries, d’où sont issus bourreaux et victimes : Hemedti est lui-même issu d’une tribu nomade arabisée du Darfour, les Rizeigat, et recrute même parfois ses soldats dans les camps de déplacés qui furent ses victimes… Une refondation du Soudan sur de nouvelles bases est-elle en gestation ?

 

  • 1.  Voir “Exposing the RSF’s secret financial network”, www.globalwitness.org, 9 décembre 2019.
  • 2.  Voir Ruth Michaelson, “Militia strike gold to cast a shadow over Sudan’s hope of prosperity”, The Guardian, 10 février 2020.
  • 3.  Voir “U.S. envoy, ministers discuss economic situation in Sudan”, Sudan Tribune, 27 janvier 2020.
  • 4.  Voir “Sudan’s prosecutor arrest spokesman of former regime dismantling committee”, Sudan Tribune, 11 juin 2020 et «  Al-Burhan fait l’éloge du partenariat entre la société Zadna et US Valmont  », Sudan News Agency, 9 mars 2020.

Marc Lavergne

Géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient arabe et de la Corne de l’Afrique. Directeur de recherche au CNRS.

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